Comme je signois la présente, j'ay receu vostre dépesche du XVe[111],

par laquelle j'ay veu ce que me mandés de la dépesche qui a esté

faicte en dilligence du cappitaine Caje au mareschal de Barwich pour

le faire aller devers ceux de Lislebourg affin de les exhorter à se

rettenir à l'obéissance de leur jeune Roy avec ceux d'Esterlin, ou

qu'elle envoyeroit ses forces par delà pour l'y ranger, les dépesches

qui avoient esté desjà faictes de quelques cappiteines, et aussy le

préparatif qui se faisoit au chasteau d'Herfort pour y remuer la Royne

d'Escosse et bailler sa garde au Sr de Raphe Sadler; louant bien fort

ce que, sur ces advis, vous avés remonstré aux seigneurs du conseil de

ma dicte bonne sœur, et déclaré que j'avois prins en ma protection

ceux du dict Lislebourg, faisant bien estat que, tant pour ce regard

que pour la convenence qu'ilz auront trouvée à tous les propos que

j'ay eu, par deçà, avec l'ambassadeur de ma dicte bonne sœur, les

choses ne seront pas passées plus avant, et remettront à s'en

résouldre après l'arrivée par deçà du milord qui viendra. Du XXe jour

d'octobre 1571.

CHARLES. BRULART.

[111] Voyez CCXIe dép., tom. IV, pag. 234.

C

LE ROY A Mr DE LA MOTHE FÉNÉLON.

--du IIe jour de novembre 1571.--

Affaires d'Écosse.--Désignation du Mr Du Croc pour passer dans ce

pays.--Précaution que l'ambassadeur doit prendre en réclamant

contre l'arrestation du frère du comte de Rothe.--Nouvelle de

la victoire de Lépante.--Prochain mariage du prince de Navarre

avec Madame.

Monsieur de La Mothe Fénélon, vous aurés entendu, par la dernière

dépesche que je vous ay faicte, du XXe du passé, la provision que j'ay

donnée du costé d'Escosse; de quoy je ne vous rediray rien par la

présente, mais bien que je suis fort aise d'avoir entendu, par la

vostre du XXe du mesme moys[112], que la remonstrance que vous avés

faicte bien à propos sur les choses que l'on disoit se préparer en

Angleterre pour le dict Escosse, et pour la Royne, ma belle sœur, ait

donné occasion que, despuis, l'on n'a plus parlé de la remuer au

chasteau de Herfort, en la garde du sieur de Raphe Sadler, ni de

haster les préparatifs de guerre contre ceux de Lislebourg; vous

advisant que je suis conforté, par ce que m'escrivés par vostre

lettre, en la délibération, que j'avois prinse, d'envoyer au dict

Escosse un personnage de qualité pour essayer à réduire les choses en

quelque bonne pacification; pour lequel effaict j'ay choisi le Sr Du

Croc, que j'ai mandé exprès, affin de l'y dépescher, trouvant que le

faict du duc de Norfolc a mis la Royne d'Angleterre, ma bonne sœur,

en de grands soubçons, puisqu'elle faict arrester tant de seigneurs

contre son naturel, qui a tousjours esté enclin à manier plustot les

choses par douceur que aultrement: ce qui pourra bien estre cause que,

estant entièrement occupée à pourvoir à ce qui luy tousche de plus

près, elle sera divertie de faire ce qu'elle eust bien désiré contre

ceux du dict Lislebourg.

[112] Voyez CCXIIe dép., tom. IV, pag. 258.

Au surplus, je suis bien marri de l'arrest qui a esté faict du frère

du comte de Rothes, que vous avés faict demeurer par delà pour

maintenir la négotiation de ma dicte belle sœur, le réclamant comme

un de mes serviteurs. Il est vray qu'avant que de le faire, je desire

que vous vous enquériés bien soigneusement s'il ne sera poinct

méritoirement chargé d'avoir eu intelligence avec ses subjectz, pour

poursuivre quelque mauvaise entreprinse contre ma dicte bonne sœur,

ainsi que je croy qu'il ne se trouvera pas: car, s'il estoit ainsi,

l'instance que vous luy en fairiés lui fairoit peut estre penser que

ce feust chose faicte par ma cognoissance et intelligence.

