lettre que le Roy, Monsieur mon filz, vous escript, que pour vous dire
seullement, quand à ce que m'escrivés par vostre lettre du XIIe, «que
vous ne vous pouvès poinct apercevoir qu'il se tienne aulcun propos,
par delà, de mariage de ma dicte bonne sœur, aultre que celluy qui
est ouvertement en termes», je croy que la chose se trouvera ainsi;
car, du costé dont nous avons quelque doubte, je tiens les choses tant
avancées, pour le regard du mariage de ma fille, que, quand l'on y
auroit pensé cy devant, cella seroit à ceste heure délaissé, vous
voullant bien dire que, tant s'en fault qu'il y ait nouvelle
conspiration de ceux de la Rochelle avec ceux du prince d'Orange pour
courir sus aux subjects du Roy, Monsieur mon filz, qu'au contraire mon
cousin l'Admiral est, ici, avec nous, qui ne desire rien plus que
d'ayder en tout ce qu'il peust à empescher les pyrateries qui se font
en la mer par meschantes gens qui n'ont aulcun adveu de ceux de la
dicte Rochelle, comme aussy à s'employer en toutes aultres choses
concernant le bien du servisse du Roy, Mon dict Sieur et filz, comme
son fidelle subject. Sur ce, etc.
Escript à Blois, le XXVIIe jour de septembre 1571.
CATERINE. BRULART.
XCVII
LA ROYNE MÈRE A Mr DE LA MOTHE FÉNÉLON.
--du XXVIIIe jour de septembre 1571.--
Conférence de Catherine de Médicis avec Walsingham.--Plainte de
Walsingham au sujet de l'argent que La Mothe Fénélon aurait
remis au secrétaire du duc de Norfolk.--Connaissance qu'il
donne à la reine des intrigues de Marie Stuart avec le roi
d'Espagne.--Protestation de la reine que la Mothe Fénélon n'a
pu donner aucune occasion de plainte.--Déclaration que le duc
d'Anjou ne saurait consentir au mariage, si le libre exercice
de sa religion ne lui est pas accordé.--Crainte que cette
négociation ne soit rompue.--Désir qu'elle puisse être renouée
pour le duc d'Alençon.
Monsieur de La Mothe Fénélon, le Sr de Walsingam m'est venu trouver
ceste après disnée, qui a commencé son propos par me dire qu'il
voulloit parler à moy, non comme ambassadeur, mais comme personne
privée, et me dire que, encores qu'il sçache que l'intention du Roy,
Monsieur mon filz, et la mienne ne soit aultre que d'entrettenir la
bonne amitié et intelligence qui est entre sa Maistresse et ce
royaulme, si est ce qu'il semble que, en quelque sorte, on la veuille
altérer, s'estant trouvé, despuis quelque temps, en çà, que vous, qui
vous estiés tousjours cy devant comporté fort dignement en vostre
charge, et n'aviés faict que tous bons offices, avés mis entre les
mains du secrettaire du duc de Norfolk quelque argent pour servir à
ceux qui pourchassent mauvaises pratiques par delà contre sa
Maistresse; disant que, parmi les papiers du dict secrettaire du dict
duc, il s'estoit trouvé plusieurs choses de grande conséquence qui se
traictoient entre luy et la Royne d'Escosse, ma belle fille, contre sa
dicte Maistresse, mesmes des lettres que ma dicte belle fille
escrivoit au dict duc, par lesquelles elle luy mandoit que, voyant
bien que, réheussissant le faict du mariage qui se traictoit entre mon
filz le Duc d'Anjou et sa dicte Maistresse, l'affection qu'on luy
avoit portée du costé de deçà se pourroit refroidir grandement, et
elle seroit quasi contrainte se mettre entre les bras du Roy
Catholique, mon beau fils, qui la faisoit recercher pour la marier
avec don Joan d'Austria, luy faisant aussy promesse de faire, par
mesme moyen, le mariage de son filz avec l'une de mes petites filles;
qui estoient offres, à quoy elle le prioit de l'excuser, si elle se
disposoit d'entendre en la nécessité où elle se voyoit aujourdhuy
réduicte, encores qu'elle luy eût tousjours une bonne affection, ainsy
qu'elle le luy avoit promis.
