Cependant j'ay advisé de vous faire ceste dépesche pour vous dire que

j'ay eu advis bien certain que, combien que le feu cardinal de

Chatillon ayt faict l'ouverture et démonstration bien affectionnée, et

ceux de la religion aussy, de desirer le mariage de mon frère avec la

Royne d'Angleterre, que néantmoins c'estoit chose que le dict cardinal

et les plus grands d'entre eulx ne voulloient pas, n'estant ce qu'ilz

en faisoient que pour tousjours nous amuser; et que, tant s'en fault

qu'ilz le souhaitassent à bon escient, qu'au contraire, pour empescher

soubz main le dict mariage, et par mesme moyen celluy de ma sœur avec

le Prince de Navarre, Mr l'Admiral a tant faict par ses menées que la

Royne de Navarre, ma tante, et luy ont secrettement envoyé et escript

en Angleterre pour, par le moyen des bons et certains amis qu'ils y

ont, faire proposer, comme ilz ont faict, avec toutes les industries

et plus belles couleurs qu'ils ont peu penser, à la dicte Royne

d'Angleterre le mariage d'entre elle et le Prince de Navarre; et, si

le parti du dict Prince n'estoit trouvé bien convenable et agréable à

la dicte Royne d'Angleterre, et qu'elle persistast tousjours en

l'opinion et résolution qu'ils sçavent (comme j'en ay eu aussy advis)

qu'elle a, dès longtemps, de ne se marier jamais, qu'ilz luy ont par

mesme moyen faict remonstrer et requérir que, pour seurement et bien

establir ses affaires et les leurs aussy, elle donnât au dict Prince

de Navarre en mariage une sienne niepce à laquelle elle pourroit,

quand elle voudroit, faire beaucoup de bien.

Dont de tout ce que dessus je vous ay bien voulleu advertir, affin

que, s'il advient que la dicte Royne d'Angleterre ou ses ministres

vous mettent en propos du mariage de ma dicte sœur et d'icelluy

Prince, vous en parliez comme si le dict mariage estoit du tout

résollu, comme aussy sera il tousjours, quand il me plerra; et fault

que vous ayez l'œil si ouvert, que vous puissiez descouvrir par delà

les menées de ces gens là, et regarder d'y mettre secrettement tous

les empeschements que vous pourrés; car, s'il est vray qu'ilz ayent ce

dessein, je ne veux pas négliger les moyens, que Dieu m'a donnés, de

la puissance que j'ay sur le dict Prince de Navarre, comme mon subject

qu'il est, pour empescher que cella, qui ne pourroit qu'aporter très

grande incommodité à mon servisse, ne se fasse.

Vous debvés tenir, comme je m'asseure que sçavés très bien faire,

cessy secret, que nul ne s'aperçoive que nous le sçachions, affin

qu'ilz ne changent ou couvrent les menées et pratiques qu'ilz font en

cella. J'en escris à Mr de Foix et l'advertis seullement de l'advis

que j'en ay eu, et, me remettant à vos prudences et dilligences pour y

pénétrer plus avant que ce que en avons sceu de deçà, je n'estendray

ceste cy davantage que pour vous dire que, comme je mande au dict Sr

de Foix, il fault aussi qu'il regarde ce qu'il en pourra apprendre de

sa part, et s'en servir à propos en ce qu'il a à négocier par delà;

vous remettant au demeurant mes aultres affaires; et priant Dieu, etc.

Escript à Chenonceau, le XXVe jour d'aoust 1571.

_Par postille à la lettre précédente._

Monsieur de La Mothe Fénélon, il fault que vous dictes, quand on vous

parlera du mariage de ma dicte sœur et du dict Prince de Navarre,

qu'il est tout faict.

Ce XXVe jour d'aoust 1571.

CHARLES. PINART.

XCIV

LE ROY A Mr DE LA MOTHE FÉNÉLON.

