Soeur-des-Pauvres couchait au grenier, dans une sorte de soupente, où
gisaient pêle-mêle des débris de vieux meubles. Les jours de lune,
grâce à une étroite lucarne, elle voyait clair à se mettre au lit. Les
autres jours, elle gagnait sa couche à tâtons, pauvre couche faite de
quatre planches mal jointes et d'une paillasse dont les toiles se
touchaient par endroits.
Or, ce soir-là, la lune était dans son plein. Une raie lumineuse
s'allongeait sur les poutres, emplissant le grenier de clarté.
Lorsque Guillaume et Guillaumette furent couchés, Soeur-des-Pauvres
monta. Par les nuits sombres, elle avait parfois grand'peur des subits
gémissements, des bruits de pas qu'elle croyait entendre, et qui
n'étaient autre chose que les craquements des charpentes et que les
courses rapides des souris. Aussi aimait-elle d'un amour fervent le
bel astre dont les rayons amis dissipaient ses frayeurs. Les soirs où
il brillait, elle ouvrait la lucarne, elle le remerciait dans ses
prières d'être revenu la voir.
Elle fut toute satisfaite de trouver de la lumière chez elle. Elle
était fatiguée, elle allait dormir bien tranquille, se sentant gardée
par sa bonne amie la lune. Souvent elle l'avait sentie, dans son
sommeil, se promener ainsi par la chambre, silencieuse et douce,
mettant en fuite les vilains songes des nuits d'hiver.
Elle alla vite s'agenouiller sur un vieux coffre, en plein dans la
blonde clarté. Là, elle pria le bon Dieu. Puis, s'approchant du lit,
elle dégrafa sa jupe.
La jupe glissa à terre, mais voilà qu'elle laissa échapper par la
poche entr'ouverte une pluie de gros sous. Soeur-des-Pauvres les
regarda rouler, immobile, effrayée.
Elle se baissa, les ramassa un à un, les prenant du bout des doigts.
Elle les empilait sur le vieux coffre, sans chercher à connaître leur
nombre, car elle ne savait compter que jusqu'à cinquante, et elle
voyait bien qu'il y en avait là plusieurs centaines. Quand elle n'en
trouva plus sur le sol, ayant soulevé la jupe, elle comprit à son
poids que la poche était encore pleine. Pendant un grand quart
d'heure, elle en tira des poignées de sous, désespérant de jamais
trouver le fond. Enfin elle n'en sentit plus qu'un. L'ayant pris, elle
le reconnut: c'était le sou que la mendiante lui avait donné le soir
même.
Elle se dit alors que le bon Dieu venait de faire un miracle, et que
ce vilain sou qu'elle avait dédaigné, était un sou comme les riches
n'en ont pas. Elle le sentait frémir entre ses doigts, prêt à se
multiplier encore. Aussi tremblait-elle qu'il ne lui prit fantaisie
d'emplir le grenier de richesses. Elle ne savait déjà que faire de ces
piles de monnaie neuve qui brillaient au clair de lune. Troublée, elle
regardait autour d'elle.
En bonne travailleuse, elle avait toujours du fil et une aiguille dans
la poche de son tablier. Elle chercha un morceau de vieille toile pour
faire un sac. Elle le fit si étroit, que sa petite main pouvait à
peine entrer dedans; l'étoffe manquait; d'ailleurs, Soeur-des-Pauvres
était pressée. Puis, ayant mis tout au fond le sou de la pauvresse,
elle commença, pile par pile, à glisser dans la bourse les pièces qui
couvraient le coffre. Chaque pile en tombant emplissait le sac, et
aussitôt le sac redevenait vide. Les centaines de gros sous y tinrent
fort à l'aise. Il était facile de voir qu'il en aurait contenu quatre
fois davantage.
Après quoi, Soeur-des-Pauvres fatiguée le cacha sous la paillasse, et
s'endormit. Elle riait dans ses rêves, songeant aux grandes aumônes
qu'elle allait pouvoir distribuer le lendemain.