Sur quoy je luy ay respondu, quand au premier poinct, que je vous
tenois pour un honneste gentilhomme, digne ministre de son Maistre, et
que je ne pense avoir faict chose, de par delà, dont vous ne
respondiés tousjours au Roy, Mon dict Sieur et filz, et de laquelle ma
dicte bonne sœur ait occasion d'estre mescontente; mais, quand à
l'argent dont il me parloit, qui estoit deux mille escus, comme je
pensois, que je sçavois bien que l'ambassadeur d'Escosse avoit
remonstré quelquefois au Roy, Mon dict Sieur et filz, que sa
Maistresse estoit en nécessité d'argent par delà, et qu'il n'y avoit
aultre voye d'en faire tenir que par vous, à qui nous n'avons jamais
trouvé mauvais qu'il s'addressât pour faire tenir de l'argent pour les
affaires de ma dicte belle fille; et quand il l'auroit faict pour le
regard des dictz deux mille escus, et que vous auriés essayé de les
faire tenir en Escosse par le moyen du dict secrettaire, nous ne le
pouvons avoir désagréable, veu la bonne intelligence que, de tout
temps, ce royaulme a avec les Escossois, et mesmes l'estroicte
alliance que la dicte Royne d'Escosse a eu ce royaulme: qui nous a
tousjours faict penser que ma dicte bonne sœur ne pourroit prendre
en mauvaise part que nous l'aydassions en ces affaires, en chose
mesmement où il ne lui pourroit estre faict aulcun préjudice; de sorte
que, soit que vous eussiés essayé de faire tenir les dictz deux mille
escus en Escosse par le moyen du dict secrettaire, pour les gens de ma
dicte belle fille, ou que ce feust pour l'agent du Roy, Mon dict Sieur
et filz, qui est par delà, dont je m'informerois mieux cy après, il me
sembloit que ma dicte bonne sœur n'avoit poinct occasion de s'en
fascher ni malcontenter en façon du monde.
A quoy le dict Sr de Walsingam m'ayant répliqué que l'on sçavoit assés
la vie estrange que avoit menée ma dicte belle fille, qui estoit
odieuse à un chascun, et qu'elle ne méritoit que nous en eussions un
si grand soin; je luy ay respondu que je sçavois bien que le plus
souvant l'on disoit d'une pauvre princesse affligée, comme est ma
dicte belle fille, pleusieurs choses qui ne se trouvent quelque fois
pour la pluspart véritables; mais que le Roy, Monsieur mon fils, ne
pouvoit, pour son honneur, qu'il ne luy aydât à accommoder ses
affaires en son païs; qui est une office que ma dicte bonne sœur ne
pourroit trouver mauvaise, pour estre convenable à l'alliance que
ceste couronne a de tout temps et ancienneté avec les Escossois, et le
lieu qu'elle a tenu en ce dict royaulme, n'ayant vollonté toutesfois
de rien faire en cella que avec le respect de l'amitié et bonne
intelligence que nous avons avec ma dicte, bonne sœur; à laquelle
nous ne voudrions en rien contrevenir, mais faire toutes choses qui la
pourroient plustot augmenter et acroistre en ce qui nous seroit
possible.
Sur quoy je vous diray que nous vous prions continuer à vous
gouverner en ces affaires de telle façon que, maintenant que la
négotiation du mariage de mon filz d'Anjou n'est aux termes qu'il
estoit il y a quelque temps, ma dicte bonne sœur ne juge, par les
instances que vous luy fairés, que nostre amitié soit en quelque sorte
diminuée en son endroict.
