Comme Elberg se taisait, Clérian parut. Il s'assit entre ses deux
compagnons et leur dit:
--Je ne sais si j'ai vu ou si j'ai rêvé ce que je vais conter, tant le
rêve avait de réalité, tant la réalité paraissait un rêve.
Je me suis trouvé sur un chemin qui traversait le monde. Il était
bordé de villes, et les peuples le suivaient dans leurs voyages.
J'ai vu que les dalles en étaient noires. Mes pieds glissaient, et
j'ai reconnu qu'elles étaient noires de sang. Dans sa largeur, le
chemin s'inclinait en deux pentes; un ruisseau, coulant au centre,
roulait une eau rouge et épaisse.
J'ai suivi ce chemin où la foule s'agitait. J'allais de groupe en
groupe, regardant la vie passer devant moi.
Ici, des pères immolaient leurs filles dont ils avaient promis le sang
à quelque dieu monstrueux. Les blondes têtes se penchaient sous le
couteau, pâlissantes au baiser de la mort.
Là, des vierges frémissantes et fières se frappaient pour se dérober à
de honteux embrassements, et la tombe servait de blanche robe à leur
virginité.
Plus loin, des amantes mouraient sous les baisers. Celle-ci, pleurant
son abandon, expirait sur le rivage, les yeux fixés sur les flots qui
avaient emporté son coeur; celle-là, assassinée entre les bras de
l'amant, s'envolait à son cou, emportés tous deux dans une éternelle
étreinte.
Plus loin, des hommes, las d'ombre et de misère, envoyaient leurs âmes
trouver dans un monde meilleur une liberté vainement cherchée sur
cette terre.
Partout, les pieds des rois laissaient sur les dalles de sanglantes
empreintes. Celui-ci a marché dans le sang de son frère; celui-là,
dans le sang de son peuple; cet autre, dans le sang de son Dieu. Leurs
pas rouges sur la poussière faisaient dire à la foule: Un roi a passé
là.
Les prêtres égorgeaient les victimes; puis, penchés stupidement sur
leurs entrailles palpitantes, prétendaient y lire les secrets du ciel.
Ils portaient des épées sous leurs robes et prêchaient la guerre au
nom de leur Dieu. Les peuples, à leur voix, se ruant les uns sur les
autres, se dévoraient pour la glorification du Père commun.
L'humanité entière était ivre; elle battait les murs, elle se
vautrait, sur les dalles souillées d'une boue hideuse. Les yeux
fermés, tenant à deux mains un glaive à double tranchant, elle
frappait dans la nuit et massacrait.
Un souffle humide de carnage passait sur la foule qui se perdait au
loin dans un brouillard rougeâtre. Elle courait, emportée dans un élan
d'épouvante, elle se roulait dans l'orgie avec des éclats de plus en
plus furieux. Elle foulait aux pieds ceux qui tombaient, et faisait
rendre aux blessures la dernière goutte de sang. Elle haletait de
rage, maudissant le cadavre, dès qu'elle ne pouvait plus en arracher
une plainte.
La terre buvait, buvait avidement; ses entrailles n'avaient plus de
répugnance pour la liqueur âcre. Comme l'être avili par l'ivresse,
elle se gorgeait de lie.
Je pressais le pas, ayant hâte de ne plus voir mes frères. Le noir
chemin s'étendait toujours aussi vaste à chaque nouvel horizon; le
ruisseau que je suivais semblait porter le flot sanglant à quelque mer
inconnue.
Et comme j'avançais, je vis la nature devenir sombre et sévère. Le
sein des plaines se déchirait profondément. Des blocs de rocher
partageaient le sol en stériles collines et en vallons ténébreux. Les
collines montaient, les vallons se creusaient de plus en plus; la
pierre devenait montagne, le sillon se changeait en abîme.
Pas un feuillage, pas une mousse; des roches désolées, la tête
blanchie par le soleil, les pieds ténébreux et mangés par l'ombre. Le
chemin passait au milieu de ces roches, dans un silence de mort.
Enfin il fit un brusque détour, et je me trouvai dans un site funèbre.
Quatre montagnes, s'appuyant lourdement les unes sur les autres,
formaient un immense bassin. Leurs flancs, roides et unis, qui
s'élevaient, pareils aux murs d'une ville cyclopéenne, faisaient de
l'enceinte un puits gigantesque dont la largeur emplissait l'horizon.
Et ce puits, dans lequel tombait le ruisseau, était plein de sang. La
mer épaisse et tranquille montait lentement de l'abîme. Elle semblait
dormir dans son lit de rochers. Le ciel la reflétait en nuées de
pourpre.
Alors je compris que là se rendait tout le sang versé par la violence.
Depuis le premier meurtre, chaque blessure a pleuré ses larmes dans ce
gouffre, et les larmes y ont coulé si abondantes, que le gouffre s'est
empli.
--J'ai vu, cette nuit, dit Gneuss, un torrent qui allait se jeter dans
ce lac maudit.
--Frappé d'horreur, reprit Clérian, je m'approchai du bord, sondant du
regard la profondeur des flots. Je reconnus à leur bruit sourd qu'ils
s'enfonçaient jusqu'au centre de la terre. Puis, mon regard s'étant
porté sur les rochers de l'enceinte, je vis que le flot en gagnait les
cimes. La voix de l'abîme me cria: "Le flot qui monte, montera
toujours et atteindra les sommets. Il montera encore, et alors un
fleuve échappé du terrible bassin se précipitera dans les plaines. Les
montagnes, lasses de lutter avec la vague, s'affaisseront. Le lac
entier s'écroulera sur le monde, et l'inondera. C'est ainsi que des
hommes qui naîtront, mourront noyés dans le sang versé par leurs
pères."
--Le jour est proche, dit Gneuss: les vagues étaient hautes, la nuit
dernière.