--du Xe jour de septembre 1571.--

Réclamation du roi en faveur de Mr de Vérac, prisonnier en

Écosse.--Négociation pour la pacification de ce

pays.--Approbation donnée par le roi au projet d'associer le

prince Jacques à la couronne.--Ordre transmis à l'ambassadeur

de conduire cette négociation auprès de Marie

Stuart.--Protestation du roi qu'il assistera toujours la reine

d'Écosse; mais qu'il est hors d'état de soutenir une guerre

contre l'Angleterre.--Charge donnée à l'ambassadeur de

solliciter vivement la liberté de l'évêque de Ross et de se

porter, en son absence, auprès d'Élisabeth, le représentant de

Marie Stuart.--Désir du roi d'être tenu au courant des affaires

d'Irlande.--Confirmation de l'avis sur le projet de mariage du

prince de Navarre avec Élisabeth ou l'une de ses

parentes.--Confidence faite par Cavagnes à la reine-mère d'une

conférence qu'il a eue avec Walsingham, qui a mis en avant la

proposition d'une ligue.

Monsieur de La Mothe Fénélon, en attendant l'arrivée du secrettaire du

Sr de Foix, mon cousin, j'ay reveu toutes vos dernières dépesches qui

sont du dernier de juillet, du Ve, IXe, XIIe et XIXe du passé[104],

ayant avisé de vous y faire par ceste cy plus particullièrement

responce que je n'ay faict en mes dernières. Je vous diray à présent

que, ayant veu par deux dépesches que j'ay receues de Vérac, ces jours

passés, qu'il n'est poinct encores en liberté, j'ay escript despuis

bien expressément aux comtes de Lenox et de Morthon que, ayant

cogneu, comme ilz ont, par les lettres et instructions que Vérac avoit

de moy l'occasion de son voyage, qui estoit si bonne, je desirois

qu'ilz le missent en liberté et luy laissassent continuer sa

négotiation, comme j'espère qu'ils fairont, s'ilz ne l'ont faict

desjà. J'escrivis aussy par mesme moyen à lair de Granges et au

secrettaire Ledinthon, qui sont ensemble, comme sçavés, dedans le

chasteau de Lislebourg, à ce qu'ilz persévérassent toujours en la

bonne vollonté qu'ilz ont au servisse de ma sœur, leur souveraine; et

qu'ilz se pouvoient asseurer qu'ilz auroient bientost de mes

nouvelles, sans toutesfois leur faire aulcune expresse promesse de

secours. Je leur ay faict tenir mes lettres par un vaisseau qui estoit

arrivé à Dieppe, qui s'en retournoit promptement.

[104] Voyez CXCVIe, CXCVIIe, CXCIXe, CCe et CCIe dép., tom. IV,

pag. 196, 202, 210, 214 et 217.

Quand à l'abstinence de guerre qui ne s'est peu encores accorder en

Escosse, ce seroit un grand bien qu'ilz en peussent convenir bientost,

affin de traicter des affaires de la Royne d'Escosse, mais il fault

que ce soit en Angleterre et non pas envoyer faire ceste négotiation

là sur les lieux, aux frontières d'Escosse: car, comme j'ay veu par

voz dictes dépesches, et comme vous avés bien entendu par les advis en

chiffre que ma dicte sœur, la Royne d'Escosse nous a donnés, il est

bien croyable et certain que, si ma sœur, la Royne d'Angleterre,

voulloit pratiquer le reste des Escossois qui tiennent le parti de la

dicte Royne, ce luy en seroit, si la dicte négotiation se faisoit sur

la frontière, une commodité, fort aisée.

