par laquelle j'ay veu ce que me mandés de la dépesche qui a esté
faicte en dilligence du cappitaine Caje au mareschal de Barwich pour
le faire aller devers ceux de Lislebourg affin de les exhorter à se
rettenir à l'obéissance de leur jeune Roy avec ceux d'Esterlin, ou
qu'elle envoyeroit ses forces par delà pour l'y ranger, les dépesches
qui avoient esté desjà faictes de quelques cappiteines, et aussy le
préparatif qui se faisoit au chasteau d'Herfort pour y remuer la Royne
d'Escosse et bailler sa garde au Sr de Raphe Sadler; louant bien fort
ce que, sur ces advis, vous avés remonstré aux seigneurs du conseil de
ma dicte bonne sœur, et déclaré que j'avois prins en ma protection
ceux du dict Lislebourg, faisant bien estat que, tant pour ce regard
que pour la convenence qu'ilz auront trouvée à tous les propos que
j'ay eu, par deçà, avec l'ambassadeur de ma dicte bonne sœur, les
choses ne seront pas passées plus avant, et remettront à s'en
résouldre après l'arrivée par deçà du milord qui viendra. Du XXe jour
d'octobre 1571.
CHARLES. BRULART.
[111] Voyez CCXIe dép., tom. IV, pag. 234.
C
LE ROY A Mr DE LA MOTHE FÉNÉLON.
--du IIe jour de novembre 1571.--
Affaires d'Écosse.--Désignation du Mr Du Croc pour passer dans ce
pays.--Précaution que l'ambassadeur doit prendre en réclamant
contre l'arrestation du frère du comte de Rothe.--Nouvelle de
la victoire de Lépante.--Prochain mariage du prince de Navarre
avec Madame.
Monsieur de La Mothe Fénélon, vous aurés entendu, par la dernière
dépesche que je vous ay faicte, du XXe du passé, la provision que j'ay
donnée du costé d'Escosse; de quoy je ne vous rediray rien par la
présente, mais bien que je suis fort aise d'avoir entendu, par la
vostre du XXe du mesme moys[112], que la remonstrance que vous avés
faicte bien à propos sur les choses que l'on disoit se préparer en
Angleterre pour le dict Escosse, et pour la Royne, ma belle sœur, ait
donné occasion que, despuis, l'on n'a plus parlé de la remuer au
chasteau de Herfort, en la garde du sieur de Raphe Sadler, ni de
haster les préparatifs de guerre contre ceux de Lislebourg; vous
advisant que je suis conforté, par ce que m'escrivés par vostre
lettre, en la délibération, que j'avois prinse, d'envoyer au dict
Escosse un personnage de qualité pour essayer à réduire les choses en
quelque bonne pacification; pour lequel effaict j'ay choisi le Sr Du
Croc, que j'ai mandé exprès, affin de l'y dépescher, trouvant que le
faict du duc de Norfolc a mis la Royne d'Angleterre, ma bonne sœur,
en de grands soubçons, puisqu'elle faict arrester tant de seigneurs
contre son naturel, qui a tousjours esté enclin à manier plustot les
choses par douceur que aultrement: ce qui pourra bien estre cause que,
estant entièrement occupée à pourvoir à ce qui luy tousche de plus
près, elle sera divertie de faire ce qu'elle eust bien désiré contre
ceux du dict Lislebourg.
[112] Voyez CCXIIe dép., tom. IV, pag. 258.
Au surplus, je suis bien marri de l'arrest qui a esté faict du frère
du comte de Rothes, que vous avés faict demeurer par delà pour
maintenir la négotiation de ma dicte belle sœur, le réclamant comme
un de mes serviteurs. Il est vray qu'avant que de le faire, je desire
que vous vous enquériés bien soigneusement s'il ne sera poinct
méritoirement chargé d'avoir eu intelligence avec ses subjectz, pour
poursuivre quelque mauvaise entreprinse contre ma dicte bonne sœur,
ainsi que je croy qu'il ne se trouvera pas: car, s'il estoit ainsi,
l'instance que vous luy en fairiés lui fairoit peut estre penser que
ce feust chose faicte par ma cognoissance et intelligence.