Oultre tout ce que dessus, le dict Sr de Walsingam m'a dict que sa
Maistresse avoit plus de desir de se marier que jamais, mais qu'il
sembloit que, de ce costé, l'on en feust réfroidi; bien sçavoit elle
que le Roy, Monsieur mon filz, et moy le desirions infiniment, mais
que mon filz, le Duc d'Anjou, n'y avoit trop de vollonté, ce qu'il me
prioit de sçavoir de luy.
A quoy je luy ay respondu que mon dict filz n'estoit pas si mal advizé
qu'il ne recogneût bien que c'estoit le plus digne parti qui se puisse
offrir pour sa grandeur; et que, quand ma dicte bonne sœur
s'accomoderoit aux choses raisonnables que nous desirons d'elle, qui
est la permission de pouvoir librement exercer sa religion avec sa
famille, sellon que sa conscience le luy commande, que j'estimois
qu'il ne s'y trouveroit poinct de difficulté; mais que, estant mon
dict fils tant amateur de sa religion comme il est, ainsi que le dict
Sr de Walsingam le pourroit assés cognoistre, quand soigneusement il
s'en voudra enquérir, je ne pensois pas que, pour quelque grand
avantage et grandeur que luy peust estre proposée en ce monde, il soit
jamais pour condescendre à aulcun parti, si l'exercisse public de sa
dicte religion ne luy demeure libre pour luy et tous les siens.
Et m'ayant là dessus respondu le dict Sr de Walsingam qu'il pensoit
que ce seroit chose fort difficile, et qui ne se pourroit faire; je
luy ay dict que je m'estois assez enquise de la vollonté de mon dict
filz, mais que, le cognoissant comme je fais, je sçavois bien qu'il
avoit tant de révérence à sa religion que, pour devenir le plus grand
monarque du monde, il ne voudroit perdre à la pouvoir exercer
publiquement avec tous les siens en telle liberté que sa conscience le
luy commande, et pour rien du monde se mettre en danger d'y estre
aucunement empesché soubz quelque petite permission que luy en
pourroit faire ma dicte bonne sœur, à laquelle je m'asseurois qu'il
n'avoit aultre vollonté, toute sa vie, que de faire servisse, se
sentant luy estre obligé.
Vous ayant voulleu faire ce discours de tous ces propos que j'ay eu
avec le dict Sr de Walsingam, affin que, en donnant advis à sa
Maistresse, vous en soyés, de vostre part, informé, et en parliés ce
mesme langage; réservant toutesfois à luy dire rien de ce dernier
poinct, contenant la vollonté de mon dict filz, si elle ne vient à
vous en parler la première; auquel propos vous luy pourrés dire
davantage que, par là, elle peust cognoistre qu'il ne tient de nostre
costé que les choses n'ayent esté conduittes à l'effaict que nous
avons tant désiré. Et si, là dessus, pour luy faire mieux cognoistre
combien nous avons envie de contracter alliance avec elle, et nous
asseurer de son amitié, vous luy mettiés en avant mon filz le Duc
d'Alançon, pour entrer en ceste place, lequel ne se randroit pas si
scrupuleux au faict de sa dicte religion que faict mon dict filz, le
Duc d'Anjou, j'estime que cella ne viendroit pas mal à propos.
Toutesfois c'est chose que je remets à vostre jugement pour en faire
selon ce que vous estimerés, voyant l'estat présent des choses s'en
debvoir faire pour le mieux, ou bien s'il sera meilleur d'attandre à
en faire l'ouverture au milord que doibt envoyer par deçà ma dicte
bonne sœur.
Vous adjousterés à ce que dessus que nous sommes bien marris que nous
n'avons une aultre personne, semblable à mon dict filz d'Anjou, pour
la luy offrir; mais qu'il n'y a pas grande différence entre luy et mon
dict filz d'Alençon, qui l'aprosche d'aage d'un an, estant toutesfois,
selon que je vous mande, et que vous jugerés estre pour le mieux. Et
sur ce, etc.