Je n'adjouxteray rien aultre chose à ceste lettre, si ce n'est de vous

dire que nous avons eu nouvelles, despuis deux ou trois jours en çà,

de l'heureuse victoire[113] que l'armée de mer des confédérés de la

ligue a eu sur celle du Grand Seigneur, en laquelle il a esté bien tué

vinct mille Turqs, cinq mille prisonniers, cent quattre vingt gallères

prises, et dellivrés de trèze à quatorze mille Chrestiens, qui

estoient sur les dictes gallères: ce qui a esté exécuté avec peu de

perte de l'armée chrestienne; vous priant de nous mander de quelle

façon aura esté receue ceste nouvelle de par delà, où je pense que

vous l'aurés sceue quasi aussytost que l'avons sceue icy.

[113] La victoire de Lépante, remportée le 7 octobre 1571.

Nous sommes encores en nostre petit voyage, qui pourra durer jusques à

la fin de ce moys; auquel temps ma tante, la Royne de Navarre, pourra

estre joincte avec nous, pour donner perfection au mariage de son fils

avec ma sœur, avec l'ayde du Créateur; que je prie, etc.

Escript à Vaujours, le IIe jour de novembre 1571.

CHARLES. BRULART.

CI

LE ROY A Mr DE LA MOTHE FÉNÉLON.

--du XVe jour de novembre 1571.--

Satisfaction du roi de la communication qui lui a été faite par

l'ambassadeur au sujet de la mission de Quillegrey en

France.--Protestation que doit faire l'ambassadeur contre toute

entreprise sur Édimbourg, dont on a formé le

siège.--Mécontentement du roi au sujet de la résolution prise

par Élisabeth de retenir Marie Stuart toujours

prisonnière.--Instances qui doivent être faites pour obtenir la

suppression d'un libelle diffamatoire publié en Angleterre

contre la reine d'Écosse.

Monsieur de La Mothe Fénélon, Vassal est arrivé despuis huict ou dix

jours en çà, avec vostre lettre du XXIVe du passé[114], par laquelle

vous me donnés advis de la dépesche qui a esté baillée au Sr de

Quillegrey, s'en venant par deçà, pour soulager le Sr de Walsingam; et

suis bien aise de l'asseurance qu'il vous a donnée de faire tous bons

offices en sa commission, ayant entendu les choses desquelles vous

estimez estre fort convenable que je feusse adverti avant l'arrivée du

dict Quillegrey, et qu'il ait eu audience de moy; et vous advise que,

comme je ne puis avoir que bien fort agréable le voyage de celluy des

conseillers que la Royne d'Angleterre, ma bonne sœur, a ci devant

faict entendre voulloir envoyer de par deçà, pour l'espérance que j'ay

qu'il s'en pourra receuillir une bonne conclusion en la ligue que je

desire faire négocier avec elle et son royaulme, je luy en feray toute

la démonstration extérieure qu'il me sera possible.

[114] Voyez CCXIIIe dép., tom. IV, pag. 263.

Et estant esclerci maintenant de plusieurs choses importantes en cecy,

je sçauray beaucoup mieux me résouldre des propos que j'auray à luy

tenir là dessus, pour servir à mon intention, que je n'eusse faict

sans en avoir esté adverti de vous, me persuadant que, si, de la part

de ma dicte bonne sœur, il est procédé lentement à la conclusion de

ceste ligue, selon que vous en avez opinion, cella donnera assés à

cognoistre que, en me voulant repaistre de ceste espérance, elle aura

l'esprit tendu au dessein de ses affaires du costé d'Escosse, selon

que l'apparance y est fort grande; mesmement par ce que j'ay veu en

vostre dépesche du dernier du dict passé[115], par laquelle vous me

donnés advis comme, à sa suasion, ceux du Petit Lict ont assiégé

Lislebourg, encores que je fasse bien mon compte que ce ne sera chose

si aisée à exécuter, veu le nombre d'hommes qui est dedans, et le peu

d'équipage d'artillerie et munitions que ont les assaillants; ne

pouvant rien faire davantage pour le secours des dictz assiégés que ce

que vous avés entendu cy devant avoir esté donné de moyen au sieur de

Flamy. Bien pourrés vous, de vostre costé, remonstrer tousjours à ma

dicte bonne sœur, sur ces effaictz et démonstrations si évidentes

qu'elle faict de voulloir opprimer ceux du dict Lislebourg que vous

luy avés cy devant faict entendre estre en ma protection, que, en

cella, elle faict chose qui contrevient entièrement à nostre commune

amitié et bonne intelligence, qu'il me sera bien malaisé de supporter;

pour tousjours, s'il est possible, la faire aller un peu plus rettenue

en ces choses;