Je n'adjouxteray rien aultre chose à ceste lettre, si ce n'est de vous
dire que nous avons eu nouvelles, despuis deux ou trois jours en çà,
de l'heureuse victoire[113] que l'armée de mer des confédérés de la
ligue a eu sur celle du Grand Seigneur, en laquelle il a esté bien tué
vinct mille Turqs, cinq mille prisonniers, cent quattre vingt gallères
prises, et dellivrés de trèze à quatorze mille Chrestiens, qui
estoient sur les dictes gallères: ce qui a esté exécuté avec peu de
perte de l'armée chrestienne; vous priant de nous mander de quelle
façon aura esté receue ceste nouvelle de par delà, où je pense que
vous l'aurés sceue quasi aussytost que l'avons sceue icy.
[113] La victoire de Lépante, remportée le 7 octobre 1571.
Nous sommes encores en nostre petit voyage, qui pourra durer jusques à
la fin de ce moys; auquel temps ma tante, la Royne de Navarre, pourra
estre joincte avec nous, pour donner perfection au mariage de son fils
avec ma sœur, avec l'ayde du Créateur; que je prie, etc.
Escript à Vaujours, le IIe jour de novembre 1571.
CHARLES. BRULART.
CI
LE ROY A Mr DE LA MOTHE FÉNÉLON.
--du XVe jour de novembre 1571.--
Satisfaction du roi de la communication qui lui a été faite par
l'ambassadeur au sujet de la mission de Quillegrey en
France.--Protestation que doit faire l'ambassadeur contre toute
entreprise sur Édimbourg, dont on a formé le
siège.--Mécontentement du roi au sujet de la résolution prise
par Élisabeth de retenir Marie Stuart toujours
prisonnière.--Instances qui doivent être faites pour obtenir la
suppression d'un libelle diffamatoire publié en Angleterre
contre la reine d'Écosse.
Monsieur de La Mothe Fénélon, Vassal est arrivé despuis huict ou dix
jours en çà, avec vostre lettre du XXIVe du passé[114], par laquelle
vous me donnés advis de la dépesche qui a esté baillée au Sr de
Quillegrey, s'en venant par deçà, pour soulager le Sr de Walsingam; et
suis bien aise de l'asseurance qu'il vous a donnée de faire tous bons
offices en sa commission, ayant entendu les choses desquelles vous
estimez estre fort convenable que je feusse adverti avant l'arrivée du
dict Quillegrey, et qu'il ait eu audience de moy; et vous advise que,
comme je ne puis avoir que bien fort agréable le voyage de celluy des
conseillers que la Royne d'Angleterre, ma bonne sœur, a ci devant
faict entendre voulloir envoyer de par deçà, pour l'espérance que j'ay
qu'il s'en pourra receuillir une bonne conclusion en la ligue que je
desire faire négocier avec elle et son royaulme, je luy en feray toute
la démonstration extérieure qu'il me sera possible.
[114] Voyez CCXIIIe dép., tom. IV, pag. 263.
Et estant esclerci maintenant de plusieurs choses importantes en cecy,
je sçauray beaucoup mieux me résouldre des propos que j'auray à luy
tenir là dessus, pour servir à mon intention, que je n'eusse faict
sans en avoir esté adverti de vous, me persuadant que, si, de la part
de ma dicte bonne sœur, il est procédé lentement à la conclusion de
ceste ligue, selon que vous en avez opinion, cella donnera assés à
cognoistre que, en me voulant repaistre de ceste espérance, elle aura
l'esprit tendu au dessein de ses affaires du costé d'Escosse, selon
que l'apparance y est fort grande; mesmement par ce que j'ay veu en
vostre dépesche du dernier du dict passé[115], par laquelle vous me
donnés advis comme, à sa suasion, ceux du Petit Lict ont assiégé
Lislebourg, encores que je fasse bien mon compte que ce ne sera chose
si aisée à exécuter, veu le nombre d'hommes qui est dedans, et le peu
d'équipage d'artillerie et munitions que ont les assaillants; ne
pouvant rien faire davantage pour le secours des dictz assiégés que ce
que vous avés entendu cy devant avoir esté donné de moyen au sieur de
Flamy. Bien pourrés vous, de vostre costé, remonstrer tousjours à ma
dicte bonne sœur, sur ces effaictz et démonstrations si évidentes
qu'elle faict de voulloir opprimer ceux du dict Lislebourg que vous
luy avés cy devant faict entendre estre en ma protection, que, en
cella, elle faict chose qui contrevient entièrement à nostre commune
amitié et bonne intelligence, qu'il me sera bien malaisé de supporter;
pour tousjours, s'il est possible, la faire aller un peu plus rettenue
en ces choses;
Encores qu'il soit assés notoire qu'elle y est grandement résollue,
