IX

Fleur-des-eaux se tourna et vit Simplice. Elle sourit, elle lui fit

signe d'approcher, en disant à la forêt:

--Voici venir le bien-aimé.

Il y avait trois jours, trois heures, trois minutes, que le prince

poursuivait l'ondine. Les paroles des chênes grondaient encore

derrière lui; il fut tenté de s'enfuir.

Fleur-des-eaux lui pressait déjà les mains. Elle se dressait sur ses

petits pieds, mirant son sourire dans les yeux du jeune homme.

--Tu as bien tardé, dit-elle. Mon coeur te savait dans la forêt. J'ai

monté sur un rayon de lune et je t'ai cherché trois jours, trois

heures, trois minutes.

Simplice se taisait, retenant son souffle. Elle le fit asseoir au bord

de la fontaine; elle le caressait du regard; et lui, il la contemplait

longuement.

--Ne me reconnais-tu pas? reprit-elle. Je t'ai vu souvent en rêve.

J'allais à toi, tu me prenais la main, puis nous marchions, muets et

frémissants. Ne m'as-tu pas vu? ne te rappelles-tu pas tes rêves?

Et comme il ouvrait enfin la bouche:

--Ne dis rien, reprit-elle encore. Je suis Fleur-des-eaux, et tu es le

bien-aimé. Nous allons mourir.

X

Les grands arbres se penchaient pour mieux voir le jeune couple. Ils

tressaillaient de douleur, ils se disaient de taillis en taillis que

leur âme allait prendre son vol.

Toutes les voix firent silence. Le brin d'herbe et le chêne se

sentaient pris d'une immense pitié. Il n'y avait plus dans les

feuillages un seul cri de colère, Simplice, le bien-aimé de

Fleur-des-eaux, était le fils de la vieille forêt.

Elle avait appuyé la tête à son épaule. Se penchant au-dessus du

ruisseau, tous deux se souriaient. Parfois, levant le front, ils

suivaient du regard la poussière d'or qui tremblait dans les derniers

rayons du soleil. Ils s'enlaçaient lentement, lentement. Ils

attendaient la première étoile pour se confondre et s'envoler à

jamais.

Aucune parole ne troublait leur extase. Leurs âmes, qui montaient à

leurs lèvres, s'échangeaient dans leurs haleines.

Le jour pâlissait, les lèvres des deux amants se rapprochaient de plus

en plus. Une angoisse terrible tenait la forêt immobile et muette. De

grands rochers d'où jaillissait la source jetaient de larges ombres

sur le couple, qui rayonnait dans la nuit naissante.

Et l'étoile parut, et les lèvres s'unirent dans le suprême baiser, et

les chênes eurent un long sanglot. Les lèvres s'unirent, les âmes

s'envolèrent.

Contes à Ninon · 第 22 / 70 题