Encores qu'il soit assés notoire qu'elle y est grandement résollue,

mesmes par l'extraict de la lettre qu'elle a, puis naguières, escripte

au comte de Barwich, qui m'a esté envoyée; par laquelle il se voit

assés clairement comme sa délibération est de ne donner jamais liberté

à ma dicte belle sœur, ains de la rettenir tousjours en l'estat où

elle est, de présent, faisant par là cognoistre, et par toutes aultres

démonstrations, son aigreur plus grande à l'encontre d'elle que

jamais; et notamment en ce qu'elle à dernièrement permis estre imprimé

le livre que m'avés envoyé, duquel l'intitulation seulle est si

honteuse[116] et tant au déshonneur de ma dicte belle sœur, que,

gardant le respect et honnesteté qui doibt estre entre tous princes et

princesses, elle ne pouvoit jamais souffrir avec raison le dict livre

estre mis en lumière, quelque inimitié qu'elle luy porte; desirant à

ceste occasion que vous incistiés, envers ma dicte bonne sœur, de

faire deffendre et censurer le dict livre; car, encores qu'il ait jà

coureu par le monde qui en aura esté imbu, croyant assés souvent

plustot le mensonge que la vérité, pour le moins elle cognoistra, par

la dicte instance, que je ne puis entendre que avec grand regret

qu'elle ait souffert un si villain escript estre publié d'une

personne, de laquelle, pour la qualité qu'elle a de princesse, sa

prosche parante, elle debvoit avoir l'honneur plus recommandé, aussy,

pour avoir eu mon alliance, ayant esté femme de mon frère ayné, sans

se monstrer en cest endroict si avant vaincue de la hayne, qu'elle luy

porte, qu'elle luy ayt faict oublier ce qui estoit de sa grandeur et

dignité. Sur ce, etc.

Escript à Duretat, le XVe jour de novembre 1571.

CHARLES. BRULART.

[115] Voyez CCXVe dép., tom. IV, pag. 266.

[116] Voyez tom. IV, note, pag. 301.

CII

LE ROY A Mr DE LA MOTHE FÉNÉLON.

--du XXXe jour de novembre 1571.--

Affaires d'Écosse.--Résolution d'Élisabeth de régler les

différends entre les Écossais.--Nécessité d'attendre pour

prendre une détermination.--Satisfaction du roi sur la

disposition d'Élisabeth à former une ligue, regret qu'elle y

mette pour condition la captivité de Marie Stuart.--Assurance

que malgré la victoire de Lépante le roi d'Espagne ne pourra

pas tourner ses armes contre l'Angleterre.--Nouvelles de

Flandre.--Fuite de l'ambassadeur d'Espagne qui résidait auprès

du roi.--Plaintes contre la conduite qu'il a tenue.--Assurance

qu'il ne peut y avoir aucune crainte de guerre entre la France

et l'Espagne.

Monsieur de La Mothe Fénélon, vos dépesches du Xe et XVe de ce

moys[117], m'ont esté rendues à un jour près l'une de l'aultre, ayant

veu, par celle du Xe les propos que vous avés tenus avec ma dicte

bonne sœur, au commencement de vostre dernière audience, lesquelz,

comme vous avés bien sceu estendre en tout langage convenable à

l'opinion que je désire qu'elle ait de la continuation de ma bonne

amitié et intelligence en son endroict, ainsi suis je bien aise

qu'elle les ait receus avec toute démonstration de contentement,

ayant bien notté la responce qu'elle vous a faicte sur l'instance des

affaires d'Escosse, que vous avés bien sceu estendre pour servir à mon

intention, se voyant assés clairement qu'elle ne se veut pas despartir

des dictz affaires, comme de chose qu'elle estime luy appartenir de

droict; estant ordinairement advenu par le passé, ainsi qu'elle dict,

que, quand les Escossois ont esté les uns contre les aultres en

division, en leur royaulme, les Rois d'Angleterre en ont décidé et

esté les arbitres. Sur toutes lesquelles choses il ne fault rien

précipiter, mais attandre ce que aura charge d'en négotier avec moy

celluy des seigneurs de son conseil qu'elle envoyera devers moy, par

lequel elle remet de s'en esclercir avec moy; qui est, comme j'estime,

pour tousjours gaigner temps, pendant lequel, si elle faisoit quelque

nouvelle démonstration de faveur à ceux d'Esterlin, soit pour leur

envoyer secours de gens ou d'argent, pour leur rellever le cœur à

cause de l'honteuse retraicte qu'ilz ont faicte de devant Lislebourg,

je desire que, venant à vostre cognoissance, vous luy en faictes

instance ainsi prudemment que vous avés tousjours bien sceu faire

jusques ici, pour servir à l'empescher d'y aller aussy librement, que

je ne fais poinct de doubte qu'elle en est incessamment sollicitée.