mesmes par l'extraict de la lettre qu'elle a, puis naguières, escripte
au comte de Barwich, qui m'a esté envoyée; par laquelle il se voit
assés clairement comme sa délibération est de ne donner jamais liberté
à ma dicte belle sœur, ains de la rettenir tousjours en l'estat où
elle est, de présent, faisant par là cognoistre, et par toutes aultres
démonstrations, son aigreur plus grande à l'encontre d'elle que
jamais; et notamment en ce qu'elle à dernièrement permis estre imprimé
le livre que m'avés envoyé, duquel l'intitulation seulle est si
honteuse[116] et tant au déshonneur de ma dicte belle sœur, que,
gardant le respect et honnesteté qui doibt estre entre tous princes et
princesses, elle ne pouvoit jamais souffrir avec raison le dict livre
estre mis en lumière, quelque inimitié qu'elle luy porte; desirant à
ceste occasion que vous incistiés, envers ma dicte bonne sœur, de
faire deffendre et censurer le dict livre; car, encores qu'il ait jà
coureu par le monde qui en aura esté imbu, croyant assés souvent
plustot le mensonge que la vérité, pour le moins elle cognoistra, par
la dicte instance, que je ne puis entendre que avec grand regret
qu'elle ait souffert un si villain escript estre publié d'une
personne, de laquelle, pour la qualité qu'elle a de princesse, sa
prosche parante, elle debvoit avoir l'honneur plus recommandé, aussy,
pour avoir eu mon alliance, ayant esté femme de mon frère ayné, sans
se monstrer en cest endroict si avant vaincue de la hayne, qu'elle luy
porte, qu'elle luy ayt faict oublier ce qui estoit de sa grandeur et
dignité. Sur ce, etc.
Escript à Duretat, le XVe jour de novembre 1571.
CHARLES. BRULART.
[115] Voyez CCXVe dép., tom. IV, pag. 266.
[116] Voyez tom. IV, note, pag. 301.
CII
LE ROY A Mr DE LA MOTHE FÉNÉLON.
--du XXXe jour de novembre 1571.--
Affaires d'Écosse.--Résolution d'Élisabeth de régler les
différends entre les Écossais.--Nécessité d'attendre pour
prendre une détermination.--Satisfaction du roi sur la
disposition d'Élisabeth à former une ligue, regret qu'elle y
mette pour condition la captivité de Marie Stuart.--Assurance
que malgré la victoire de Lépante le roi d'Espagne ne pourra
pas tourner ses armes contre l'Angleterre.--Nouvelles de
Flandre.--Fuite de l'ambassadeur d'Espagne qui résidait auprès
du roi.--Plaintes contre la conduite qu'il a tenue.--Assurance
qu'il ne peut y avoir aucune crainte de guerre entre la France
et l'Espagne.
Monsieur de La Mothe Fénélon, vos dépesches du Xe et XVe de ce
moys[117], m'ont esté rendues à un jour près l'une de l'aultre, ayant
veu, par celle du Xe les propos que vous avés tenus avec ma dicte
bonne sœur, au commencement de vostre dernière audience, lesquelz,
comme vous avés bien sceu estendre en tout langage convenable à
l'opinion que je désire qu'elle ait de la continuation de ma bonne
amitié et intelligence en son endroict, ainsi suis je bien aise
qu'elle les ait receus avec toute démonstration de contentement,
ayant bien notté la responce qu'elle vous a faicte sur l'instance des
affaires d'Escosse, que vous avés bien sceu estendre pour servir à mon
intention, se voyant assés clairement qu'elle ne se veut pas despartir
des dictz affaires, comme de chose qu'elle estime luy appartenir de
droict; estant ordinairement advenu par le passé, ainsi qu'elle dict,
que, quand les Escossois ont esté les uns contre les aultres en
division, en leur royaulme, les Rois d'Angleterre en ont décidé et
esté les arbitres. Sur toutes lesquelles choses il ne fault rien
précipiter, mais attandre ce que aura charge d'en négotier avec moy
celluy des seigneurs de son conseil qu'elle envoyera devers moy, par
lequel elle remet de s'en esclercir avec moy; qui est, comme j'estime,
pour tousjours gaigner temps, pendant lequel, si elle faisoit quelque
nouvelle démonstration de faveur à ceux d'Esterlin, soit pour leur
envoyer secours de gens ou d'argent, pour leur rellever le cœur à
cause de l'honteuse retraicte qu'ilz ont faicte de devant Lislebourg,
je desire que, venant à vostre cognoissance, vous luy en faictes
instance ainsi prudemment que vous avés tousjours bien sceu faire
jusques ici, pour servir à l'empescher d'y aller aussy librement, que
je ne fais poinct de doubte qu'elle en est incessamment sollicitée.
