«Ma fille! ô mes ducats! ô ma fille! ô mes ducats chrétiens!
Justice! protection! Mes ducats et ma fille!»
SHAKSPEARE. _Le Marchand de Venise_.
Laissons les chefs saxons continuer leur repas, puisque leur curiosité
trompée leur permet de céder à leur appétit satisfait à moitié, et
hâtons-nous de nous occuper de la captivité bien autrement rigoureuse
d'Isaac d'York.
Le pauvre juif avait été jeté sur-le-champ dans un cachot souterrain
humide et obscur; le sol en était plus bas que le fond du fossé qui
entourait le château. La lumière n'y pénétrait que par un soupirail
profond, étroit, et trop élevé pour que la main du prisonnier pût y
atteindre; même en plein midi il n'y pénétrait qu'une lumière pâle et
douteuse qui se changeait en d'épaisses ténèbres, long-temps avant que
le reste du château fût privé de la bienfaisante présence du soleil. Des
chaînes et des fers, qui avaient servi à des prisonniers dont on avait
eu à craindre sans doute la force et le courage, étaient suspendus,
vacans et couverts de rouille, aux murailles de cette prison, et y
étaient solidement attachés; dans leurs anneaux étaient restés des
ossemens desséchés, qui pouvaient avoir été des jambes humaines; comme
si quelque prisonnier n'y eût pas seulement péri, mais comme si on y eût
laissé son squelette s'y consumer.
À l'une des extrémités de cet horrible caveau était un immense fourneau
en fer, rempli de charbon, sur le haut duquel s'étendaient
transversalement quelques barres de fer à demi rongées par la rouille.
L'horreur du spectacle qu'offrait ce cachot humide aurait pu effrayer
une âme plus forte que celle d'Isaac; et cependant, il était plus calme
dans un danger imminent qu'il ne paraissait l'être au milieu des
craintes d'un péril éloigné et incertain. Les chasseurs prétendent que
le lièvre éprouve une agonie plus terrible quand il est poursuivi par
les lévriers que lorsqu'il se débat sous leurs dents[45]. D'ailleurs, il
est probable que les juifs, en butte à des craintes continuelles, par
leur position, sont en quelque sorte préparés à toutes les vexations que
la tyrannie peut exercer contre eux; de manière que toute violence dont
ils deviennent l'objet ne leur cause point cette surprise et cette
terreur qui énervent les forces de l'âme. D'un autre côté, ce n'était
pas la première fois qu'Isaac se trouvait placé dans des circonstances
si dangereuses; il avait donc pour guide l'expérience, et avait l'espoir
d'échapper à ses persécuteurs, comme cela lui était déjà arrivé. Il
avait surtout pour lui l'inflexible opiniâtreté si bien connue de sa
nation, cette ferme résolution que rien ne saurait abattre, et qui si
souvent avait fait endurer aux juifs ce surcroît de maux et de tourmens
que le pouvoir ou la violence pouvait leur infliger, plutôt que de
satisfaire leurs oppresseurs, en cédant à leurs demandes.
Note 45: Nous ne garantissons pas ce fait d'histoire
naturelle, dit Walter Scott; nous le donnons sur l'autorité
du manuscrit de Wardour. A. M.
Après s'être décidé à une résistance muette ou passive, et avoir relevé
ses vêtemens autour de lui pour se préserver de l'humidité du sol, Isaac
s'assit dans un coin du cachot; et là, ses mains croisées sur sa
poitrine, ses cheveux en désordre, sa longue barbe, son manteau bordé de
fourrures et son grand bonnet, vus à la lueur incertaine d'un rayon du
jour passant à peine par le soupirail, auraient fourni à Rembrandt un
sujet d'étude digne de ses pinceaux, s'il eût existé à cette époque. Le
juif passa près de trois heures dans cette position, sans en changer,
après quoi le bruit de quelques pas se fit entendre sur l'escalier; les
verroux furent tirés avec un long fracas, la porte cria et tourna sur
ses gonds, et Réginald Front-de-Boeuf, suivi de deux esclaves sarrasins
du templier, entra dans le cachot.