[117] Voyez CCXVIIe et CCXVIIIe dép., tom. IV, pag. 274 et 282.

Et estant tout ce que j'ay à vous respondre sur vostre dicte lettre du

Xe, je viendray à celle du XVe, et vous dirai que j'ay trouvé fort

sage la responce que vous avés faicte au comte de Lecestre sur les

propos qu'il vous a tenus du desir, que ma dicte bonne sœur a, de

continuer toute sa vie en mon amitié, sans s'en vouloir jamais

despartir, et que vous ne fissiés aulcun doubte qu'elle ne voullût

passer oultre, ou à l'alliance jà commencée, ou bien à une fort

estroicte confédération avec moy, et aussy entendre à accommoder,

pour mon respect, les affaires d'Escosse, pourveu que je ne la fasse

presser de se despartir de la déterminée résollution qu'elle a prinse

de ne se désemparer jamais de la personne de ma dicte belle sœur;

d'aultant que c'est chose qu'elle ne peut faire pour sa seurté, à

cause des grandes pratiques qui se sont jà descouvertes qu'elle

faisoit traicter, qu'elle continuerait encores davantage, estant

dellivrée, soit avec le Pape, le Roy d'Espaigne, ses parents ou ses

propres subjects, dont elle ne pourroit vivre en repoz en son estat;

comprenant par ce propos que l'on ne peut faire plus grand desplaisir

à ma dicte bonne sœur que de luy parler de la dellivrance de ma dicte

belle sœur; qui est cause que je ne suis pas d'advis que vous luy en

parliés, mais bien, si elle s'eslargissoit à voulloir donner quelque

secours à ceux du dict Esterlin selon la capitulation qu'il vous a

esté donné advis que milord d'Housdon a faicte avec eux, vous

continuerés là dessus vos instances accoustumées, ainsi qu'il est

contenu cy dessus; trouvant, au reste, extrêmement à propos l'advis,

que vous me donnés, de ne faire poinct démonstration de sçavoir

aulcune chose de la délibération, (qui vous a esté déclarée ma dicte

bonne sœur avoir prinse), de ne mettre jamais en liberté la Royne

d'Escosse, ma belle sœur; mais je seray bien ayse que vous m'ouvriés

les moyens, qui se pourront trouver sans cella, honnorables et non

trop mal aisés pour entrer en intelligence au bien et repos des trois

royaulmes.

Vous voulant bien dire, au surplus, pour le regard de la nouvelle de

la victoire du Turc, qu'elle est, à la vérité, belle et grande, et

d'une perte de près de deux cens gallères, ainsi que portent les

derniers advis, que nous en avons eu; mais non toutesfois telle que,

pour cella, il y ait apparance que ma dicte bonne sœur doibve

craindre que le Roy Catholique tourne ses entreprises du costé

d'Irlande; vous voullant bien dire, au surplus, que le Sr de

Mondoulcet, qui est mon agent en Flandres, m'a mandé qu'il avoit esté

grand bruit, par delà, d'une entreprise qui se faisoit sur

l'Angleterre, qui est, à mon opinion, celle dont faict mention vostre

dépesche du XXe[118], laquelle s'est descouverte par l'accusation

d'aulcuns des seigneurs qui sont prisonniers à la Tour. Il m'a aussy

escript que Seton, qui s'estoit embarqué pour passer en Escosse, avoit

esté contrainct de relascher en Flandres, à cause de ceste

descouverte, et estoit entièrement destourné de ce voyage.

[118] Voyez CCXIIe dép., tom. IV, pag. 258.