[117] Voyez CCXVIIe et CCXVIIIe dép., tom. IV, pag. 274 et 282.
Et estant tout ce que j'ay à vous respondre sur vostre dicte lettre du
Xe, je viendray à celle du XVe, et vous dirai que j'ay trouvé fort
sage la responce que vous avés faicte au comte de Lecestre sur les
propos qu'il vous a tenus du desir, que ma dicte bonne sœur a, de
continuer toute sa vie en mon amitié, sans s'en vouloir jamais
despartir, et que vous ne fissiés aulcun doubte qu'elle ne voullût
passer oultre, ou à l'alliance jà commencée, ou bien à une fort
estroicte confédération avec moy, et aussy entendre à accommoder,
pour mon respect, les affaires d'Escosse, pourveu que je ne la fasse
presser de se despartir de la déterminée résollution qu'elle a prinse
de ne se désemparer jamais de la personne de ma dicte belle sœur;
d'aultant que c'est chose qu'elle ne peut faire pour sa seurté, à
cause des grandes pratiques qui se sont jà descouvertes qu'elle
faisoit traicter, qu'elle continuerait encores davantage, estant
dellivrée, soit avec le Pape, le Roy d'Espaigne, ses parents ou ses
propres subjects, dont elle ne pourroit vivre en repoz en son estat;
comprenant par ce propos que l'on ne peut faire plus grand desplaisir
à ma dicte bonne sœur que de luy parler de la dellivrance de ma dicte
belle sœur; qui est cause que je ne suis pas d'advis que vous luy en
parliés, mais bien, si elle s'eslargissoit à voulloir donner quelque
secours à ceux du dict Esterlin selon la capitulation qu'il vous a
esté donné advis que milord d'Housdon a faicte avec eux, vous
continuerés là dessus vos instances accoustumées, ainsi qu'il est
contenu cy dessus; trouvant, au reste, extrêmement à propos l'advis,
que vous me donnés, de ne faire poinct démonstration de sçavoir
aulcune chose de la délibération, (qui vous a esté déclarée ma dicte
bonne sœur avoir prinse), de ne mettre jamais en liberté la Royne
d'Escosse, ma belle sœur; mais je seray bien ayse que vous m'ouvriés
les moyens, qui se pourront trouver sans cella, honnorables et non
trop mal aisés pour entrer en intelligence au bien et repos des trois
royaulmes.
Vous voulant bien dire, au surplus, pour le regard de la nouvelle de
la victoire du Turc, qu'elle est, à la vérité, belle et grande, et
d'une perte de près de deux cens gallères, ainsi que portent les
derniers advis, que nous en avons eu; mais non toutesfois telle que,
pour cella, il y ait apparance que ma dicte bonne sœur doibve
craindre que le Roy Catholique tourne ses entreprises du costé
d'Irlande; vous voullant bien dire, au surplus, que le Sr de
Mondoulcet, qui est mon agent en Flandres, m'a mandé qu'il avoit esté
grand bruit, par delà, d'une entreprise qui se faisoit sur
l'Angleterre, qui est, à mon opinion, celle dont faict mention vostre
dépesche du XXe[118], laquelle s'est descouverte par l'accusation
d'aulcuns des seigneurs qui sont prisonniers à la Tour. Il m'a aussy
escript que Seton, qui s'estoit embarqué pour passer en Escosse, avoit
esté contrainct de relascher en Flandres, à cause de ceste
descouverte, et estoit entièrement destourné de ce voyage.
[118] Voyez CCXIIe dép., tom. IV, pag. 258.
