A l'aube, Elberg en arrivant éveilla Gneuss qui dormait, la tête sur
une pierre.
--Ami, dit-il, je me suis égaré dans les buissons. Comme je m'étais
assis au pied d'un arbre, le sommeil m'a surpris et les yeux de mon
âme ont vu se dérouler des scènes étranges, dont le réveil n'a pu
dissiper le souvenir.
Le monde était à son enfance. Le ciel semblait un immense sourire. La
terre, vierge encore, s'épanouissait aux rayons de mai, dans sa chaste
nudité. Le brin d'herbe verdissait, plus grand que le plus grand de
nos chênes: les arbres élargissaient dans l'air des feuillages qui
nous sont inconnus. La sève coulait largement dans les veines du
monde, et le flot s'en trouvait si abondant, que, ne pouvant se
contenter des plantes, il ruisselait dans les entrailles des roches et
leur donnait la vie.
Les horizons s'étendaient calmes et rayonnants. La sainte nature
s'éveillait. Comme l'enfant qui s'agenouille au matin et remercie Dieu
de la lumière, elle épanchait vers le ciel tous ses parfums, toutes
ses chansons, parfums pénétrants, chansons ineffables, que mes sens
pouvaient à peine supporter, tant l'impression en était divine.
La terre, douce et féconde, enfantait sans douleur. Les arbres à fruit
croissaient à l'aventure, les champs de blé bordaient les chemins,
comme font aujourd'hui les champs d'orties. On sentait dans l'air que
la sueur humaine ne se mêlait point encore aux souffles du ciel. Dieu
seul travaillait pour ses enfants.
L'homme, comme l'oiseau, vivait d'une nourriture providentielle. Il
allait, bénissant Dieu, cueillant les fruits de l'arbre, buvant l'eau
de la source, s'endormant le soir sous un abri de feuillage. Ses
lèvres avaient horreur de la chair; il ignorait le goût du sang, il ne
trouvait de saveurs qu'aux seuls mets que la rosée et le soleil
préparaient pour ses repas.
C'est ainsi que l'homme restait innocent et que son innocence le
sacrait roi des autres êtres de la création. Tout était concorde. Je
ne sais quelle blancheur avait le monde, quelle paix suprême le
berçait dans l'infini. L'aile des oiseaux ne battait pas pour la
fuite; les forêts ne cachaient pas d'asiles dans leurs taillis. Toutes
les créatures de Dieu vivaient au soleil, ne formant qu'un peuple,
n'ayant qu'une loi, la bonté.
Moi, je marchais parmi ces êtres, au milieu de cette nature. Je me
sentais devenir plus fort et meilleur. Ma poitrine aspirait longuement
l'air du ciel. J'éprouvais, quittant soudain nos vents empestés pour
ces brises d'un monde plus pur, la sensation délicieuse du mineur
remontant au grand air.
Comme l'ange des rêves berçait toujours mon sommeil, voici ce que vit
mon esprit dans une forêt où il s'était égaré.
Deux hommes suivaient un étroit sentier perdu sous le feuillage. Le
plus jeune marchait en avant; l'insouciance chantait sur sa lèvre; son
regard avait une caresse pour chaque brin d'herbe. Parfois, il se
tournait pour sourire à son compagnon. Je ne sais à quelle douceur je
reconnus que c'était là un sourire de frère.
Les lèvres et les yeux de l'autre homme restaient sombres et muets. Il
couvait la nuque de l'adolescent d'un regard de haine, hâtant sa
marche, trébuchant derrière lui. Il semblait poursuivre une victime
qui ne fuyait pas.
Je le vis couper le tronc d'un arbre, qu'il façonna grossièrement en
massue. Puis, craignant de perdre son compagnon, il courut, cachant
son arme derrière lui. Le jeune homme, qui s'était assis pour
l'attendre, se leva à son approche, et le baisa au front, comme après
une longue absence.
Ils se remirent à marcher. Le jour baissait. L'enfant pressa le pas,
en apercevant au loin, entre les derniers troncs de la forêt, les
lignes tendres d'un coteau, jaune de l'adieu du soleil. L'homme sombre
crut qu'il fuyait. Alors il leva le tronc d'arbre.
Son jeune frère se tournait. Une joyeuse parole d'encouragement était
sur ses lèvres. Le tronc d'arbre lui écrasa la face, et le sang
jaillit.
Le brin d'herbe qui en reçut la première goutte, la secoua avec
horreur sur la terre. La terre but cette goutte, frémissante,
épouvantée; un long cri de répugnance s'échappa de son sein, et le
sable du sentier rendit le hideux breuvage en mousse sanglante.
Au cri de la victime, je vis les créatures se disperser sous le vent
de l'effroi. Elles s'enfuirent par le monde, évitant les chemins
frayés; elles se postèrent dans les carrefours, et les plus forts
attaquèrent les plus faibles. Je les vis dans l'isolement polir leurs
crocs et acérer leurs griffes. Le grand brigandage de la création
commença.
Alors passa devant moi l'éternelle fuite. L'épervier fondit sur
l'hirondelle, l'hirondelle dans son vol saisit le moucheron, le
moucheron se posa sur le cadavre. Depuis le ver jusqu'au lion, tous
les êtres se sentirent menacés. Le monde se mordit la queue et se
dévora éternellement.
La nature elle-même, frappée d'horreur, eut une longue convulsion. Les
lignes pures des horizons se brisèrent. Les aurores et les soleils
couchants eurent de sanglants nuages; les eaux se précipitèrent avec
d'éternels sanglots, et les arbres, tordant leurs branches, jetèrent
chaque année des feuilles flétries à la terre.