Au surplus, Monsieur de La Mothe Fénélon, pour ce que l'on pourra

parler diversement par delà du despart de l'ambassadeur d'Espaigne de

ma ville de Paris, je vous veux bien dire que, ayant séjourné

longuement au dict Paris, sous coulleur de l'indisposition qu'il

disoit avoir, il a, pendant son dict séjour, employé ordinairement le

temps à faire toutes les mauvaises pratiques qui luy a esté possible

avec mes propres subjects, dont, se sentant coulpable, comme je pense,

et jugeant bien que cella estoit venu à ma cognoissance, il s'en est

allé, déguisé, en Flandres, sans avoir prins congé de moy; qui est une

façon nouvelle, et convenable à tous les aultres mauvais offices qu'il

a faict pendant qu'il a résidé par deçà, vous pouvant asseurer qu'il

n'a eu juste occasion de crainte, qui l'ayt deu faire ainsi quitter,

s'il ne la s'est donnée luy mesmes par le jugement de sa propre

conscience; et que, pour cella, on ne doibt penser que je sois en

aulcune mauvaise intelligence avec le Roy Catholique, mon beau frère,

lequel ayant adverti de ses déportements, a trouvé très mauvaise la

façon du dict ambassadeur, et s'en est grandement courroucé; qui est

cause qu'il n'a osé aller trouver son Maistre; priant Dieu, etc.

Escript à Duretat, le dernier jour de novembre 1571.

CHARLES. BRULART.

CIII

LE ROY A Mr DE LA MOTHE FÉNÉLON.

--du premier jour de décembre 1571.--

Arrivée de Quillegrey en France.--Audience qui lui est accordée

par le roi.--Explications sur la remise de l'argent envoyé par

La Mothe Fénélon à Marie Stuart.--Détails donnés par Quillegrey

sur la conspiration du duc de Norfolk et la correspondance de

Marie Stuart avec le duc d'Albe.--Projets des Espagnols de

s'emparer du prince d'Écosse et de faire une entreprise sur

l'Angleterre.

Monsieur de La Mothe Fénélon, le Sr de Quillegrey, estant arrivé

depuis quelques jours, je luy ay donné, ce jourdhuy, audience, en

laquelle il a commencé à me dire, après ses lettres présentées, que ma

dicte bonne sœur l'avoit envoyé pour résider, pendant que le Sr de

Walsingam se fairoit guérir de sa maladie, luy ayant donné charge de

me dire que, ayant entendu comme je remettois à faire plus certain

jugement sur la responce qui a esté faicte par elle aux articles cy

devant proposés par mon cousin le Sr de Foix, touchant le mariage de

mon frère le Duc d'Anjou, de ce que j'en debvois espérer, à la venue

de l'un des seigneurs de son conseil qu'elle me doibt envoyer, pour

avoir trouvé quelque obscurité ès dictes responces, elle continuoit en

sa résollution de le dépescher par deçà au plus tost que faire se

pourra; ayant escusé le retardement de son partement sur les grands

affaires que a eu Madame ma bonne sœur, mesmes en ce faict de

conspirations, qui se sont, puis naguières, descouvertes contre sa

propre personne et son estat.

A quoy je luy ay respondu que, en quelque temps et heure que vînt le

dict seigneur de son conseil, il sera tousjours le très bien venu, et

receu de moy comme personne envoyée de la part de la princesse de ce

monde, de qui j'estime plus l'amitié, laquelle je desire confirmer

tousjours davantage, soit par une bonne alliance ou par une plus

estroicte confédération, ne pouvant estre, pour nostre commune bonne

intelligence, que bien fort marri du trouble que l'on luy a voulleu

susciter. Puis je suis venu à luy parler de la restitution des deux

mille escus, au mesme langage que aviés escript par vostre lettre du

Ve de novembre[119], qui est que la moytié d'iceulx vous a esté

envoyée par moy, et l'autre est procédée d'une partie que je vous ay

faict addresser par l'archevesque de Glasco, pour estre le tout par

vous envoyé à Vérac, mon agent; m'ayant là dessus respondu que ma

dicte bonne sœur avoit, jusques ici, pensé qu'ilz eussent esté

baillés par l'ambassadeur d'Escosse pour secourir les gens de ma belle

sœur, mais, puisque la chose estoit ainsi que je la luy ay dicte, il

ne manqueroit de le luy escrire, de sorte que je ne fais poinct de

doubte que les deux mille escus ne vous soyent rendus.

[119] Voyez CCXVIe dép., tom. IV, pag. 269.

