«Eh bien! si la douceur de mes paroles ne peut vous émouvoir
et vous engager à être plus tendre à mon égard, je vous ferai
la cour en soldat, qui use de toute la vigueur de son bras;
et sans les charmes de l'amour je vous aimerai malgré vous.»
SHAKSPEARE. _Les deux Gentilshommes de Vérone_.
L'appartement dans lequel lady Rowena avait été introduite, faisait voir
dans son arrangement des essais grossiers de décorations et de
magnificence, et on aurait pu penser qu'en lui destinant cette partie du
château, on avait voulu lui donner une preuve de respect que l'on ne
témoignait point aux autres prisonniers. Mais l'épouse de
Front-de-Boeuf, pour qui cet appartement avait été disposé dans le
principe, était morte depuis plusieurs années, en sorte que le temps et
le défaut de soin avaient contribué à dégrader le peu d'ornemens dont le
goût de l'époque essaya de l'embellir. La tapisserie pendait en lambeaux
à divers endroits de la muraille, tandis qu'ailleurs elle était ternie
et décolorée par les rayons du soleil, ou bien déchirée et détériorée
par le temps. Tout ravagé qu'il était, cet appartement avait été regardé
comme celui de tous ceux du château qui fût le plus propre à recevoir
l'héritière saxonne; et ce fut là qu'on la laissa méditer sur son sort,
jusqu'à ce que les acteurs de ce drame épouvantable se fussent distribué
les divers rôles qu'ils devaient jouer. Tout cela avait été décidé en
conseil tenu entre Front-de-Boeuf, de Bracy et le templier, et où, à la
suite d'une vive et longue discussion sur les divers avantages que
chacun prétendait retirer de la part qu'il prenait dans cette entreprise
audacieuse, ils avaient enfin prononcé sur le sort de leurs malheureux
prisonniers.
Il était près de midi lorsque de Bracy, au profit de qui l'expédition
avait d'abord été concertée, se présenta pour donner suite à ses projets
sur la main et les terres de lady Rowena.
L'intervalle n'avait pas été entièrement consacré à tenir conseil avec
ses confédérés, car de Bracy avait trouvé le temps de parer sa personne
avec toute la fatuité de l'époque. Il avait quitté son pourpoint vert et
son masque. Sa longue et abondante chevelure avait été divisée en
tresses fantastiques, lesquelles flottaient le long de son manteau garni
de riches fourrures. Sa barbe était complétement rasée; son nouveau
pourpoint descendait jusqu'au milieu de sa jambe, et la ceinture qui
l'entourait, et qui en même temps soutenait sa pesante épée, était
enrichie de diverses broderies et ornemens relevés en bosse. Nous avons
déjà parlé de la mode bizarre qui régnait alors pour les souliers
façonnés en pointe; les pointes de ceux de de Bracy auraient pu
rivaliser pour l'extravagance avec toutes celles que l'on pouvait voir
aux pieds des petits-maîtres les plus achevés, étant allongées et
contournées comme les cornes d'un bélier. Tel était à cette époque le
costume d'un homme à bonnes fortunes, et dans de Bracy, l'effet que
produisait cet ajustement était rehaussé par un extérieur agréable et
par des manières qui annonçaient également la grâce du courtisan et la
franchise du guerrier.
Il salua lady Rowena en ôtant sa toque de velours garni d'une broderie
en or, représentant l'archange Michel foulant à ses pieds le génie du
mal. Il fit un geste pour inviter la dame à prendre un siége, et voyant
qu'elle continuait à rester debout, il ôta son gant et lui offrit la
main pour l'y conduire. Mais faisant un geste expressif de refus: «Sire
chevalier, dit-elle, si je suis en présence de mon geôlier, et ce qui se
passe autour de moi ne me permet pas de penser autrement, il est plus
convenable que sa prisonnière se tienne debout devant lui, jusqu'à ce
qu'elle soit instruite de son sort.»
«Hélas! belle Rowena, répondit de Bracy, vous êtes devant votre captif,
non devant votre geôlier, et c'est de vos beaux yeux que de Bracy doit
recevoir l'arrêt que vous attendez inutilement de lui.»
«Je ne vous connais point, sire chevalier, dit lady Rowena avec ce
sentiment d'indignation qu'inspirait un outrage fait au rang et à la
beauté, je ne vous connais point; j'ignore qui vous êtes, et l'insolente
familiarité avec laquelle vous m'adressez le jargon d'un troubadour ne
saurait servir d'excuse à la violence d'un brigand.»--«C'est à toi,
charmante fille, répondit de Bracy, continuant sur le même ton, c'est à
toi et à tes charmes qu'il faut attribuer tout ce que j'ai fait de
contraire au respect dû à celle que j'ai choisie pour la souveraine de
mon coeur, et à l'étoile directrice de mes yeux.»