Escript à Blois, le XXVIIIe jour de septembre 1571.
CATERINE. BRULART.
XCVIII
LE ROY A Mr DE LA MOTHE FÉNÉLON.
--du VIIe jour d'octobre 1571.--
Affaires d'Écosse.--Conférence de l'archevêque de Glascow avec
Catherine de Médicis.--Vives sollicitations de sa part pour
obtenir en faveur de Marie Stuart des secours d'hommes et
d'argent.--Impossibilité où se trouve le roi d'envoyer un
secours d'hommes.--Consentement donné à l'envoi d'un secours
d'argent.--Instances que doit faire l'ambassadeur auprès
d'Élisabeth pour Marie Stuart.
Monsieur de La Mothe Fénélon, vous aurés entendu par la lettre que
vous a escript la Royne, Madame ma mère, du XXVIIIe du passé, le
propos qu'elle et le Sr de Walsingam ont eu ensemble, mesmes touchant
le faict de la Royne d'Escosse, ma belle sœur, que je touche
seullement d'aultant que la présente que je vous fais ne regarde que
ce qui concerne ma dicte belle sœur; de laquelle je vous diray que
l'ambassadeur vint avant hier trouver ma dicte Dame et Mère, et amena
avec luy le Sr de Flamy, luy faisant entendre, que sa Maistresse luy
avoit mandé de s'en aller en Escosse pour essayer à regaigner ce
qu'il y avoit perdu, et aussy pour luy faire servisse et s'employer à
reconquérir les choses qui avoient esté usurpées par ses subjects
rebelles; mais que, auparavant son partement, il l'avoit chargé de
sçavoir quel secours de gens et d'argent il me plairroit de donner à
ma dicte belle sœur, en la nécessité où ses affaires estoient à
présent réduicts en son royaulme, lesquelz avoient plus de besoin du
dict secours que jamais; d'aultant que, d'un costé, il semble que la
Royne d'Angleterre veuille y envoyer gens de guerre pour favoriser ses
dicts subjectz rebelles, et, d'aultre part, tant s'en fault que la
mort du comte de Lenox, naguières advenue, ait apporté un meilleur
succès en ses dicts affaires que, au contraire, les Amilthons qui, de
son vivant et pour la hayne mortelle qu'ilz avoient contre luy,
favorisoient le parti de ma dicte belle sœur, commencent à s'accorder
avec les aultres qui sont demeurés après le décès du dict comte de
Lenox; de sorte que, sans le dict secours, elle ne voyoit pas que ses
dictz affaires ne feussene; que pour se porter fort mal.
Sur quoy ma dicte Dame et Mère les a remis à sçavoir ma vollonté en
cest endroict pour après la leur faire entendre; laquelle, je vous
veux bien dire, sera telle que je ne me délibère, en façon du monde,
de luy promettre d'envoyer gens de par delà, car, si je le faisois,
cela tomberoit plus à son désadvantage que à son profit, d'aultant
que, n'y en pouvant envoyer que bien petit nombre, à cause du traject
de mer, c'est une chose toute asseurée que, quand je l'aurois faict,
la Royne d'Angleterre, ma bonne sœur, ne manqueroit d'y en envoyer,
de sa part, un bien plus grand nombre, comme il luy est assés aisé et
qu'elle a grande commodité de le pouvoir faire; si bien que, au lieu
d'esteindre ce feu de guerre, qui est de delà, ce seroit l'allumer et
augmenter davantage, mais, quand à l'argent, estant un secours qui se
peut mieux couvrir, je regarderay de luy en faire bailler quelque
somme.
