Le matin, en s'éveillant, Soeur-des-Pauvres pensa avoir rêvé. Il lui
fallut toucher son trésor pour croire à sa réalité. Il était un peu
plus lourd que la veille, ce qui fit comprendre à l'enfant que le sou
merveilleux avait encore travaillé pendant la nuit.
Elle se vêtit à la hâte, elle descendit, ses sabots à la main, pour ne
point faire de bruit. Elle avait caché le sac sous son fichu, le
serrant contre sa poitrine. Guillaume et Guillaumette, profondément
endormis, ne l'entendirent pas. Elle dut passer devant leur lit, elle
faillit tomber de peur de les savoir aussi près d'elle; puis elle se
prit à courir, ouvrit la porte toute grande, et s'enfuit, oubliant de
la refermer.
On était en hiver, aux matinées les plus froides de décembre. Le jour
naissait à peine. Le ciel, aux pâles clartés de cette aurore, semblait
de même couleur que la terre, couverte de neige. Cette blancheur
universelle qui emplissait l'horizon, avait un grand calme.
Soeur-des-Pauvres marchait vite, suivant le sentier qui conduisait à
la ville. Elle n'entendait que le craquement de ses sabots dans la
neige. Bien que grandement préoccupée, elle choisissait par amusement
les ornières les plus profondes.
Comme elle approchait, elle se souvint que, dans sa hâte, elle avait
oublié de prier Dieu. Elle s'agenouilla sur le bord du sentier. Là,
seule, perdue dans cette immense et triste sérénité de la nature
endormie, elle dit son oraison avec cette voix d'enfant, si douce, que
Dieu ne sait la distinguer de celle des anges. Elle se dressa bientôt.
Le froid l'ayant saisie, elle pressa le pas.
Il y avait grande misère dans le pays, surtout cette année-là, où
l'hiver était rude et le pain si cher, que les riches seuls en
pouvaient acheter. Les pauvres gens, ceux qui vivent de soleil et de
pitié, sortaient dès le matin pour voir si le printemps ne venait pas,
ramenant avec lui des aumônes plus larges. Ils allaient par les routes
ou s'asseyaient sur les bornes, aux portes des villes, implorant les
passants; car il faisait si froid, dans leurs greniers, qu'autant
valait loger au grand chemin. Et ils étaient en si grand nombre, qu'on
aurait pu en peupler un gros village.
Soeur-des-Pauvres avait ouvert le petit sac. En entrant dans la ville,
elle vit venir à elle un aveugle conduit par une petite fille qui la
regardait tristement, la prenant pour une soeur, à la voir si mal
vêtue.
--Mon père, dit-elle au pauvre vieux, tendez vos mains. Jésus m'envoie
vers vous.
Elle s'adressait au bonhomme, parce que les doigts de la fillette
étaient trop mignons et qu'ils n'auraient guère contenu qu'une dizaine
de gros sous. Aussi, pour emplir les mains que l'aveugle lui tendit,
il lui fallut puiser sept fois dans le sac tant elles étaient longues
et larges. Puis, avant de s'éloigner, elle dit à la petite de prendre
une dernière poignée de monnaie.
Elle avait hâte d'arriver devant l'église, près des bancs de pierre,
où les pauvres se réunissaient le matin; la maison de Dieu les
abritait des vents du nord; le soleil, à son lever, donnait en plein
sous le porche. Elle dut encore s'arrêter. Au coin d'une ruelle, elle
trouva une jeune femme qui avait sans doute passé la nuit là, tant
elle était transie et grelottante; les yeux fermés, les bras serrés
sur la poitrine, elle paraissait dormir, n'espérant plus que dans la
mort. Soeur-des-Pauvres se tenait devant elle, la main pleine de sous,
ne sachant comment lui donner son aumône. Elle pleurait, pensant être
venue trop tard.
--Bonne femme, disait-elle, et elle la touchait doucement à
l'épaule,--tenez, prenez cet argent. Il vous faut aller déjeuner à
l'auberge et dormir devant un grand feu.
A cette voix douce, la bonne femme ouvrit les yeux, les mains tendues.
Elle croyait peut-être dormir encore et songer qu'un ange était
descendu vers elle.
Soeur-des-Pauvres gagna vite la grand'place. Il y avait foule, sous le
porche, pour le premier rayon. Les mendiants, assis aux pieds des
saints, tremblaient de froid, les uns auprès des autres, sans se
parler. Ils roulaient doucement la tête, comme font les mourants. Ils
se pressaient dans les coins, afin de ne rien perdre du soleil,
lorsqu'il allait paraître.
Soeur-des-Pauvres commença par la droite, jetant des poignées de sous
dans les chapeaux de feutre et dans les tabliers, cela de si bon
coeur, que bien des pièces roulaient sur les dalles. Elle ne comptait
pas, la chère enfant. Le petit sac faisait merveilles; il ne
désemplissait pas, il se gonflait tellement à chaque nouvelle poignée
prise par la fillette, qu'il versait comme un vase trop plein. Les
pauvres gens restaient ébahis de cette pluie joyeuse: ils ramassaient
les sous tombés, oubliant le soleil qui se levait, disant des: "Dieu
vous le rende!" à la hâte. L'aumône était si large, que de bons vieux
croyaient que les saints de pierre leur jetaient cette fortune; ils le
croient même encore.
L'enfant riait de leur joie. Elle fit trois fois le tour, afin de
donner à chacun la même somme; puis elle s'arrêta, non pas que le
petit sac se trouvât vide, mais parce qu'elle avait beaucoup à faire
avant le soir. Comme elle allait s'éloigner, elle aperçut dans un coin
un vieillard infirme qui, ne pouvant s'approcher, tendait les mains
vers elle. Triste de ne point l'avoir vu, elle s'avança, pencha le
sac, pour lui donner davantage. Les sous se mirent à couler de cette
méchante bourse comme l'eau d'une fontaine, sans s'arrêter, si
abondamment, que Soeur-des-Pauvres ferma bientôt l'ouverture avec le
poing, car le tas aurait monté en peu d'instants aussi haut que
l'église. Le pauvre vieux n'avait que faire de tant d'argent, et
peut-être les riches seraient-ils venus le voler.