Front-de-Boeuf, qui joignait à une taille athlétique une vigueur à toute
épreuve, qui avait passé toute sa vie à faire la guerre, ou à
entreprendre, dans ses discordes et ses querelles particulières, des
agressions contre la plupart de ses voisins, et qui n'avait enfin jamais
hésité sur le choix des moyens à employer pour augmenter sa puissance
féodale, avait des traits qui répondaient à son caractère, et
exprimaient fortement les passions les plus violentes et les plus
féroces. Les cicatrices dont son visage était couvert auraient, sur
toute autre physionomie, attiré l'intérêt et le respect dus aux marques
d'une valeur honorable; mais elles ne servaient en lui qu'à ajouter à la
férocité de son air dur et sauvage, et à redoubler l'horreur et l'effroi
que sa présence inspirait. Ce formidable baron était vêtu d'un
justaucorps de cuir, bien collé sur ses reins, usé et taché en plusieurs
endroits par le frottement de l'armure dont il le couvrait souvent. Il
n'avait pour arme qu'un poignard à sa ceinture, formant une espèce de
contre-poids à un trousseau de clefs suspendu à son côté droit. Les
esclaves noirs qui suivaient Front-de-Boeuf étaient dépouillés de leur
brillant costume; ils portaient des gilets et des pantalons de grosse
toile, et leurs manches étaient retroussées jusqu'au dessus du coude,
comme celles des bouchers qui vont exercer leurs fonctions dans la
tuerie. Chacun d'eux portait un petit pannier couvert, et quand ils
furent entrés dans le cachot, ils s'arrêtèrent à la porte pendant que
Front-de-Boeuf la ferma soigneusement et à double tour. Après avoir pris
cette précaution, il s'avança lentement vers le juif, sur qui il fixait
les yeux comme s'il eût voulu le paralyser par ses regards terribles, et
exercer sur lui la meurtrière influence qu'on suppose à certains animaux
pour fasciner leur proie. On aurait vraiment cru que l'oeil farouche et
féroce de Front-de-Boeuf possédait une portion de ce même pouvoir sur
son malheureux prisonnier. La bouche ouverte et les yeux attachés sur le
sauvage baron, le juif fut saisi d'une telle épouvante, que tous ses
membres semblaient se retirer sur eux-mêmes; et sa taille, se rapetisser
par l'effet de son immobile et morne stupeur. Le malheureux Isaac se
sentit non seulement privé de tout mouvement et de la force de se lever
pour offrir une marque de son respect, mais il ne put pas même porter la
main à son bonnet, ni proférer aucune parole de supplication, tant il
était agité violemment par la conviction de devoir subir des tortures et
une mort affreuse et prochaine.
La haute et superbe stature du chevalier normand semblait, au contraire,
grandir encore, comme l'aigle hérisse ses plumes quand il se précipite
les serres ouvertes sur sa proie sans défense. Il s'arrêta à trois pas
du lieu où le malheureux juif s'était blotti, de manière à occuper le
moins d'espace possible, puis il fit signe à un des esclaves
d'approcher. Le satellite noir avança, tira de son panier une paire de
grandes balances et des poids, les déposa aux pieds de Réginald, se
retira à une respectueuse distance, et alla rejoindre son camarade près
de la porte.
Tous les mouvemens de ces deux hommes étaient lents et solennels, comme
s'ils eussent eu l'esprit préoccupé de quelque projet d'horreur et de
cruauté. Front-de-Boeuf, rompant enfin lui-même le silence, ouvrit la
scène en apostrophant ainsi l'infortuné captif: «Chien maudit, enfant
d'une race en horreur aux humains, dit-il au juif d'une voix
retentissante que les échos de la voûte rendaient encore plus terrible,
vois-tu ces balances?» Le malheureux Israélite fit un léger signe
affirmatif. «Dans ces balances, reprit le dur baron, tu me pèseras mille
livres, d'argent au poids et au titre de la tour de Londres.»