«Je vous répète, sire chevalier, dit lady Rowena, que je ne vous connais
point, et que pas un homme portant chaîne et éperon ne doit se présenter
ainsi devant une dame sans protection.»
«Que vous ne me connaissiez point, dit de Bracy, c'est assurément un
malheur pour moi; cependant permettez-moi de me flatter que le nom de de
Bracy n'a pas toujours été ignoré, puisque des ménestrels et des hérauts
ont proclamé ses hauts faits de chevalerie, dans les tournois comme sur
les champs de bataille.»--«Laisse donc, dit lady Rowena, aux ménestrels
et aux hérauts le soin de célébrer tes louanges; elles seront mieux
placées dans leur bouche que dans la tienne. Mais, dis-moi, quel est
celui d'entre eux qui consignera dans ses chants, ou dans les archives
des tournois, la victoire mémorable de cette nuit, victoire remportée
sur un vieillard, suivi de quelques serfs timides, et qui vous a donné
pour butin une fille infortunée, transportée contre son gré dans le
château d'un brigand?»
«Vous êtes injuste, dit de Bracy en se mordant les lèvres d'un air de
confusion et en prenant un ton qui lui était plus naturel que celui
d'une galanterie affectée qu'il avait adopté, c'est parce que vous êtes
exempte de passions que vous ne voulez admettre aucune excuse pour la
violence d'un autre amour, bien qu'il ait été causé par vos charmes.»
«Je vous prie, sire chevalier, dit lady Rowena, de discontinuer un
langage si commun dans la bouche des ménestrels vagabonds qu'il est
devenu tout-à-fait inconvenant dans celle d'un noble chevalier. Certes,
vous me contraignez à m'asseoir, puisque vous faites usage de ces lieux
communs dont chaque misérable chanteur de ballades a un recueil capable
de durer d'ici à Noël.»--«Ton orgueil, dit de Bracy piqué de voir que
son style galant ne lui valait que du mépris, ton orgueil aura à lutter
contre un orgueil qui n'est pas moins grand que le tien. Sache donc que
j'ai soutenu mes prétentions à ta main de la manière qui convenait le
mieux à mon caractère; il paraît, d'après le tien, qu'il faut t'adorer
l'arc sur l'épaule et la lance au poing, plutôt qu'avec des phrases
mesurées et un langage de cour.»
«La courtoisie du langage, dit lady Rowena, lorsqu'elle ne sert qu'à
voiler la bassesse des actions, est comme la ceinture d'un chevalier
autour du corps d'un vil paysan. Je ne suis pas surprise que cette
contrainte paraisse te piquer; il aurait été plus honorable pour toi
d'avoir conservé le costume et le langage d'un proscrit, que de dévoiler
les actions d'un fugitif sous l'affectation de manières polies et d'un
langage courtois.»
«C'est un excellent conseil que tu me donnes, lady, répliqua de Bracy,
et avec une hardiesse de discours qui suit ordinairement la hardiesse
des actions, je te dis que tu ne sortiras jamais de ce château qu'en
qualité d'épouse de Maurice de Bracy. Je ne suis pas accoutumé à échouer
dans mes entreprises, et un noble normand n'a pas besoin de justifier
scrupuleusement sa conduite envers une fille saxonne, qu'il honore par
l'offre de sa main. Tu es fière, Rowena, et tu n'en es que plus digne
d'être ma femme. Par quel autre moyen pourrais-tu être élevée à un rang
distingué et aux honneurs qui y sont attachés, que par mon alliance? Par
quel autre moyen pourrais-tu sortir de l'enceinte d'une vile grange de
campagne, dans laquelle les Saxons habitent avec les pourceaux, qui
forment toute leur richesse, pour prendre place, honorée, comme tu le
serais, parmi tout ce que l'Angleterre a de plus distingué par la beauté
et de respectable par la puissance?»--«Sire chevalier, répliqua Rowena,
la grange que vous méprisez a été ma demeure depuis mon enfance, et
soyez bien sûr que lorsque je la quitterai, si jamais je la quitte, ce
sera avec quelqu'un qui ne méprisera pas l'habitation et les moeurs dans
lesquelles j'ai été élevée.»
