A son réveil, Soeur-des-Pauvres eut un remords. Elle se dit qu'elle
était allée bien loin chercher la misère du pays entier, sans songer à
soulager celle de son oncle et de sa tante.
La chère enfant avait compassion de toutes les souffrances. Un pauvre
était pauvre pour elle, avant d'être bon ou méchant. Elle ne
distinguait point entre les larmes, elle pensait volontiers qu'elle
n'avait pas charge de distribuer des peines et des récompenses, mais
mission d'essuyer des pleurs. Dans sa petite raison de dix ans, il n'y
avait pas grande idée de justice; elle était toute charité, toute
aumône. Lorsqu'elle songeait aux damnés d'enfer, il lui venait au
coeur des pitiés, qu'elle n'éprouvait jamais aussi fortes pour les
âmes du purgatoire.
Quelqu'un lui ayant dit un jour que tel pauvre ne méritait pas le pain
qu'elle lui donnait, elle n'avait pas compris. Elle se refusait à
croire que ce n'est pas assez d'avoir faim pour manger.
Or, pour réparer son oubli, Soeur-des-Pauvres reprenant le petit sac,
alla vite acheter, en bel argent neuf, une terre qui touchait à la
cabane de ses parents. Elle acheta en outre une paire de boeufs,
blancs et roux, aux poils luisants comme de la soie. Elle n'eut garde
d'oublier la charrue. Puis, elle loua un garçon de ferme qui conduisit
l'attelage au bord du champ, à la porte de la chaumière. Pendant ce
temps, elle amassait à la ville des provisions de toutes sortes,
souches de vigne qui brûlent avec un feu clair, fine fleur de farine,
salaisons, légumes secs. Elle se faisait suivre de trois grosses
charrettes, allant de boutique en boutique, les chargeant de ce
qu'elle pensait nécessaire à un ménage. Et c'était merveille comme
elle dépensait en grande fille l'argent du bon Dieu, n'achetant pas
choses inutiles, ainsi qu'on aurait pu l'attendre d'une bambine de son
âge, mais bien meubles solides, pièces de toile, chaudrons de cuivre,
tout ce que souhaite dans ses rêves une ménagère de trente ans.
Lorsque les trois charrettes furent pleines, elle vint les faire
ranger auprès des boeufs et de la charrue. Alors elle comprit que la
chaumière était bien misérable, bien petite, pour contenir ces
richesses, et elle eut du chagrin de ne pouvoir acheter une ferme, non
pas qu'elle manquât d'argent, mais parce qu'il n'y avait point de
ferme dans cette partie du pays. Elle résolut d'appeler les maçons et
de leur faire bâtir une grande habitation, sur l'emplacement même de
la pauvre demeure. Mais en attendant, comme elle était pressée, elle
se contenta de verser sur le sol, devant les charrettes, quelques tas
de gros sous, pour payer les frais de bâtisse.
Elle fit si bien, qu'elle ne mit pas une heure à tout disposer de la
sorte. Guillaume et Guillaumette dormaient encore, n'ayant entendu ni
le bruit des roues ni le fouet du garçon de ferme.
Alors, Soeur-des-Pauvres s'approcha de la porte, ayant aux lèvres un
fin sourire, car elle avait parfois l'espièglerie du bien. Elle
s'était hâtée un peu par malice; elle s'applaudissait d'avoir réussi à
devancer le réveil de ses parents.
Elle donna un dernier regard à ses achats, puis se mit à crier, en
frappant dans ses mains de toutes ses forces:
--Oncle Guillaume, tante Guillaumette!
Et, comme les deux vieux ne bougeaient, elle heurta du poing les
planches mal jointes du volet, en répétant plus haut, à plusieurs
reprises:
--Oncle Guillaume, tante Guillaumette, ouvrez vite, la fortune demande
à entrer!
Or, Guillaume et Guillaumette entendirent cela en dormant, ce qui les
fit sauter du lit, avant d'avoir pris la peine de s'éveiller.
Soeur-des-Pauvres criait encore, lorsqu'ils parurent sur le seuil, se
poussant, se frottant les yeux, pour mieux voir; et ils s'étaient tant
pressés, que Guillaume avait les jupes et Guillaumette les culottes.
Ils n'eurent garde de s'en douter, ayant bien d'autres sujets
d'étonnement. Les tas de gros sous s'élevaient, hauts comme des meules
de foin, devant les trois charrettes qui avaient fort grand air, les
chaudrons et les meubles de chêne se détachant sur la neige. Les
boeufs, au vent froid du matin, soufflaient avec bruit. Le soc de la
charrue semblait d'argent, blanc des premiers rayons.
Le garçon de ferme s'avança et dit à Guillaume:
--Maître, où dois-je conduire l'attelage? Ce n'est pas saison de
labour. Soyez sans crainte: vos champs sont ensemencés, vous aurez
ample récolte.
Et, pendant ce temps, les charretiers s'étaient approchés de
Guillaumette.
--Brave dame, lui disaient-ils, voici votre ménage, avec vos
provisions d'hiver. Hâtez-vous de nous dire où nous devons décharger
nos charrettes.
C'est peu d'un jour pour rentrer au logis toutes ces richesses.
Les deux vieux, bouche béante, ne savaient que répondre. Ils
regardaient timidement ces biens qu'ils ne se connaissaient pas, ils
songeaient aux vilains sous qui s'étaient si cruellement moqués d'eux,
la nuit dernière. Soeur-des-Pauvres, cachée dans un coin, riait de
leur étrange figure; elle ne désirait tirer autre vengeance de leur
peu d'amitié pour elle, dans les jours d'infortune. La pauvre petite
n'avait jamais tant ri de sa vie. Je t'assure, tu aurais ri comme
elle, de voir Guillaume en jupes et Guillaumette en culottes, ne
sachant s'ils devaient se réjouir ou pleurer, faisant la grimace la
plus plaisante du monde.
Enfin, comme elle les voyait près de rentrer et de fermer porte et
fenêtre, elle se montra.
--Mes amis, dit-elle au garçon de ferme et aux charretiers, entrez
tout ceci dans la chaumière; n'ayez point souci d'emplir les chambres
jusqu'au plafond. Je n'avais pas songé à la petitesse du logis, j'ai
tant acheté qu'il nous faut maintenant un château. Mais voici l'argent
pour les maçons.
Elle disait cela afin d'être entendue de ses parents, car elle pensait
avec raison les rassurer en leur donnant à comprendre qu'elle était la
bonne fée qui leur faisait ces cadeaux. Or, Guillaume et Guillaumette
se promettaient depuis la veille de la battre, en punition de ce
qu'elle les avait quittés tout un jour; mais, lorsqu'ils l'entendirent
parler ainsi, lorsqu'ils virent les hommes déposer les meubles et les
provisions à leur porte, ils la regardèrent, ils éclatèrent en
sanglots, sans savoir pourquoi. Il leur sembla qu'une main les serrait
à la gorge. Ils restaient là, debout, près d'étouffer, ne sachant que
faire, dans cette émotion qu'ils ne connaissaient pas. Et, tout d'un
coup, ils comprirent qu'ils aimaient Soeur-des-Pauvres. Alors, riant
dans les larmes, ils coururent l'embrasser, ce qui les soulagea.