Un an plus tard, Guillaume et Guillaumette se trouvaient les plus
riches fermiers du pays. Ils possédaient une grande ferme neuve; leurs
champs s'étendaient à tant de lieues à la ronde, qu'un même horizon ne
pouvait les contenir.
Qu'un pauvre devienne riche, cela n'est point rare; personne, dans nos
temps, ne songe à s'en étonner. Mais, lorsque Guillaume et
Guillaumette de méchants devinrent bons, il y en eut qui se refusèrent
à le croire. C'était la vérité cependant. Les parents de
Soeur-des-Pauvres, ne souffrant plus le froid ni la faim, retrouvèrent
leur bon coeur d'autrefois. Comme ils avaient beaucoup pleuré, ils se
sentirent frères des misérables et les soulagèrent sans égoïsme.
Les larmes, je le sais, sont bonnes conseillères. Pourtant, si
Guillaumette n'aima plus trop la dentelle, si Guillaume cessa de boire
et préféra le travail, m'est avis que les gros sous avaient en eux
quelque vertu secrète qui aida au miracle; car ils n'étaient pas comme
les premiers sous venus, qui consentent à payer les mauvaises
dépenses; eux se refusaient aux méchants coeurs et rendaient
charitable, en dirigeant la main des honnêtes gens qui les
possédaient. Ah! les braves gros sous n'ayant point la morne stupidité
de nos laides pièces d'or et d'argent!
Guillaume et Guillaumette baisaient Soeur-des-Pauvres du matin au
soir. Les premiers jours, ils lui évitaient toute fatigue, ils se
fâchaient dès qu'elle parlait de travail. Il était aisé de voir qu'ils
souhaitaient en faire une belle demoiselle, avec de petites mains
blanches, bonnes à nouer des rubans. "Fais-toi fière, lui disaient-ils
chaque matin; ne te chagrine du reste." Mais la fillette ne
l'entendait point ainsi; elle serait morte de tristesse, à rester
assise tout le long du jour, sans autre besogne que de regarder filer
les nuages; ses richesses lui étaient une moindre distraction que de
frotter ses meubles de chêne et de tirer soigneusement ses draps de
fine toile. Elle prenait donc du plaisir à sa guise, répondant à ses
parents: "Laissez, je suis chaudement vêtue et n'ai que faire de
dentelle; j'aime mieux souci de ménage que souci de toilette."
Et elle disait cela si sagement, que Guillaume et Guillaumette
comprirent qu'elle avait une grande raison. Ils ne la contrarièrent
plus dans ses goûts. Ce fut fête pour elle. Elle se leva, ainsi
qu'autrefois, à cinq heures, et se chargea des soins domestiques; non
pas qu'elle balaya et lava, comme aux jours du malheur, car ce n'était
une besogne de sa force que d'entretenir en propreté un aussi vaste
logis; mais elle surveilla les servantes, elle n'eut aucune fausse
honte à les aider dans leurs travaux de laiterie et de basse-cour.
Elle était bien la jeune fille la plus riche et la plus active de la
contrée. Chacun s'émerveillait de ce qu'elle n'eut point changé en
devenant grosse fermière, sinon qu'elle avait les joues plus roses et
le coeur plus gai au travail. "Bonne misère, disait-elle souvent, tu
m'as appris à être riche."
Elle songeait beaucoup pour son âge, ce qui l'attristait parfois. Je
ne sais comment elle s'aperçut que ses gros sous lui devenaient de peu
d'utilité. Les champs lui donnaient le pain, le vin, l'huile, les
légumes, les fruits; les troupeaux lui fournissaient la laine pour les
vêtements, la chair pour les repas; tout s'offrait à ses entours, et
les produits de la ferme suffisaient amplement à ses besoins, ainsi
qu'à ceux de ses gens. Même la part des pauvres était large, car elle
ne donnait plus aumônes d'argent, mais viande, farine, bois à brûler,
pièces de toile et de drap, se montrant sage en cela, offrant ce
qu'elle savait nécessaire aux indigents, leur évitant la tentation de
mal employer les sous de la charité.
Or, dans cette abondance de biens, plusieurs tas de gros sous
dormaient au grenier, où Soeur-des-Pauvres se chagrinait de les voir
occuper la place de vingt à trente bottes de paille. Elle préférait de
beaucoup cette paille, récompense du travail, à cette monnaie qu'elle
entassait sans grand mérite. Aussi, peu à peu, en vint-elle à se
sentir un profond dédain pour cette sorte de richesse, bonne à dormir
dans les coffres des avares, ou encore à s'user aux mains des
trafiquants des villes.
Elle était si lasse de cette fortune incommode, qu'un matin elle se
décida à la faire disparaître. Elle avait conservé le petit sac qui
dévorait les gros sous d'une façon si aisée; il fit son devoir en
conscience et nettoya proprement le grenier. Soeur-des-Pauvres agit de
ruse, car elle se garda de mettre au fond le sou de la mendiante; de
sorte que l'argent s'en alla bel et bien, sans avoir la tentation de
revenir.
Ainsi, elle prit soin de ne pas devenir trop riche, sentant qu'il y
avait là danger pour le coeur. Elle donna peu à peu une partie de ses
terres, qui étaient trop vastes pour nourrir une seule famille. Elle
mesura son revenu à ses besoins. Puis, comme les bons bras ne
manquaient pas à la ferme, lorsque, malgré elle, les sous s'amassaient
au grenier, elle y montait en cachette, elle s'appauvrissait à
plaisir. Pour assurer son contentement, elle garda toute sa vie la
bourse enchantée, qui donnait si largement aux heures de détresse, et
qui, aux heures de fortune, ne savait plus que prendre.