«Saint Abraham! répondit le juif en retrouvant un peu de voix dans ce
péril extrême, jamais homme a-t-il entendu demande pareille? Qui même
dans un conte de ménestrel a lu qu'un homme pouvait donner mille livres
pesant d'argent? Quel oeil humain vit jamais un semblable trésor? Vous
fouilleriez dans les maisons de tous les juifs d'York et dans toutes
celles de ma tribu, que vous ne pourriez réunir la somme dont vous
parlez.»
«Je ne suis pas déraisonnable, répondit Front-de-Boeuf; et si l'argent
est rare, je ne refuse pas de l'or, à raison d'un marc d'or pour chaque
six livres d'argent: c'est le moyen d'éviter à ton infâme carcasse les
tourmens que ton coeur n'a jamais pu concevoir.»--«Ayez pitié de moi,
noble chevalier, dit Isaac; je suis vieux, pauvre et sans ressource; il
serait indigne de vous de triompher de moi: quel mérite y a-t-il à
écraser un vermisseau!»--«Il se peut que tu sois vieux, reprit le
chevalier: c'est une honte de plus pour ceux qui t'ont laissé vieillir
dans l'usure et la bassesse. Tu peux être faible, car depuis quand un
juif eut-il un coeur et un bras? Mais riche, tout le monde sait bien que
tu l'es.»
«Je vous jure, noble chevalier, par tout ce que je crois et par tout ce
que nous croyons en commun...»--«Ne te parjures point! dit le Normand en
l'interrompant, et que ton obstination n'ajoute pas à ton sort avant
d'avoir considéré les tortures qui te sont réservées. Ne crois pas que
je te parle seulement pour t'effrayer et profiter de la lâcheté commune
à ta tribu! Je te jure par ce que tu ne crois pas, par l'Évangile que
notre Église enseigne, et par les clefs de saint Pierre qui ont été
données pour lier et délier, que ma résolution est péremptoire. Ce
cachot n'est pas un endroit propre à exciter à la plaisanterie: des
prisonniers mille fois plus distingués que toi ont péri dans ces murs
sans que jamais on ait su leur destin; mais leur trépas était une pure
bagatelle en comparaison de celui qui t'attend, et qui sera accompagné
des plus cruels tourmens.
Il fit alors signe aux esclaves d'approcher, et leur parla dans une
langue étrangère, car il avait été aussi en Palestine, où il avait pris
ses leçons de cruauté. Les Sarrasins tirèrent de leurs paniers du
charbon de terre, une paire de soufflets, un flacon d'huile. Tandis que
l'un frappait le briquet, un autre disposait le charbon de terre dans le
grand fourneau de fer dont nous ayons parlé, et il exerça les soufflets
jusqu'à ce que le brasier fût rouge.
«Vois-tu, Isaac, lui dit Front-de-Boeuf, ces barres de fer au dessus de
ces charbons ardens? c'est sur ce lit embrasé que tu vas reposer,
dépouillé de tes habits, comme si tu allais te mettre naturellement au
lit chez toi. Un de ces esclaves entretiendra le feu sous toi, tandis
que l'autre te frottera les membres avec de l'huile, pour empêcher le
rôti de brûler. Choisis donc entre une couche dévorante et mille livres
d'argent; car, par la tête de mon père, voilà ta seule option.»--«Il est
impossible, dit l'infortuné juif, que vous soyez véritablement dans
l'intention d'exécuter ce projet. Le Dieu clément de la nature n'a
jamais fait un coeur capable d'exercer une pareille cruauté.»
