Alors, ceux de la grand'place ayant les poches pleines, elle marcha
vers la campagne. Les mendiants, oubliant de soulager leurs
souffrances, se mirent à la suivre; ils la regardaient avec étonnement
et respect, entraînés dans un élan de fraternité. Elle, seule,
regardant autour d'elle, s'avançait la première. La foule venait
ensuite.
L'enfant vêtue d'une indienne en lambeaux, était bien soeur des
pauvres gens de sa suite, soeur par les haillons, soeur par la tendre
pitié. Elle se trouvait là en famille, donnant à ses frères,
s'oubliant elle-même; elle marchait gravement de toute la force de ses
petits pieds, heureuse de faire là grande fille; et cette blondine de
dix ans rayonnait d'une naïve majesté, suivie de son escorte de
vieillards.
L'étroite bourse à la main, elle allait de village en village,
distribuant des aumônes à toute la contrée. Elle allait devant elle,
sans choisir les chemins, prenant les routes des plaines et les
sentiers des coteaux; puis elle s'écartait, traversant les champs,
pour voir si quelque vagabond ne s'abritait pas au pied des haies ou
dans le creux des fossés. Elle se haussait, regardant à l'horizon,
regrettant de ne pouvoir jeter un appel à toutes les misères du pays.
Elle soupirait en songeant qu'elle laissait peut-être derrière quelque
souffrance; cette crainte faisait qu'elle revenait parfois sur ses pas
pour visiter un buisson. Et, soit qu'elle ralentît sa marche aux
coudes des chemins, soit qu'elle courût à la rencontre d'un indigent,
son cortège la suivait dans chacun de ses détours.
Or, il arriva, comme elle traversait un pré, qu'une bande de pierrots
vint s'abattre devant elle. Les pauvres petits, perdus dans la neige,
chantaient d'une façon lamentable, demandant une nourriture qu'ils
avaient cherchée en vain. Soeur-des-Pauvres s'arrêta, interdite de
rencontrer des misérables auxquels ses gros sous n'étaient d'aucun
secours; elle regardait son sac avec colère, maudissant cet argent qui
se refusait à la charité. Cependant les pierrots l'entouraient; ils se
disaient de la famille, ils lui réclamaient leur part dans ses
bienfaits. Près d'éclater en sanglots, ne sachant que faire, elle prit
dans le sac une poignée de sous, car elle ne pouvait se décider à les
renvoyer sans aumône. La chère enfant avait sûrement perdu la tête,
s'imaginant que les gros sous sont monnaie de pierrots, et que ces
enfants du bon Dieu ont meuniers pour moudre et boulangers pour pétrir
le pain de chaque jour. Je ne sais ce qu'elle pensait faire, mais ce
que personne n'ignore, c'est que l'aumône, jetée poignée de sous,
tomba poignée de blé sur la terre.
Soeur-des-Pauvres ne parut pas étonnée. Elle servit un vrai festin aux
pierrots, leur offrant toutes sortes de graines, en telle quantité
que, le printemps venu, le pré se couvrit d'une herbe épaisse et haute
comme une forêt. Depuis ce temps, ce coin de terre appartient aux
oiseaux du ciel; ils y trouvent, en toute saison, une nourriture
abondante, bien qu'ils y viennent par milliers, de plus de vingt
lieues à la ronde.
Soeur-des-Pauvres reprit sa marche, heureuse de son nouveau pouvoir.
Elle ne se contentait plus de distribuer de gros sous; elle donnait,
selon la rencontre, de bonnes blouses bien chaudes, de lourds jupons
de laine, ou encore des souliers si légers et si forts, qu'ils
pesaient à peine une once et usaient les cailloux. Tout cela sortait
d'une fabrique inconnue; les étoffes étaient merveilleuses de solidité
et de souplesse; les coutures se trouvaient si finement piquées, que,
dans le trou qu'aurait fait une de nos aiguilles, les aiguilles
magiques avaient aisément trouvé place pour trois de leurs points; et,
ce qui n'était pas le moindre prodige, chaque vêtement prenait la
taille du pauvre qui s'en couvrait. Sans doute un atelier de bonnes
fées venait de s'établir au fond du sac, apportant les fins ciseaux
d'or qui coupent dix robes de chérubin dans la feuille d'une rose.