Ayant bien considéré à ce propos ce que vous m'escrivés du moyen que

le dict comte de Morthon a de remettre le païs d'Escosse en bonne

pais, et de l'asseurance que vous avés qu'il seroit bien aisé à

gaigner si ma dicte sœur, la Royne d'Escosse, voulloit se

condescendre à ce que le petit Prince, son fils, demeurât

coinjoinctement Roy avec elle, chose qui me semble n'est debvoir

négliger et que ma dicte sœur, la Royne d'Escosse, peut et doibt

desirer, voire honnestement procurer, estant ses affaires en si pauvre

estat qu'elles sont, et se voyant si peu de ses subjectz fidelles,

lesquelz, s'ilz viennent à considérer qu'il n'y a pas grande espérance

de salut de ma dicte sœur, leur souvairenne, si ce n'est par un

traité, se pourront aisément laisser aller à la partie la plus forte;

considéré aussy ce que vous m'escrivés qu'il semble que les Anglois

soyent comme à l'aguet, pour voir s'il sera temps de s'investir du

tout du dict royaulme d'Escosse. A quoy n'est que trop sollicitée la

Royne d'Angleterre par aulcuns mesmes du dict païs, ce que, pour le

respect de l'alliance d'entre mon royaulme et celluy de l'Ecosse, et

pour l'honneur que ma dicte sœur a d'avoir espousé le feu Roy

François, mon frère, je ne pourrois souffrir avec ma réputation; aussy

y veux je pourvoir autant qu'il me sera possible, pour évitter que

cela n'advienne, et n'oublieray point de continuer la bonne assistance

et ayde que j'ay tousjours faict à la Royne d'Escosse et au bien de

ses affaires et bons subjectz. Mais, veu la dicte petite part qu'elle

a à présent de ses subjectz à sa dévotion, considéré aussy l'estat de

mes affaires, je ne veux pas, sans y penser, et soubz coulleur du

secours et assistance que je luy veux bien vollontiers faire, me voir

embarquer à la guerre avec la Royne d'Angleterre.

Je suis d'advis et vous prie de regarder de faire proposer

secrettement à la Royne d'Escosse l'estat où elle est de sa personne

et de ses affaires et subjects, sans toutesfois luy démonstrer

aulcunement que je me veuille porter froidement en son endroict; car

je veux tousjours faire pour elle et ses dictz bons subjectz ce qu'il

me sera possible, toutesfois considérément et comme mes affaires le

pourront permettre; et faictes sentir secrettement d'elle, mais que ce

soit de telle façon qu'elle ne puisse aucunement doubter de la bonne

vollonté que je luy porte et à la prospérité de ses affaires, si elle

voudroit bien accorder que le dict Prince, son filz, demeurât Roy

conjoinctement avec elle; et, si elle le consent, qui est, ce me

semble, le moins mal qu'elle puisse à présent faire, vous pourrés

procéder plus hardiment, Mr de Foix et vous, pour la comprendre et son

filz avec les dictz Escossois en la bonne et droicte ligue défensive

que j'espère qui se faira entre la Royne d'Angleterre et moy; de

laquelle il ne se fault aulcunement descouvrir à ma dicte sœur, la

Royne d'Escosse, ni à pas un des siens; vous priant, en luy faisant

faire ceste ouverture, sçavoir aussy si elle trouvera bon que la

pratique s'en fasse avec le dict comte de Morthon, et, sans perdre

temps, donner ordre de sçavoir, sans faire semblant de rien, en quelle

vollonté sera icelluy de Morthon d'y condescendre; à quoy pourra

servir le mauvais mesnage où le comte de Lenox et luy sont, ainsi que

m'escrivés. Mais, pour ce qu'il sembleroit que l'on avouast par là le

tiltre de Roy, cy devant baillé au dict Prince d'Escosse, et la

déposition de la dicte Royne, sa mère, il faudra se conduire en cecy

comme vous sçaurés très bien faire, le dict Sr de Foix et vous, que

l'on n'en puisse tirer de mauvaise conséquence au désadvantage de ma

dicte sœur, la Royne d'Escosse.

Cependant il ne sera que bon de faire ce que l'on pourra pour

augmenter la jalousie qui est desjà commencée entre les comtes de

Lenox et de Morthon, et memes les diviser du tout, qui pourra s'en

prévaloir pour le bien de mon servisse et de celluy de ma dicte sœur,

la Royne d'Escosse; et par mesme moyen, faire que ceux de la partie

neutre, qui font quelque démonstration d'incliner et se voulloir

joindre à ceux du party du dict Prince d'Escosse, les attirer par tous

moyens à soustenir et embrasser la cause de leur souveraine.

