Le soleil se levait, lorsque Clérian acheva le récit de son rêve. Un
son de trompette qu'apportait le vent du matin, se faisait entendre
vers le nord. C'était le signal qui rassemblait auteur du drapeau les
soldats épars dans la plaine.
Les trois compagnons se levèrent et prirent leurs armes. Ils
s'éloignaient, jetant un dernier regard sur le foyer éteint,
lorsqu'ils virent Flem venir à eux en courant dans les hautes herbes.
Ses pieds étaient blancs de poussière.
--Amis, dit-il, je ne sais d'où je viens, tant ma course a été rapide.
Pendant de longues heures, j'ai vu la ronde échevelée des arbres fuir
derrière moi. Le bruit de mes pas qui me berçait m'a fait clore les
paupières, et, toujours courant, sans que mon élan se ralentit, j'ai
dormi d'un sommeil étrange.
Je me suis trouvé sur une colline désolée. Un soleil ardent frappait
les grands rocs. Mes pieds ne pouvaient se poser sans que la chair en
fût brûlée. J'avais hâte d'atteindre la cime.
Et, comme je me précipitais dans mes bonds, je vis monter un homme qui
marchait lentement. Il était couronné d'épines; un lourd fardeau
pesait sur ses épaules, une sueur de sang inondait sa face. Il allait
péniblement, chancelant à chaque pas.
Le sol brûlait, je ne pus subir son supplice; je montai l'attendre
sous un arbre, au sommet de la colline. Alors je reconnus qu'il
portait une croix. A sa couronne, à sa robe pourpre tachée de boue, je
crus comprendre que c'était là un roi, et j'eus grande joie de sa
souffrance.
Des soldats le suivaient, pressant sa marche du fer de leur lance.
Arrivés sur la roche la plus élevée, ils le dépouillèrent de ses
vêtements, ils le couchèrent sur l'arbre sinistre.
L'homme souriait tristement. Il tendit les mains grandes ouvertes aux
bourreaux; les clous y firent deux trous sanglants. Puis, rapprochant
ses pieds l'un de l'autre, il les croisa, et un seul clou suffit.
Couché sur le dos, il se taisait en regardant le ciel. Deux larmes
coulaient lentement sur ses joues, larmes qu'il ne sentait pas, et qui
se perdaient dans le sourire résigné de ses lèvres.
La croix fut dressée, le poids du corps agrandit horriblement les
blessures, et j'entendis les os se briser. Le crucifié eut un long
frisson. Puis, il se remit à regarder le ciel.
Moi, je le contemplais. Voyant sa grandeur dans la mort, je disais:
"Cet homme n'est pas un roi." Alors j'eus pitié, je criai aux soldats
de le frapper au coeur.
Une fauvette chantait sur la croix. Son chant était triste et parlait
à mes oreilles comme la voix d'une vierge en pleurs.
"--Le sang colore la flamme, disait-elle, le sang empourpre la fleur,
le sang rougit la nue. Je me suis posée sur le sable, mes pattes
étaient sanglantes; j'ai effleuré les branches du chêne, mes ailes
étaient rouges.
"J'ai rencontré un juste, je l'ai suivi. Je venais de me baigner dans
la source, et ma robe était pure. Mon chant disait: Réjouissez-vous,
mes plumes: sur l'épaule de cet homme, vous ne serez plus souillées de
la pluie du meurtre.
"Mon chant dit aujourd'hui: Pleure, fauvette du Golgotha, pleure ta
robe tachée par le sang de celui qui te gardait l'asile de son sein.
Il est venu pour rendra la blancheur aux fauvettes, hélas! et les
hommes le forcent à me mouiller de la rosée de ses plaies.
"Je doute, et je pleure ma robe tachée. Où trouverai-je ton frère, ô
Jésus! pour qu'il m'ouvre son vêtement de lin? Ah! pauvre maître, quel
fils né de toi lavera mes plumes que tu rougis de ton sang?"
Le crucifié écoutait la fauvette. Le vent de la mort faisait battre
ses paupières; l'agonie tordait ses lèvres. Son regard se leva vers
l'oiseau, plein d'un doux reproche; son sourire brilla, serein comme
l'espérance.
Alors, il poussa un grand cri. Sa tête se pencha sur sa poitrine, et
la fauvette s'enfuit, emportée dans un sanglot. Le ciel devint noir,
la terre frémit dans l'ombre.
Je courais toujours et je dormais. L'aurore était venue, les vallées
s'éveillaient, rieuses dans les brouillards du matin. L'orage de la
nuit avait donné plus de sérénité au ciel, plus de vigueur aux
feuilles vertes. Mais le sentier se trouvait bordé des mêmes épines
qui me déchiraient la veille; les mêmes cailloux durs et tranchants
roulaient sous mes pieds; les mêmes serpents rampaient dans les
buissons et me menaçaient au passage. Le sang du juste avait coulé
dans les veines du vieux monde, sans lui rendre l'innocence de sa
jeunesse.
La fauvette passa sur ma tête, et me cria:
--Va, va, je suis bien triste. Je ne puis trouver une source assez
pure où me baigner. Regarde, la terre est méchante comme hier. Jésus
est mort, et l'herbe n'a pas fleuri. Va, va, ce n'est qu'un meurtre de
plus.
V
La trompette sonnait toujours le départ.
--Fils, dit Gneuss, c'est un laid métier que le nôtre. Notre sommeil
est troublé par les fantômes de ceux que nous frappons. J'ai, comme
vous, senti, pendant de longues heures, le démon du cauchemar peser
sur ma poitrine. Voici trente ans que je tue, j'ai besoin de sommeil.
Laissons là nos frères. Je connais un vallon où les charrues manquent
de bras. Voulez-vous que nous goûtions au pain du travail?
--Nous le voulons, répondirent ses compagnons.
Alors les soldats creusèrent un grand trou au pied d'une roche, et
enterrèrent leurs armes. Ils descendirent se baigner à la rivière;
puis, tous quatre se tenant par les bras, ils disparurent au coude du
sentier.