«Je vous entends, lady, dit de Bracy, quoique vous pensiez peut-être que
vos expressions sont trop obscures pour mon intelligence. Mais ne vous
flattez pas de l'espoir que Richard Coeur-de-Lion remonte jamais sur son
trône, et encore moins que Wilfrid d'Ivanhoe, son favori, vous conduise
jamais à ses pieds, pour être accueillie comme l'épouse de son intime.
Tout autre prétendant pourrait éprouver de la jalousie en touchant cette
corde; ma ferme résolution ne saurait être changée par une passion sans
espoir, et qui n'est qu'un enfantillage. Sachez, lady, que ce rival est
en mon pouvoir, et qu'il ne tient qu'à moi de découvrir le secret de sa
présence dans le château de Front-de-Boeuf, dont la jalousie serait plus
funeste que la mienne.»--«Wilfrid ici? dit Rowena avec dédain; cela est
aussi vrai qu'il l'est que Front-de-Boeuf est son rival.»
De Bracy fixa un instant ses regards sur elle. «Ignoriez-vous réellement
cela? dit-il. Ne saviez-vous pas qu'il voyageait dans la litière du
juif? voiture très convenable en vérité pour un croisé dont le bras
vaillant devait reconquérir le saint Sépulcre!» et il se mit à rire d'un
air de mépris.
«Et s'il est ici, dit Rowena s'efforçant de prendre un ton
d'indifférence, sans toutefois pouvoir s'empêcher de trembler de
frayeur, en quoi est-il le rival de Front-de-Boeuf? ou qu'a-t-il à
craindre, si ce n'est un emprisonnement de peu de durée et le paiement
d'une rançon honorable, suivant les formes de la chevalerie?»
«Es-tu donc, Rowena, dit de Bracy, es-tu donc aussi abusée par l'erreur
commune à tout ton sexe, qui pense qu'il ne peut exister d'autre
rivalité que celle qui a ses charmes pour objet? Ne sais-tu donc pas
qu'il y a une jalousie d'ambition et de richesse aussi bien que d'amour?
Notre hôte, Front-de-Boeuf, poussera hors de son chemin celui qui met
obstacle à ses prétentions, à la superbe baronnie d'Ivanhoe, avec autant
d'empressement et d'ardeur, et avec aussi peu de scrupule que s'il était
son rival préféré auprès de la plus belle lady, aux yeux bleus. Mais
daigne sourire à mon amour, lady Rowena; et le champion blessé n'aura
rien à craindre de Front-de-Boeuf; sans quoi, tu peux le pleurer dès à
présent, comme étant entre les mains d'un homme qui n'a jamais éprouvé
le moindre sentiment de compassion.»--«Sauvez-le, pour l'amour du ciel!»
s'écria Rowena, dont la fermeté céda aux terreurs qu'elle ressentait
pour le danger de son amant.
«Je le puis; je le veux; c'est mon intention, dit de Bracy; car lorsque
lady Rowena consentira à être l'épouse de de Bracy, qui osera porter la
main sur son parent, sur le fils de son tuteur, sur le compagnon de sa
jeunesse? Mais c'est son amour qui doit acheter ma protection. Je ne
suis pas assez fou ni assez romanesque pour contribuer au bonheur, ou
empêcher le malheur de l'homme le plus propre à devenir un puissant
obstacle à l'accomplissement de mes désirs. Emploie à son égard
l'influence que tu as sur moi, et il n'a rien à craindre. Refuse de
faire usage de ce moyen, et Ivanhoe périt sans que tu sois plus près
d'obtenir ta liberté.»--«Il y a dans ton langage, répondit Rowena, un
mélange de dureté et d'indifférence qui ne s'accorde pas avec les
horreurs qu'il semble exprimer. Je ne crois pas que ton dessein soit si
méchant, ou que ton pouvoir soit aussi grand.»
«Ne te flatte pas de cette idée, répliqua de Bracy, jusqu'à ce que le
temps fasse voir si elle est fondée ou non. Ton amant blessé est dans ce
château; ton amant préféré. C'est un obstacle entre Front-de-Boeuf et ce
que Front-de-Boeuf aime plus que l'ambition ou la beauté. Que lui en
coûtera-t-il de plus qu'un coup de poignard ou de javeline pour se
débarrasser à jamais de cet obstacle? Que dis-je! En supposant que
Front-de-Boeuf craignît d'être obligé de justifier cet acte de violence,
le médecin n'a qu'à lui donner une potion qu'il dira n'être pas celle
qui lui était destinée, ou bien celui ou celle qui veille près de lui
n'a qu'à retirer l'oreiller[48] de dessous sa tête, et voilà Wilfrid,
dans la position où il se trouve en ce moment, expédié pour l'autre
monde, sans qu'il y ait une goutte de sang répandue. Cedric
lui-même.....»--«Cedric lui-même! répéta lady Rowena; mon noble, mon
généreux tuteur! Ah! je mérite les maux qui me sont arrivés, pour avoir
négligé de m'occuper de son sort, même en m'occupant de celui de son
fils!»--«Le sort de Cedric dépend aussi de ta détermination, dit de
Bracy, et je te laisse le soin d'en prendre une.»