J'ay veu aussy ce que m'escrivés pour la restitution de l'évesque de

Ross, et, puisque la dicte Royne d'Angleterre faict encores difficulté

de le faire mettre en liberté, je vous prie continuer de faire encores

pour luy tous les bons offices qu'il vous sera possible, affin qu'il

puisse estre dellivré, suyvant la requeste que j'en ay faicte à la

dicte Royne d'Angleterre. Et, s'il ne se peut obtenir d'elle que le

dict évesque de Ross continue auprès d'elle sa charge d'ambassadeur de

ma dicte sœur, la Royne d'Escosse, au moins que ce soit à la charge

qu'il se retirera d'Angleterre où bon luy semblera, sans toutesfois

que l'instance qu'en faictes puisse altérer la dicte Royne

d'Angleterre; estant bien d'advis que vous embrassiés et preniés

tousjours, en mon nom, comme vous avés fort bien faict jusques icy,

les affaires de ma dicte sœur, la Royne d'Escosse, et luy escrire, et

elle à vous, librement, affin que vous puissiés avoir une bonne

intelligence ensemble pour l'assister au maniement de ses dictz

affaires. Mais, si me semble, il est nécessaire qu'elle ait quelqu'un

qui ait la mesme charge que faisoit le dict évesque de Ross, car, si

vous la preniés absolument, il pourroit advenir que, quelque

dilligence que y fissiés, elle ne s'en trouverait peust estre pas

entièrement satisfaicte, et si, cella pourroit encore apporter

jalousie à la dicte Royne d'Angleterre, recullement à mes affaires et

aux siens. Et moyennes aussy doucement envers icelle Royne

d'Angleterre, qu'elle accorde et face expédier un passeport à

l'archevesque de Glasco pour aller rendre compte à sa maistresse de

ses affaires de deçà, mesmement pour le faict du revenu de son

douaire, ainsy que je l'ay cy devant requise, et que je luy escris

encores présentement.

Quand aux aultres advis contenus, en voz dictes dépesches, ce m'a esté

bien grand plaisir de les voir, et vous prie continuer à me tenir

adverty de toutes choses qui surviendront par delà, spéciallement du

costé d'Irlande.

Au demeurant, pour venir à ce que je vous ay, ces jours passés,

escript par la dépesche que vostre secrettaire vous a portée, vous

avés veu par icelle l'advis que j'ay de la menée qui se faict

secrettement pour le mariage de la Royne d'Angleterre et du Prince de

Navarre, ou, si la dicte Royne demeuroit en opinion de ne se marier

jamais, comme l'on dict qu'elle a résollu il y a longtemps, luy

proposer de voulloir donner au dict Prince une sienne niepce. J'ay

despuis eu encores confirmation des dictz advis; aussy est ce le plus

grand honneur qu'il sçauroit recevoir, toutesfois il sera bon que vous

mettiés tousjours peyne de sentir et descouvrir, par delà, s'ilz

auroient eu et ont quelques desseins au contraire pour m'en advertir.