Au surplus, Monsieur de La Mothe Fénélon, pour ce que l'on pourra
parler diversement par delà du despart de l'ambassadeur d'Espaigne de
ma ville de Paris, je vous veux bien dire que, ayant séjourné
longuement au dict Paris, sous coulleur de l'indisposition qu'il
disoit avoir, il a, pendant son dict séjour, employé ordinairement le
temps à faire toutes les mauvaises pratiques qui luy a esté possible
avec mes propres subjects, dont, se sentant coulpable, comme je pense,
et jugeant bien que cella estoit venu à ma cognoissance, il s'en est
allé, déguisé, en Flandres, sans avoir prins congé de moy; qui est une
façon nouvelle, et convenable à tous les aultres mauvais offices qu'il
a faict pendant qu'il a résidé par deçà, vous pouvant asseurer qu'il
n'a eu juste occasion de crainte, qui l'ayt deu faire ainsi quitter,
s'il ne la s'est donnée luy mesmes par le jugement de sa propre
conscience; et que, pour cella, on ne doibt penser que je sois en
aulcune mauvaise intelligence avec le Roy Catholique, mon beau frère,
lequel ayant adverti de ses déportements, a trouvé très mauvaise la
façon du dict ambassadeur, et s'en est grandement courroucé; qui est
cause qu'il n'a osé aller trouver son Maistre; priant Dieu, etc.
Escript à Duretat, le dernier jour de novembre 1571.
CHARLES. BRULART.
CIII
LE ROY A Mr DE LA MOTHE FÉNÉLON.
--du premier jour de décembre 1571.--
Arrivée de Quillegrey en France.--Audience qui lui est accordée
par le roi.--Explications sur la remise de l'argent envoyé par
La Mothe Fénélon à Marie Stuart.--Détails donnés par Quillegrey
sur la conspiration du duc de Norfolk et la correspondance de
Marie Stuart avec le duc d'Albe.--Projets des Espagnols de
s'emparer du prince d'Écosse et de faire une entreprise sur
l'Angleterre.
Monsieur de La Mothe Fénélon, le Sr de Quillegrey, estant arrivé
depuis quelques jours, je luy ay donné, ce jourdhuy, audience, en
laquelle il a commencé à me dire, après ses lettres présentées, que ma
dicte bonne sœur l'avoit envoyé pour résider, pendant que le Sr de
Walsingam se fairoit guérir de sa maladie, luy ayant donné charge de
me dire que, ayant entendu comme je remettois à faire plus certain
jugement sur la responce qui a esté faicte par elle aux articles cy
devant proposés par mon cousin le Sr de Foix, touchant le mariage de
mon frère le Duc d'Anjou, de ce que j'en debvois espérer, à la venue
de l'un des seigneurs de son conseil qu'elle me doibt envoyer, pour
avoir trouvé quelque obscurité ès dictes responces, elle continuoit en
sa résollution de le dépescher par deçà au plus tost que faire se
pourra; ayant escusé le retardement de son partement sur les grands
affaires que a eu Madame ma bonne sœur, mesmes en ce faict de
conspirations, qui se sont, puis naguières, descouvertes contre sa
propre personne et son estat.
A quoy je luy ay respondu que, en quelque temps et heure que vînt le
dict seigneur de son conseil, il sera tousjours le très bien venu, et
receu de moy comme personne envoyée de la part de la princesse de ce
monde, de qui j'estime plus l'amitié, laquelle je desire confirmer
tousjours davantage, soit par une bonne alliance ou par une plus
estroicte confédération, ne pouvant estre, pour nostre commune bonne
intelligence, que bien fort marri du trouble que l'on luy a voulleu
susciter. Puis je suis venu à luy parler de la restitution des deux
mille escus, au mesme langage que aviés escript par vostre lettre du
Ve de novembre[119], qui est que la moytié d'iceulx vous a esté
envoyée par moy, et l'autre est procédée d'une partie que je vous ay
faict addresser par l'archevesque de Glasco, pour estre le tout par
vous envoyé à Vérac, mon agent; m'ayant là dessus respondu que ma
dicte bonne sœur avoit, jusques ici, pensé qu'ilz eussent esté
baillés par l'ambassadeur d'Escosse pour secourir les gens de ma belle
sœur, mais, puisque la chose estoit ainsi que je la luy ay dicte, il
ne manqueroit de le luy escrire, de sorte que je ne fais poinct de
doubte que les deux mille escus ne vous soyent rendus.
[119] Voyez CCXVIe dép., tom. IV, pag. 269.