«Ne t'y fies pas, Isaac, lui répondit Front-de-Boeuf, cette erreur te
serait fatale. Penses-tu que moi, qui ai vu le sac d'une ville, où des
milliers de chrétiens périrent par le glaive, l'onde et la flamme, je
renoncerai à mon dessein, quand tu feras ouïr tes cris et tes
gémissemens? ou bien crois-tu que ces esclaves basanés, qui n'ont ni
pays, ni lois, ni conscience, que la seule volonté de leur maître, qui,
à son moindre signe, emploient indifféremment le poison ou le poteau, le
poignard ou la corde, crois-tu qu'ils puissent avoir de la compassion,
eux qui n'entendent pas la langue dans laquelle tu l'invoquerais? Sois
sage, vieillard! débarrasse-toi d'une partie de tes richesses
superflues, verse dans les mains d'un chrétien une portion de ce que tu
as acquis par l'usure. Ta bourse pourra bientôt s'enfler de nouveau;
mais si tu te laisses une fois étendre sur ces barres, aucun remède ne
ressuscitera ta peau brûlée et son cuir lacéré. Paie ta rançon, te
dis-je, et, réjouis-toi de sortir à ce prix d'un cachot dont bien peu de
gens ont pu redire les secrets. Je ne te dirai plus rien; choisis entre
ton vil pécule et ta chienne de peau.»--«Qu'Abraham et tous les saints
patriarches de ma nation me soient en aide! s'écria le juif: le choix
m'est impossible; car je n'ai pas de quoi satisfaire à une demande aussi
exorbitante.»--«Esclaves, saisissez-le, et mettez-le nu comme la main,
dit Front-de-Boeuf; qu'alors ses patriarches viennent le secourir s'ils
le peuvent.»
Les deux esclaves, prenant leur direction beaucoup plus d'après le geste
et le regard du baron que d'après ses paroles, se jetèrent sur le juif,
le saisirent, le renversèrent par terre, le reprirent de nouveau, le
relevèrent ensuite, et, le tenant debout entre eux, n'attendaient plus
que le dernier signal de l'impitoyable baron pour commencer le supplice.
L'Israélite infortuné suivait des yeux avec inquiétude à la fois leur
contenance et celle de Front-de-Boeuf, dans l'espoir de découvrir sur
eux quelques symptômes de compassion; mais le baron avait toujours le
regard sombre et farouche, et sur les lèvres un sourire sardonique,
comme prélude de sa cruauté, pendant que les yeux sauvages des
Sarrasins, roulant sous leurs épais sourcils avec une expression de plus
en plus sinistre, annonçaient la féroce impatience de rôtir la victime.
Celle-ci, à l'aspect de la fournaise ardente sur laquelle on allait
l'étendre, perdant tout espoir de fléchir le tyran, sentit ses forces
l'abandonner.
«Je paierai, dit-il, les dix mille livres d'argent; c'est-à-dire,
ajouta-t-il après une légère pause, je les paierai avec l'aide de mes
frères; car il faudra que je mendie à la porte de notre synagogue avant
que de pouvoir me procurer une somme aussi effrayante. Quand et où me
faudra-t-il la verser?»--«Ici même, répondit Front-de-Boeuf; c'est dans
ce cachot même qu'elle doit être comptée et pesée. Penses-tu que je te
rendrai ta liberté avant que d'avoir reçu ta rançon?»
«Et quelle doit-être ma sûreté, dit le juif après que j'aurai payé ma
rançon?»--«La parole d'un noble normand, misérable usurier, répondit
Front-de-Boeuf; elle est mille fois plus pure que l'or de ta
tribu.»--«Je vous demande pardon, noble milord, dit le juif du ton le
plus humble; mais pourquoi me fierais-je entièrement à la foi d'un homme
qui ne veut point de la mienne?»--«Parce que tu ne peux faire autrement,
exécrable vermisseau, dit le chevalier d'une voix de tonnerre. Si tu
étais maintenant auprès de ton coffre-fort, dans ta maison d'York, et
que je vinsse te conjurer de me prêter quelques uns de tes shekels, ce
serait ton tour alors de me dicter des conditions, de me prescrire le
terme du paiement et les sécurités qu'il te plairait d'exiger de moi. Je
suis ici maintenant comme sur mon coffre-fort; j'ai l'avantage sur toi,
et je ne daignerai pas même te répéter mes conditions.»