Ne voullant pas, à ce propos, oublier à vous dire que, despuis trois

jours, Cavaignes, qui est ici ordinairement à ma suitte pour les

affaires de ceux de la religion, feust entrettenir la Royne, Madame ma

mère, à l'yssue de son disner, luy faisant entendre qu'il avoit veu le

Sr de Walsingam qui luy avoit discouru comme aulcuns seigneurs, qui

sont auprès d'icelle Royne d'Angleterre, qui desiroient le mariage

d'elle et de mon frère, le Duc d'Anjou, se voyoient en extrême peyne

pour ce que le dict mariage tiroit à la longue; et cependant que le

duc d'Alve avoit si bien conduict les affaires que le Roy d'Espaigne,

son Maistre, a en Angleterre pour le faict des prinses des

marchandises et aultres choses dont ilz estoient en débat, que la

dicte Royne d'Angleterre et les ministres d'icelluy Roy d'Espaigne en

estoient quasy d'accord et prestz à traicter non seulement pour ce

faict, mais de passer beaucoup plus avant affin de remettre et

asseurer l'amitié d'entre le Roy et icelle Royne, et par ce moyen

altérer, s'ilz peuvent, la bonne correspondance et amitié qui est

entre elle et moy. Et se laissa le dict Walsingam, par le discours du

dict Cavaignes, clairement entendre que les dictz seigneurs qui me

sont bien affectionnés auprès de la Royne d'Angleterre, et qui

desirent qu'elle et moy continuions en la bonne amitié et affection

que nous nous portons, et l'intelligence qu'avons ensemble, seroient

bien d'advis et desireroient grandement, pour la fortifier et

augmenter davantage, et pour le bien d'eux mesmes, que, ne se faisant

poinct le mariage d'icelle Royne avec mon dict frère, il se fît une

bonne et parfaicte ligue entre moy, la dicte Royne et le Prince

d'Escosse, qu'ilz appellent à présent Roy, et avec la nation

escossoise, qui seroit seullement, pour le regard des dictz Escossois,

renouveller les traictés d'entre moy et eux, sans parler en cella de

la Royne d'Escosse, ma sœur: qui a faict incontinent penser à ma

dicte Dame, Mère, et à moy comme je croy que vous fairés de vostre

part, qu'ilz voudroient bien du tout establir l'authorité du dict

Prince et de ceux qui le gouvernent en Escosse. Et semble aussy par là

que le dict Sr de Walsingam ait descouvert, ici, avant le parlement du

dict Sr de Foix, l'occasion de son voyage, et que cella luy a faict

ouvrir ce propos des conditions que sa Maistresse desire en la dicte

ligue, en laquelle je ne voudrois pas oublier de comprendre ma dicte

sœur, la Royne d'Escosse, s'il estoit parlé des Escossois; comme

aussy ne seroit il pas honneste à moy d'en faire aultrement, pour les

considérations cy devant déclarées.

Ma dicte Dame et Mère donna fort paisible audiance au dict Cavaignes,

en luy faisant ce discours, dont j'ay bien vouleu vous advertir pour

servir en vostre négociation, affin aussy que vous regardiés de

prendre et voir clair en cessi, y allant toutesfois rettenu et comme

vous pouvés assés considérer qu'il est requis en cest affaire, affin

que les choses se fassent à ma réputation et advantage le plus qu'il

sera possible; priant Dieu, etc.

Escript à Blois, le Xe jour de septembre 1571.

CHARLES. P INART.

XCV

LE ROY A Mr DE LA MOTHE FÉNÉLON.

--du XXVIIe jour de septembre 1571.--

Retour de Mr de Foix.--Audience accordée par le roi à

Walsingham.--Résultat de la mission de Mr de Foix sur la

négociation du mariage.--Désir que Burleigh soit désigné par

Élisabeth pour passer en France.--Approbation de la déclaration

faite par l'ambassadeur en faveur du duc de Norfolk au sujet de

l'argent destiné pour Marie Stuart, qui forme l'un des chefs

d'accusation contre lui.--Refus du roi d'écrire à Élisabeth en

faveur du duc dans la crainte de lui nuire.--Nécessité de

suivre les instructions précédemment transmises sur l'Écosse.

Monsieur de La Mothe Fénélon, mon cousin, le Sr de Foix, est arrivé

devers moy despuis cinq ou six jours en ça, duquel j'ay bien

particullièrement entendu comme toutes choses se sont passées, par

delà, en la négociation que vous et luy avez eu à manier avec la

Royne d'Angleterre, ma bonne sœur, dont je demeure infiniment content

et satisfaict de la grande dextérité avec laquelle vous vous y estes

tous deux comportés.