Qui est tout ce qu'il me semble que je pourray mieux faire de ce costé
pour ma dicte belle sœur, de laquelle je desire que vous favorisiés
tousjours par delà les affaires aultant qu'il vous sera possible, et
que, à ceste fin, vous dictes, de ma part, à ma dicte bonne sœur que,
ayant entendu qu'elle estoit en quelque vollonté d'envoyer des gens de
guerre au dict Escosse, je la veux bien prier, au nom de nostre
commune amitié, de s'en voulloir desporter, et de ne rien faire au
domage des affaires de ma dicte belle sœur, comme seroit l'envoy des
dicts gens de guerre; car, si elle le faisoit, je serois contrainct et
ne me pourrois honnestement garder d'y envoyer aussy, de mon costé,
pour les anciennes alliances qui sont entre mon royaulme et celluy
d'Escosse, et mesmes pour l'estroicte et particulière que a avec moy
ma dicte belle sœur, ayant esté femme de mon frère ayné.
Et, ce faisant, vous la pourriés asseurer que le plus grand desplaisir
que je sçaurois recevoir en ce monde, ce seroit d'en venir là, car,
tant s'en fault que je veuille entrer en chose qui puisse aulcunement
altérer et amoindrir nostre commune bonne amitié et intelligence que,
au contraire, je ne desire rien plus que embrasser tout ce qui la peut
augmenter, en quoy j'espère qu'il me sera correspondu de son costé;
vous priant de luy faire entendre ces choses le plus doucement que
vous pourrés, affin que, sans l'aigrir, vous puissiés, s'il est
possible, destourner la vollonté qu'elle pourroit avoir d'envoyer
gens au dict Escosse, ou faire révoquer ceux qui, possible, se
seroient jà acheminés, ainsi que par vostre dépesche du XXVIe du
passé[108] vous me mandiés que l'on pensoit qu'elle le deubt faire;
vous voulant bien dire sur icelle dépesche, que j'ay trouvé la lettre,
que vous avés escripte au milord Burgley, fort sage, et que vous
n'eussiés sceu mieulx faire, voyant l'aigreur et mauvaise vollonté en
laquelle ma dicte bonne sœur estoit envers la dicte Royne d'Escosse,
sellon ce que vous en a faict sçavoir le dict Burgley, que de ne vous
avancer poinct davantage pour parler des choses contenues en ma
dépesche du Xe. Toutesfois vous avez bien cogneu par les propos que ma
dicte Dame et Mère a eus des affaires d'Escosse avec le Sr de
Walsingam comme nous ne luy avons donné à cognoistre, en façon du
monde, que nous tenions les dictz affaires en peu de compte, si bien
que ma dicte bonne sœur ne pourra estre confortée de l'opinion que le
comte de Lestre vous a dict qu'elle avoit, qu'il sembloit que vous
fissiés en l'instance des dictz affaires plus qu'il ne vous estoit
commandé, et penchassiés aulcunement du costé de la maison de Guise;
n'ayant rien à vous dire davantage sinon de prier Dieu, etc.
Escript à Bloys, le VIIe jour d'octobre 1571.
CHARLES. BRULART.
[108] Voyez CCVIIe dép., tom. IV, pag. 241.
XCIX
LE ROY A Mr DE LA MOTHE FÉNÉLON.
--du XXe jour d'octobre 1571.--
Affaires d'Écosse.--Audience accordée à l'archevêque de
Glascow.--Supplications de l'archevêque afin d'obtenir pour
Marie Stuart le secours du roi.--Déclaration faite par le roi à
Walsingham qu'il désire savoir quelle conduite la reine
d'Angleterre veut tenir à l'égard de Marie Stuart.--Résolution
du roi d'autoriser le sieur de Flemy à préparer en Bretagne ou
Normandie une expédition pour l'Écosse.--Satisfaction du roi
d'apprendre qu'Élisabeth a suspendu ses préparatifs contre ce
pays pour traiter de la ligue.--Avis sur les projets des
Espagnols contre l'Écosse.--Contentement qu'éprouve le roi de
la conduite de l'Amiral.--Approbation de la déclaration faite
par l'ambassadeur qu'Edimbourg est placé sous la protection du
roi.