Après cella, il est entré à me dire qu'il estimoit que je n'avois pas
sceu ce qui s'estoit descouvert, de particulier, des dictes
conspirations; et a commencé à me raconter qu'il y a assés longtemps
que, s'estant cognu que le dict de Norfolc, qui est maintenant
prisonnier à la Tour, avoit eu quelques promesses de mariage avec ma
dicte belle sœur, la Royne d'Escosse, et aultres mauvaises
intelligences, il avoit esté constitué prisonnier en la dicte Tour; et
despuis, après avoir recogneu sa faulte, et renoncé à toutes les
dictes promesses et intelligences, elle l'avoit fait mettre en
liberté, où, ayant demeuré pour quelque temps, il est despuis retombé
en la même faulte; dont il a esté faict de nouveau prisonnier,
s'estant descouvert par son accusation en plusieurs lettres, qui se
sont trouvées, de ma dicte belle sœur, qu'elle estoit entrée en
grande deffiance de moy, et n'espéroit plus de secours, de mon costé,
en ses affaires; mais estimoit que j'adhérois plustost à la Royne
d'Angleterre, ma dicte bonne sœur, si bien qu'elle avoit pris
résollution de s'adonner du tout au Roy Catholique, mon beau frère, et
d'entendre au mariage de don Jehan d'Austria; et par mesme moyen
d'envoyer son fils en Espaigne, pour le marier avec l'une de mes
niepces; parmi toutes lesquelles choses il s'est vériffié qu'il y
avoit de grandes intelligences avec le duc d'Alve, pour surprendre
aulcuns des ports de son royaulme.
Sur quoy je luy ay dict que j'entendroys tousjours avec grand
desplaisir qu'il se fasse aulcune chose contre son estat et son
royaulme, le repoz duquel je desire comme celluy du mien propre; mais
que, tenant ma dicte belle sœur prisonnière, comme elle faict, je la
prie de ne luy faire, pour cella, aulcun pire traictement, ainsi qu'il
est convenable à sa grandeur et magnanimité.
Et sur ce propos, le dict Sr de Quillegrey s'est départi d'avec moy,
vous ayant bien voullu faire ce petit discours, affin que vous
sçachiés particullièrement de quelle façon s'est passée l'audience
qu'il a eue de moy. Qui est tout ce que j'ay à adjouster à mon aultre
lettre[120]; priant Dieu, etc.
A Duretat, le premier jour de décembre 1571.
CHARLES. BRULART.
[120] La lettre précédente, qui est du 30 novembre.
CIV
LA ROYNE MÈRE A Mr DE LA MOTHE FÉNÉLON.
--du premier jour de décembre 1571.--
Audience donnée à Quillegrey par Catherine de Médicis.--Prochaine
arrivée en France d'un seigneur du conseil pour la négociation
du mariage.--Discussion relative à Marie Stuart et aux affaires
d'Écosse.
Monsieur de La Mothe Fénélon, j'ay aujourdhui donné audience au Sr de
Quillegray, lequel, m'estant venu trouver, a commencé ses propos par
me dire que la Royne d'Angleterre, ma bonne sœur, l'envoyant par deçà
pour se tenir près du Roy, Monsieur mon filz, pendant le temps que le
Sr de Walsingam se faira penser de sa maladie, elle luy a donné charge
de me voir par mesme moyen, avec commandement de me communiquer de
tous affaires, ainsy qu'au Roy, Mon dict Sieur et filz, d'aultant
qu'elle sçait bien que luy et moy ne sommes qu'une mesme chose; et
aussi pour le respect de l'amitié qu'elle me porte, me tenant au lieu
de sa bonne mère; m'ayant faict entendre qu'il a une entière bonne
affection de s'acquitter de la charge qui luy est commise, avec tous
les dignes offices qui luy seront possibles, pour entrettenir la bonne
intelligence qui est entre nous et sa Maistresse, portant une
particullière affection à ce royaulme pour y avoir esté longuement
nourry.
A quoy je luy ay respondu que ma dicte bonne sœur avoit assés
d'occasion de m'aimer pour sçavoir qu'il n'avoit pas tenu à moy et que
je n'aye faict tout mon possible pour l'allier d'alliance avec la
personne de ce monde qui m'est la plus chère, ainsi que j'en ay encore
une bonne vollonté, et de servir de toutes choses qui seront en ma
puissance, au dedans de ce royaulme, la bonne vollonté et amitié
qu'elle me porte.