Sur quoy, ayant faict venir devers moy le Sr de Walsingham, sabmedy

dernier, la première chose que je luy ay dicte, ç'a esté que je

remerciois, de toute la plus grande affection qu'il m'estoit possible,

ma dicte bonne sœur du bon accueil et honnorable traictement que mon

dict cousin m'avoit asseuré avoir receu d'elle en son voyage, duquel

je luy sçavois aultant de gré et en recevois le mesme contentement que

s'il eust esté faict à moy mesme. Puis je suis venu à luy dire que, à

ce que j'avois peu cognoistre, les demandes raisonnables que je

faisois pour mon dict frère, touchant le faict de l'exercisse de sa

religion, n'avoient esté receues de ma dicte bonne sœur ainsi que

j'espérois, encores qu'il me semblast qu'elles estoient assés

tolérables, veu que mon dict frère ne voulloit rechercher, en façon du

monde, qu'il feust rien changé au royaulme d'Angleterre au faict de la

religion qui est à présent establie, mais seulement qu'il luy feust

permis, pour servir à sa conscience, d'avoir l'exercisse libre de sa

dicte religion pour luy et sa famille; dont mon dict cousin auroit mis

en avant que mon dict frère se contenteroit qu'il luy feust donné

asseurance, par une simple lettre missive de ma dicte bonne sœur,

que, faisant le dict exercisse, ilz ne recevroient aulcun dommage; à

quoy voyant qu'elle estoit bien loin de condescendre, mesmes par le

propos que milord Burgley dict à mon dict cousin que ma dicte sœur ne

pourrait permettre que mon dict frère peût faire dire la messe au dict

Angleterre, il me sembloit que c'estoit une occasion qu'elle voulloit

prendre pour se despartir de la négotiation du dict mariage; et

toutesfois, d'autant que j'avois trouvé quelque obscurité en ses

responces, j'attandois à y assoir plus certain jugement jusques à

l'arrivée d'icelluy de ses conseillers que mon dict cousin m'a dict

qu'elle délibéroit envoyer par deçà, lequel je l'asseurois qu'il

seroit le très bien venu, et entendrois fort vollontiers de luy toutes

choses concernant ce faict, pour en demeurer davantage esclerci.

Qui est le sommaire des propos que j'ay eus avec le dict Sr de

Walsingam qu'il a faict contenance de bien recevoir, les vous ayant

voullu aussy brièvement discourir, affin que vous teniés un mesme

langage à ma dicte bonne sœur, et puissiés juger si ce qu'il en

mandera par delà s'y trouvera conforme; vous voullant bien dire là

dessus que je desire infiniment l'acheminement de celluy des dictz

conseillers que doibt envoyer ma dicte bonne sœur, avec lequel

j'espère traicter de toutz ces affaires fort commodément, et mesme de

ce qui se pourra mettre en avant, non seullement pour l'assurance de

la continuitté de nostre commune bonne amitié et intelligence, mais

aussy pour l'accroistre et augmenter en tout ce qui sera possible. Et

partant je vous prie, Monsieur de La Mothe Fénélon, d'avancer

dextrement, aultant que vous pourrés, l'envoy du dict conseiller, et

si ceste charge s'adressoit au dict milord Burgley, j'en serois

d'aultant plus aise que je sçay qu'il est personnage duquel ma dicte

bonne sœur a grande confience.

Au demeurant, Monsieur de La Mothe Fénélon, je vous ay faict une bien

ample dépesche, du Xe de ce moys, par laquelle je pense vous avoir

esclercy de toutz les poinctz dont vous desirés avoir lumière de moy;