Monsieur de La Mothe Fénélon, despuis la dernière dépesche que je vous
ay faicte, qui a esté du VIIe du présent, l'archevesque de Glasco a eu
une audience de moy, avec le Sr de Leviston, qui m'a baillé des
lettres de la Royne d'Escosse, ma belle sœur, et faict entendre bien
amplement le misérable estat auquel elle est aujourdhuy réduitte, tant
pour sa personne que l'on pourchasse à faire mourir, que pour ses
affaires d'Escosse: qui est conforme à ce que m'en avés escript par
vos dépesches du dernier du passé et VIe du présent[109], et mesmes, à
ce que j'ay peu voir par les coppies des lettres que ma dicte belle
sœur vous a escriptes, me requérant de nouveau de faire ouverte
démonstration que je suis dellibéré d'entrettenir l'alliance de ceste
couronne avec le royaulme d'Escosse, prendre elle, son fils et son
royaulme, en ma protection, et de faire garder les promesses que la
Royne d'Angleterre, ma bonne sœur, luy a cy devant faictes de la
mettre en liberté; à toutes lesquelles choses je leur promis lors
d'aviser.
[109] Voyez CCVIIIe et CCIXe dép., tom. IV, pag. 245 et 248.
Et partant, y ayant pensé; un ou deux jours après, j'ay faict venir
devers moy le Sr de Walsingam, lequel j'ay prié de remonstrer à sa
Maistresse, de ma part, comme elle sçait bien que, jusques icy, je ne
me suis poinct entremis des affaires d'Escosse que comme ami commun,
desireux de voir ce royaulme là en bonne pacification, pour le respect
que j'ay vouleu porter à la conservation de la bonne amitié et
intelligence que j'ay avec elle, sans rien attanter de ce costé là
dont elle se peût sentir offencée, l'ayant tousjours requise de faire
traictement à ma dicte, belle sœur digne d'une Royne et souveraine
princesse telle qu'elle est; et entendant que, au contraire de ce,
elle use aujourdhuy envers elle de toutes les rigeurs du monde, et
mesmes qu'elle veut envoyer gens de guerre en Escosse pour la faveur
de ceux qui tiennent son parti contraire, je ne pouvois trouver toutes
ces choses que bien fort indignes, et pour moy malaisées à supporter à
cause de l'estroitte alliance et amitié que j'ay avec ma dicte belle
sœur et le royaulme d'Escosse, laquelle ne me permettroit jamais, en
servant à mon honneur et réputation, de la délaisser en ces besoings;
et partant je desirerois que ma dicte bonne sœur s'en voullût
esclaircir avec moy pour sçavoir à quoy je m'en doibs tenir et ce que
je puis attendre de ses déportementz envers ma dicte belle sœur:
chose que je ne fais poinct de doubte qu'il ne mande par delà; qui est
cause que j'ay voulleu vous en donner ce mot d'advis affin que vous en
parliés à ma dicte bonne sœur au mesme langage, en entrant en propos
avec vous.
Or, pour tout cella, m'estant bien au vray représenté le besoin du
secours que ont ceux de Lislebourg, tant par ce que le dict Leviston
m'en a dict, que ce que j'ay veu par voz précédentes, je n'ay voullu
attandre à leur donner quelque ayde, ayant eu agréable que le sieur de
Flamy passât au dict Escosse quelques deux ou trois cens soldats qu'il
m'a dict qu'il mettroit ensemble, et ordonné luy estre baillés dix
mille livres et des vaisseaux, navires et mariniers pour charger les
dictz soldatz en mes ports de Bretaigne ou de Normandie, ainsi qu'il
trouvera plus à propos, ensemble deux pièces d'artillerie de campagne
avec des boulés, et munitions qui ne seront marquées de mes armories,
sans que l'on donne aulcunement à cognoistre que ce soit chose dont je
me mesle en façon du monde; qui sera un assés bon rafreschissement,
s'il peut arriver par delà à temps, et avant qu'il ait esté faict
aulcun effort au dict Lislebourg, sellon la délibération qui avoit
esté prinse ainsi que me l'avés mandé; ayant bien considéré ce qui a
esté escript curieusement par le dict Sr de Walsingam du recueil de
mon cousin l'Admiral en ceste cour, qui est conforme à la vérité; ce
que aussy me donnés advis du voyage que doibt faire par deçà
Quillegrey pour passer, puis après, en Allemaigne; auquel voyage je le
fairay observer soigneusement pour la charge qu'il aporte avec soy.