Soeur-des-Pauvres avait un autre souci. Le cadeau de la pauvresse
l'embarrassait. Elle s'effrayait du pouvoir qu'il lui donnait, car,
lors même qu'on ne doute pas de soi, il y a plus de gaieté de coeur à
se sentir humble que puissant. Elle l'eût volontiers jeté à la
rivière; mais un méchant pouvait le trouver dans le sable et en user
au dommage de chacun; et, certes, s'il employait à faire le mal la
moitié de l'argent qu'elle avait dépensé en bonnes oeuvres, il n'est
point douteux qu'il ne ruinât le pays. Aussi comprit-elle alors que la
mendiante ait longtemps cherché avant de donner son aumône: c'était là
un cadeau faisant la joie ou le désespoir d'un peuple, selon la main
qui le recevait.
Elle garda le sou. Comme il était percé, elle se le pendit au cou, à
l'aide d'un ruban; ainsi elle ne pouvait le perdre. Mais cela la
chagrinait de le sentir sur sa poitrine; elle eût tout fait au monde
pour retrouver la pauvresse. Elle l'aurait priée de reprendre ce
dépôt, trop lourd pour être longtemps gardé, et de la laisser vivre en
bonne fille, ne faisant d'autres miracles que des miracles de travail
et de joyeuse humeur.
Or, l'ayant vainement cherchée, elle désespérait de jamais la
rencontrer.
Un soir, passant devant l'église, elle entra faire un bout de prière.
Elle alla tout au fond, dans une petite chapelle qu'elle aimait pour
son ombre et son silence; les vitraux, d'un bleu sombre, éclairaient
les dalles comme d'un reflet de lune; la voûte, un peu basse, n'avait
pas d'écho. Mais, ce soir-là, la petite chapelle était en fête. Un
rayon égaré, après avoir traversé la nef, donnait en plein sur
l'humble autel, allumant dans les ténèbres le cadre doré d'un vieux
tableau.
Soeur-des-Pauvres, qui s'était agenouillée sur la pierre nue, eut une
courte distraction, à voir ce bel adieu du soleil à son coucher, sur
ce cadre qu'elle ne savait point là. Puis, penchant la tête, elle
commença son oraison; elle suppliait le bon Dieu de lui envoyer un
ange qui se chargeât du gros sou.
Au fort de sa prière, elle leva le front. Le baiser du soleil montait
lentement; il avait laissé le cadre pour la toile peinte; on eût pu
croire qu'une lumière blonde sortait de l'image sainte. Elle rayonnait
sur le mur noir; et c'était comme si quelque chérubin eût écarté un
coin du voile des cieux, car on y voyait, dans un éblouissement de
gloire et de splendeur, la Vierge Marie endormant Jésus sur ses
genoux.
Soeur-des-Pauvres regardait, cherchant à se souvenir. Elle avait vu,
en songe peut-être, cette belle sainte et cette enfant divin. Eux
aussi la reconnaissaient sans doute: ils lui souriaient, et même elle
les vit sortir de la toile, pour descendre vers elle.
Elle entendit une voix douce qui disait:
--"Je suis la sainte mendiante des cieux. Les pauvres de la terre me
font l'offrande de leurs larmes, et je tends la main à chaque
misérable, afin qu'il se soulage. J'emporte au ciel ces aumônes de
souffrance. Ce sont elles qui, amassées une à une dans les siècles,
formeront au dernier jour les trésors de félicité des élus.
"C'est ainsi que je vais par le monde, pauvrement vêtue, comme il
convient à une fille du peuple. Je console les indigents mes frères,
je sauve les riches par la charité.
"Je t'ai vue, un soir, et j'ai reconnu en toi celle que je cherchais.
C'est un rude labeur que le mien. Lorsque je rencontre un ange sur la
terre, je lui confie une partie de ma mission. J'ai pour cela des sous
du ciel qui ont l'intelligence du bien, qui rendent fées les mains
pures.
"Vois, mon Jésus te sourit: il est content de toi. Tu as été mendiante
des cieux, car chacun t'a fait l'aumône de son âme, et tu amèneras ton
cortège de pauvres jusque dans le paradis. Maintenant, donne ce sou
qui te pèse; les chérubins ont seuls cette force de porter
éternellement le bien sur leurs ailes. Sois humble, sois heureuse."
Soeur-des-Pauvres écoutait la parole divine; elle était là,
demi-penchée, muette, en extase; et, dans ses yeux grands ouverts, se
reflétait l'éblouissement de la vision. Elle demeura longtemps
immobile. Puis, comme le rayon montait toujours, il lui sembla que la
porte du ciel se refermait; la Vierge, ayant pris le ruban à son cou,
disparut lentement. L'enfant regardait encore, mais elle voyait
seulement le haut du cadre doré, brillant faiblement aux dernières
lueurs.
Alors, ne sentant plus le poids du sou sur sa poitrine, elle crut en
ce qu'elle venait de voir. Elle se signa, elle s'en alla, remerciant
Dieu.
C'est ainsi qu'elle n'eut plus de souci et qu'elle vécut longtemps,
jusqu'au jour où l'ange qu'elle attendait depuis sa jeunesse, l'emmena
auprès de sa mère et de son père, dont les regrets l'appelaient depuis
si longtemps au paradis. Elle trouva près d'eux Guillaume et
Guillaumette, qui l'avaient quittée, eux aussi, un jour qu'ils étaient
las.
Et plus de cent ans après sa mort, on n'aurait pu trouver un seul
mendiant dans la contrée; non pas qu'il y eût dans les armoires des
familles de nos vilaines pièces d'or ou d'argent; mais il s'y
rencontrait toujours, on ne savait comment, quelques fils du sou de la
Vierge, de ces gros sous de cuivre jaune, qui sont la monnaie des
travailleurs et des simples d'esprit.