Le juif, poussant un profond soupir: «Accordez-moi au moins, avec ma
liberté, celle de mes compagnons de voyage. Ils me méprisaient comme
juif, cependant ils ont eu pitié de moi, et c'est parce qu'ils m'ont
aidé dans la route qu'une partie de ma disgrâce est retombée sur eux;
d'ailleurs, ils pourront contribuer de quelque chose au paiement de ma
rançon.»
«S'il est question dans ta demande de ces rustauds de Saxons, leur
rançon dépendra d'autres conditions que des tiennes. Mêle-toi seulement
de tes affaires, misérable, et non de celles des autres.»--«Je ne serai
donc élargi qu'avec le jeune homme blessé que j'ai recueilli.»--«Je le
répète, vil usurier, dit Front-de-Boeuf, ne songe qu'à tes affaires.
Puisque tu as choisi, il ne te reste plus qu'à payer ta rançon, et dans
le plus court délai.»
«Écoutez-moi pourtant, dit le juif, au nom de l'or que vous voulez
obtenir aux dépens de...» Ici, le juif s'arrêta court, dans la crainte
d'irriter le sauvage Normand; mais Front-de-Boeuf ne fit qu'en rire, et
achevant la phrase interrompue: «Aux dépens de ma conscience, veux-tu
dire, misérable créature; explique-toi librement: je te répète que je
suis raisonnable. Je puis supporter les reproches du perdant, fût-il
même un juif. Tu ne fus pas aussi patient, lorsque tu attaquas en
justice Jacques Fitz-Dotterel pour t'avoir appelé une sangsue, un
usurier abominable, après que tes nombreuses exactions eurent dévoré son
patrimoine.»--«Je jure par le Talmud, répondit le juif, que votre valeur
a été mal informée sur ce sujet. Fitz-Dotterel tira son poignard contre
moi dans ma propre maison, parce que je réclamais de lui ce qu'il me
devait légitimement; le terme du paiement était fixé à Pâques.»
«Mais je m'inquiète fort peu de cela, dit Front-de-Boeuf, il s'agit de
savoir quand j'aurai mon argent; dis-moi, Isaac, quand me donneras-tu
les shekels?»--«Il n'y a qu'à envoyer ma fille à York, avec votre
sauf-conduit, noble chevalier, répondit le juif, et aussi vite qu'un
cheval et qu'un homme peuvent aller et venir, l'argent...» Il
s'interrompit pour laisser échapper un profond soupir, «L'argent vous
sera versé ici même.»--«Ta fille! s'écria Front-de-Boeuf d'un air de
surprise, par le ciel, Isaac, je regrette de ne l'avoir pas su plus tôt.
Je croyais que cette fille aux yeux noirs avait été ta concubine, et je
l'ai donnée pour femme de chambre au templier Brian de Bois-Guilbert,
suivant l'usage des patriarches et des héros de l'âge d'or, qui sur ce
point nous donnent un excellent exemple.»
Le cri d'horreur qu'Isaac poussa en apprenant cette nouvelle fut si
violent, que les voûtes du caveau en tremblèrent, et les Sarrasins en
furent tellement surpris, qu'ils laissèrent un moment le juif en
liberté; il en profita pour se jeter aux pieds de Front-de-Boeuf, et
embrasser ses genoux.
«Prenez tout ce que vous m'avez demandé, noble chevalier; exigez dix
fois davantage, réduisez-moi à la mendicité, percez-moi de votre lance,
grillez-moi sur la braise, mais épargnez ma fille et sauvez son honneur;
si vous êtes né d'une femme, sauvez une vierge sans défense; elle est
l'image de ma défunte Rachel, le dernier des six gages que j'ai reçus de
son amour. Voulez-vous priver un vieillard de la seule consolation qui
lui reste? Voulez-vous réduire un père à désirer que son seul enfant
rejoigne sa mère dans le tombeau de ses ancêtres?»