Après cella, il est entré à me dire qu'il estimoit que je n'avois pas

sceu ce qui s'estoit descouvert, de particulier, des dictes

conspirations; et a commencé à me raconter qu'il y a assés longtemps

que, s'estant cognu que le dict de Norfolc, qui est maintenant

prisonnier à la Tour, avoit eu quelques promesses de mariage avec ma

dicte belle sœur, la Royne d'Escosse, et aultres mauvaises

intelligences, il avoit esté constitué prisonnier en la dicte Tour; et

despuis, après avoir recogneu sa faulte, et renoncé à toutes les

dictes promesses et intelligences, elle l'avoit fait mettre en

liberté, où, ayant demeuré pour quelque temps, il est despuis retombé

en la même faulte; dont il a esté faict de nouveau prisonnier,

s'estant descouvert par son accusation en plusieurs lettres, qui se

sont trouvées, de ma dicte belle sœur, qu'elle estoit entrée en

grande deffiance de moy, et n'espéroit plus de secours, de mon costé,

en ses affaires; mais estimoit que j'adhérois plustost à la Royne

d'Angleterre, ma dicte bonne sœur, si bien qu'elle avoit pris

résollution de s'adonner du tout au Roy Catholique, mon beau frère, et

d'entendre au mariage de don Jehan d'Austria; et par mesme moyen

d'envoyer son fils en Espaigne, pour le marier avec l'une de mes

niepces; parmi toutes lesquelles choses il s'est vériffié qu'il y

avoit de grandes intelligences avec le duc d'Alve, pour surprendre

aulcuns des ports de son royaulme.

Sur quoy je luy ay dict que j'entendroys tousjours avec grand

desplaisir qu'il se fasse aulcune chose contre son estat et son

royaulme, le repoz duquel je desire comme celluy du mien propre; mais

que, tenant ma dicte belle sœur prisonnière, comme elle faict, je la

prie de ne luy faire, pour cella, aulcun pire traictement, ainsi qu'il

est convenable à sa grandeur et magnanimité.

Et sur ce propos, le dict Sr de Quillegrey s'est départi d'avec moy,

vous ayant bien voullu faire ce petit discours, affin que vous

sçachiés particullièrement de quelle façon s'est passée l'audience

qu'il a eue de moy. Qui est tout ce que j'ay à adjouster à mon aultre

lettre[120]; priant Dieu, etc.

A Duretat, le premier jour de décembre 1571.

CHARLES. BRULART.

[120] La lettre précédente, qui est du 30 novembre.

CIV

LA ROYNE MÈRE A Mr DE LA MOTHE FÉNÉLON.

--du premier jour de décembre 1571.--

Audience donnée à Quillegrey par Catherine de Médicis.--Prochaine

arrivée en France d'un seigneur du conseil pour la négociation

du mariage.--Discussion relative à Marie Stuart et aux affaires

d'Écosse.

Monsieur de La Mothe Fénélon, j'ay aujourdhui donné audience au Sr de

Quillegray, lequel, m'estant venu trouver, a commencé ses propos par

me dire que la Royne d'Angleterre, ma bonne sœur, l'envoyant par deçà

pour se tenir près du Roy, Monsieur mon filz, pendant le temps que le

Sr de Walsingam se faira penser de sa maladie, elle luy a donné charge

de me voir par mesme moyen, avec commandement de me communiquer de

tous affaires, ainsy qu'au Roy, Mon dict Sieur et filz, d'aultant

qu'elle sçait bien que luy et moy ne sommes qu'une mesme chose; et

aussi pour le respect de l'amitié qu'elle me porte, me tenant au lieu

de sa bonne mère; m'ayant faict entendre qu'il a une entière bonne

affection de s'acquitter de la charge qui luy est commise, avec tous

les dignes offices qui luy seront possibles, pour entrettenir la bonne

intelligence qui est entre nous et sa Maistresse, portant une

particullière affection à ce royaulme pour y avoir esté longuement

nourry.

A quoy je luy ay respondu que ma dicte bonne sœur avoit assés

d'occasion de m'aimer pour sçavoir qu'il n'avoit pas tenu à moy et que

je n'aye faict tout mon possible pour l'allier d'alliance avec la

personne de ce monde qui m'est la plus chère, ainsi que j'en ay encore

une bonne vollonté, et de servir de toutes choses qui seront en ma

puissance, au dedans de ce royaulme, la bonne vollonté et amitié

qu'elle me porte.

Supplément à la Correspondance Diplomatique de Bertrand de Salignac de La Mothe Fénélon, Tome Septième Ambassadeur de France en Angleterre de 1568 à 1575 · 第 19 / 44 段