despuis laquelle j'ay receu voz deux dépesches du VIIe et XIIe de ce

moys[105], sur lesquelles il ne m'eschet à vous dire aultre chose

sinon, quant à celle du dict VIIe, que je trouve fort bon ce que vous

avés dict librement à ceux du conseil de delà, touchant les deux mille

escus que avés envoyés en Escosse à Vérac par le moyen du secrettaire

du duc de Norfolk, ce qu'ilz n'ont occasion de trouver mauvais, quand

ilz y auront bien pensé. Mais d'escrire à ma dicte bonne sœur en

faveur du dict duc, pour modérer la recerche que l'on luy veut faire

de sa vye, à cause de ce que son secrettaire a voullu moyenner l'envoy

des dictz deux mille escus, de quoy vous pensés qu'il n'a rien sceu en

façon du monde, c'est chose qu'il ne me semble aulcunement à propos de

faire pour ceste heure, pour estimer que cella luy porteroit plus de

domage que de profit; estant toutesfois résolu, si j'entendois cy

après qu'il feust pressé et poursuivy de sa vie pour ce faict,

d'employer tout ce que je puis avoir de faveur et crédit envers ma

dicte bonne sœur, pour le garder de tomber en inconvénient; ne

faisant poinct de doubte que la Royne d'Escosse, ma belle sœur, n'en

souffre de son costé. Ce que je conjecture mesmement parce que vous a

mandé le dict milord Burgley, que sa Maistresse ne vouloit plus

souffrir que aulcun demeurât par delà pour la dicte Royne d'Escosse;

et néantmoins je desire que, pour cella, vous ne laissiés à la

requérir doucement d'accorder à l'archevesque de Glasco le passeport

dont je vous ay escript cy devant pour aller rendre compte à sa

Maistresse de ses affaires de deçà.

[105] Voyez CCIIIe et CCIVe dép., tom. IV, pag. 224 et 229.

J'ay veu ce que me mandés de l'escarmouche qui est passée en Escosse

entre ceux de Lislebourg et du Petit Lict, ne voyant rien en toutes

ces choses ainsi advenues, et mesmes en l'accord que les comtes

d'Arguil, de Casseilles, d'Eglinthon et milord Boit ont faict avec le

comte de Morthon qui ne me fasse desirer que vous suiviés ce que je

vous ay escript par ma susdicte dépesche du Xe, pour accommoder en

Escosse les affaires de ma dicte belle sœur. Sur lesquels je pourray

prendre encores, cy après, plus certaine résollution, à l'arrivée de

ce conseiller qui me viendra de la part de ma dicte bonne sœur,

attandant lequel, quand vous tiendrés les choses en quelque estat, ce

ne sera que bien faict, car j'espère me servir grandement de la venue

du dict conseiller à accommoder les dictz affaires d'icelle ma belle

sœur; priant Dieu, etc.

Escript à Blois, le XXVIIe jour de septembre 1571.

Ainsi que je voullois signer ceste lettre, j'ay receu vostre dépesche

du XVIe de ce moys[106], par laquelle j'ay veu, ensemble par les advis

et coppies des lettres qui estoient encloses avec la dicte dépesche,

ce qui est advenu en l'entreprinse que ceux de Lislebourg avoient

faicte sur Esterling, où il se trouve pour conclusion que le comte de

Lenox a esté tué[107], vous advisant que je regarderay cy après à

prendre une bonne résollution sur les affaires de ma dicte belle

sœur, laquelle j'ay grand regret de voir ainsi travaillée que le

tesmoignent les lettres qu'elle vous a escript.

Ce XXVIIe jour de septembre 1571.

CHARLES. B RULART.

[106] Voyez CCVe dép., tom. IV, pag. 232.

[107] Voir notes, tom. IV, pag. 69 et 232.

XCVI

LA ROYNE MÈRE A Mr DE LA MOTHE FÉNÉLON.

--du XXVIIe jour de septembre 1571.--

Opinion de Catherine de Médicis que le projet de marier le prince

de Navarre en Angleterre est abandonné, et que son mariage avec

Madame sera prochainement conclu.--Satisfaction qu'elle éprouve

de la conduite de Coligni, et du dévouement qu'il montre pour

le service du roi.

Supplément à la Correspondance Diplomatique de Bertrand de Salignac de La Mothe Fénélon, Tome Septième Ambassadeur de France en Angleterre de 1568 à 1575 · 第 17 / 44 段