C'était, pour sûr, besogne du ciel, tant l'ouvrage était parfait et
promptement cousu. Le petit sac ne se montrait pas plus fier pour
cela. Les bords en étaient légèrement usés, et la main de
Soeur-des-Pauvres les avait peut-être un peu élargis; maintenant, il
pouvait bien être gros comme deux nids de fauvette. Pour que tu ne
m'accuses pas de mensonge, il me faut te dire comment en sortaient les
grands vêtements, tels que les jupes, les manteaux, amples de quatre
ou cinq mètres. La vérité est qu'ils s'y trouvaient pliés sur
eux-mêmes, comme les feuilles du coquelicot quand il ne s'est pas
échappé du calice; pliés avec tant d'art, qu'ils n'étaient guère plus
gros que le bouton de cette fleur. Alors Soeur-des-Pauvres prenait le
paquet entre deux doigts, le secouant à petits coups; l'étoffe se
dépliait, s'allongeait et devenait vêtement, non plus bon pour des
anges, mais propre à couvrir de larges épaules. Quant aux souliers, je
n'ai pu savoir jusqu'à ce jour sous quelle forme ils sortaient du sac;
j'ai ouï dire cependant, mais je n'affirme rien, que chaque paire
était contenue dans une fève qui éclatait en touchant la terre. Tout
cela, bien entendu, sans préjudice des poignées de gros sous qui
tombaient dru comme grêle de mars.
Soeur-des-Pauvres marchait toujours. Elle ne sentait point la fatigue,
bien qu'elle eût fait près de vingt lieues depuis le matin, cela sans
boire ni manger. A la voir passer sur le bord des routes, laissant à
peine trace, on eût dit qu'elle était emportée par des ailes
invisibles. On l'avait aperçue, dans ce jour, aux quatre points du
pays. Tu n'aurais pas trouvé dans la contrée un coin de terre, plaine
ou montagne, dont la neige ne portât la légère empreinte de ses petits
pieds. Vraiment, Guillaume et Guillaumette, s'ils la poursuivaient,
risquaient de courir une bonne semaine avant que de l'atteindre; non
pas qu'il y eût à hésiter sur le chemin qu'elle prenait, car elle
laissait foule derrière elle, comme font les rois à leur passage; mais
parce qu'elle marchait si gaillardement qu'elle-même, en d'autres
temps, n'aurait pu faire un pareil voyage en moins de six grandes
semaines.
Et son cortège allait s'augmentant à chaque village. Tous ceux qu'elle
secourait, marchaient à sa suite, si bien que, vers le soir, la foule
s'étendait derrière elle, sur une longueur de plusieurs centaines de
mètres. C'étaient ses bonnes oeuvres qui la suivaient ainsi. Jamais
saint ne s'est présenté devant Dieu avec une aussi royale escorte.
Cependant, la nuit tombait. Soeur-des-Pauvres marchait toujours;
toujours le petit sac travaillait. Enfin, on vit l'enfant s'arrêter
sur le sommet d'un coteau; elle se tint immobile, regardant les
plaines qu'elle venait d'enrichir, et ses haillons se détachaient en
noir dans la blancheur du crépuscule. Les mendiants firent cercle
autour d'elle; ils s'agitaient par grandes masses sombres, avec le
sourd frémissement des foules. Puis, le silence régna.
Soeur-des-Pauvres, haute dans le ciel, souriait, ayant un peuple à ses
pieds. Alors, ayant beaucoup grandi depuis le matin, debout sur le
coteau, elle leva la main au ciel, disant à son peuple:
--Remerciez Jésus, remerciez Marie.
Et tout son peuple entendit sa voix douce.