«Je voudrais avoir su cela plus tôt, dit le Normand; je croyais que
votre race n'aimait que son argent.»--«Ne pensez pas si mal de nous, dit
Isaac, jaloux de saisir le moment d'une apparente sympathie; le renard
que l'on chasse, le chat sauvage que l'on torture, aiment leurs petits,
et la race méprisée et persécutée du grand Abraham aime ses
enfans.»--«Soit, dit Front-de-Boeuf, je le croirai à l'avenir, à cause
de toi, Isaac; mais cela ne nous sert à rien présentement. Ce qui est
fait est fait; je ne puis pas éviter que ce qui est arrivé n'ait pas eu
lieu. J'ai donné ma parole à mon compagnon d'armes, et je ne la violerai
pas pour dix juifs et dix juives par dessus le marché. D'ailleurs, quel
grand mal pour ta fille de devenir la proie de Bois-Guilbert?»--«Quel
mal! s'écria le juif en se tordant les mains; depuis quand les templiers
ont-ils respiré autre chose que cruautés envers les hommes et déshonneur
envers les femmes!»
«Chien d'infidèle, dit Front-de-Boeuf avec des yeux étincelans de
colère, et intérieurement bien aise de saisir un prétexte pour
s'abandonner lui-même à cette passion, «ne blasphème pas le saint ordre
du temple de Sion; songe plutôt à me payer la rançon que tu as promise,
ou gare ta gorge de juif.»
«Voleur! scélérat! s'écria le juif à Front-de-Boeuf, en rétorquant ses
injures, dans une indignation qu'il lui devenait impossible de réprimer,
je ne te paierai rien, pas même une obole[46], à moins que ma fille ne
me soit rendue.»--«As-tu perdu le sens, misérable juif, dit le Normand
courroucé, ta chair et ton sang ont-ils un talisman contre le fer rouge
et l'huile bouillante?»--«Peu m'importe, dit Isaac poussé au désespoir
et blessé au dernier point dans ses affections paternelles; fais tout ce
que tu voudras, ma fille est ma chair et mon sang; elle m'est plus
précieuse mille fois que les membres sur lesquels ta rage veut
s'exercer: je ne te donnerai aucun argent, à moins que je ne le fonde
dans ton avare gosier; je ne te donnerai pas un denier, fut-ce même pour
te sauver de l'éternelle damnation, que toute ta vie a méritée.
Arrache-moi l'âme, si tu veux, Nazaréen; fais inventer de nouvelles
tortures pour un juif, et va dire aux chrétiens que j'ai su les braver.»
Note 46: Le texte dit: _Not one silver penny_, pas même un
penny. Cette pièce d'argent la plus petite qui ait existé en
Angleterre, équivalait à dix centimes de notre monnaie. A. M.
«Nous allons voir cela, dit Front-de-Boeuf; car, par le saint
sacrement[47], qui est en abomination dans ta tribu maudite, tu
éprouveras les dernières douleurs de la flamme et du fer; qu'on le
saisisse, dit-il aux esclaves, qu'on le dépouille et qu'on l'enchaîne
sur ces barreaux.»
Note 47: M. Defauconpret a traduit l'expression _the
holyrood_, par celle de _sainte croix_; tandis que c'est la
sainte hostie. A. M.
En dépit des faibles efforts du juif, les Sarrasins l'avaient déjà
dépouillé de son manteau, et ils allaient lui ôter ses derniers
vêtemens, lorsque le son d'un cor de chasse se fit entendre deux fois
hors du château, et pénétra jusqu'au fond du caveau, et immédiatement
après des voix appelèrent Front-de-Boeuf. Celui-ci ne voulant pas être
surpris dans cet acte infernal, fit signe aux esclaves de le suivre,
après avoir rendu son manteau à Isaac; et, quittant le cachot avec ses
esclaves, il laissa le juif remercier Dieu du répit qu'il lui donnait,
ou se plaindre de la captivité et de l'avanie de sa fille, suivant que
ses affections pouvaient le dominer.