Au demeurant, vous avés fort bien faict de faire demeurer le frère du
comte de Rothes, auquel si vous pouvés faire bailler quelque mille
livres pour son entretien, je regarderay à vous le faire rembourser.
Au surplus, je seray bien aise d'entendre la responce qui aura esté
faicte par ceux de Esterlin à la dépesche que fist ma dicte bonne
sœur, au commencement de septembre, au comte de Lenox, pour induire
ceux du dict Esterlin à la requérir de remettre en leurs mains la
personne de ma dicte belle sœur.
Vous voulant bien dire, Monsieur de La Mothe Fénélon, pour fin de la
présente, que, ainsi que j'estois sur le poinct de la vous faire, la
vostre du Xe du présent[110] est arrivée, par laquelle ce m'a esté
grand plaisir de voir que les propos que vous avés tenus à ma dicte
bonne sœur, sur ma dépesche du XXVIIIe du passé, l'ayant si fort
contantée qu'ilz ayent interrompu l'instante conclusion des
intelligences que l'on voulloit traicter avec elle, qu'elle a mis en
suspens, attandant qu'elle voye si elle se pourra accorder à quelque
bonne ligue avec moy. A quoy je vous puis asseurer que je seray
tousjours fort disposé; et ne me pouvoit rien estre plus agréable que
de voir qu'elle ait aultant ou plus craint que je demeurasse offencé
de la responce qu'elle m'a faict faire, sur l'exercisse de la religion
de mon frère, que moy de la demande qui luy a esté faicte là dessus,
et du despart qui s'est ensuivi de ceste négotiation de mariage; ce
que je ne puis imputer que à la dextérité de laquelle vous et le Sr de
Foix vous y estes gouvernés.
[110] Voyez CCXe dép., tom. IV, pag. 251.
J'ay eu advis, d'Espaigne, par le Sr de Fourquevaux, que Jullien
Romène estoit allé en Biscaie pour trouver l'infanterie espagnolle, et
qu'il estime qu'il se traicte quelque entreprise de ce costé là, ou
pour l'Irlande, ou pour secourir l'Escosse, estants les affaires de ma
dicte belle sœur en bon succès par le moyen de la mort du feu comte
de Lenox; mais, si le dict secours n'est fondé que là dessus, il me
semble mal assiz, veu que la dicte mort a plustot aporté domage à ses
affaires que avantage; mais je le vous escris affin que, là dessus,
vous ayés l'œil ouvert davantage à toutes occasions: qui est tout ce
que j'ay à vous dire, si ce n'est qu'après avoir esté sept ou huict
sepmaines de séjour à Blois, à donner ordre à pleusieurs affaires avec
les gens de mon conseil, et résoudre pleusieurs difficultés qui se
présentoient, pour le faict de l'édict de pacification, à la
conférence qui en a esté faicte par mes cousins, les mareschaux de
France, et aultres seigneurs du conseil avec mon cousin l'Admiral,
j'ay esté prendre le plaisir de la chasse ez environs du dict Blois;
et mon dict cousin l'Admiral, s'en est allé en sa maison de
Chastillon, fort content et satisfaict, pour nous venir retrouver,
mais que je sois arresté en lieu de séjour. Et sur ce, etc.
Escript au Chasteau Renauld, le XXe jour d'octobre 1571.