Note 48: L'auteur fait ici allusion à une coutume d'alors:
quand un malade était près d'expirer, on abrégeait sa
dernière heure en retirant l'oreiller qui lui soutenait la
tête. A. M.
Rowena, jusqu'ici avait soutenu cette lutte vive et prolongée avec un
courage admirable; mais c'était parce qu'elle n'avait pas regardé le
danger comme sérieux; son caractère était naturellement ce que les
physionomistes attribuent aux teints blonds, c'est-à-dire doux, timide
et sensible; mais l'éducation et les circonstances lui avaient pour
ainsi dire donné une trempe plus forte. Accoutumée à voir céder à ses
désirs la volonté de tous, même de Cedric, quoique assez impérieux avec
les autres, elle avait acquis cette sorte de courage et de confiance en
elle-même qui naît de la déférence habituelle et constante de ceux qui
composent le cercle dans lequel nous vivons. Elle concevait à peine la
possibilité d'une opposition à sa volonté, et bien moins encore celle de
se voir traitée sans les moindres égards.
Sa hauteur, son air de domination, n'étaient qu'un caractère fictif,
ajouté à celui qui lui était naturel, et qui l'abandonna dès que ses
yeux furent ouverts sur son propre danger et sur celui de son amant et
de son tuteur, et lorsqu'elle vit sa volonté, dont la plus légère
expression commandait auparavant le respect, maintenant en opposition
avec celle d'un homme fort, altier et résolu, qui avait l'avantage sur
elle et qui était déterminé à s'en prévaloir.
Après avoir jeté les yeux autour d'elle, comme pour chercher des secours
qu'elle ne pouvait trouver nulle part, et après quelques exclamations
entrecoupées, elle leva les mains au ciel, fondit en larmes et se livra
au plus violent désespoir. Il était impossible de voir une si belle
personne réduite à une pareille extrémité sans s'intéresser en sa
faveur, quoique néanmoins de Bracy fût plus embarrassé que touché. Dans
le fait, il était trop avancé pour reculer, et néanmoins, dans l'état où
il voyait lady Rowena, ni les raisonnemens, ni les menaces ne pouvaient
faire impression sur elle. Il se promenait en long et en large dans
l'appartement, tantôt engageant lady Rowena à se cacher, tantôt
embarrassé sur la conduite qu'il devait suivre à son égard.
«Si je me laisse attendrir, disait-il en lui-même, par les larmes et la
douleur de cette belle inconsolable, quel fruit recueillerai-je, si ce
n'est la perte des brillantes espérances pour lesquelles j'ai couru tant
de risques et essuyé tant de ridicules de la part du prince Jean et de
mes camarades? Et cependant, se disait-il, je ne me sens nullement fait
pour le rôle que je joue. Je ne puis voir de sang-froid ce beau visage
défiguré par la douleur, ni ces beaux yeux inondés de larmes. Plût au
ciel qu'elle eût conservé son caractère naturel de hauteur ou que
j'eusse une plus grande portion de la triple dureté de coeur du
chevalier Front-de-Boeuf.»
Agité par ces pensées, il ne put qu'engager l'infortunée Rowena à se
calmer, et à l'assurer que, du moins pour le moment, elle n'avait pas de
raison de se livrer à un aussi grand désespoir. Mais, au milieu des
consolations qu'il lui donnait, il fut interrompu par le son rauque et
perçant du cor de chasse qui avait en même temps alarmé les autres
habitans du château, et arrêté l'exécution de leurs plans rapaces et
cupides. De tous ces habitans, de Bracy fut peut-être celui qui regretta
le moins cette interruption, car sa conférence avec lady Rowena était
parvenue à un point où il trouvait aussi difficile de poursuivre son
entreprise que d'y renoncer.
Ici nous ne pouvons nous empêcher de penser qu'il est nécessaire que
nous donnions au lecteur des preuves plus concluantes que les incidens
d'un roman, de la vérité du tableau que nous venons de tracer. Il est
pénible que ces vaillans barons, qui, par leur résistance aux
prétentions de la couronne, assurèrent la liberté de l'Angleterre, aient
été eux-mêmes des oppresseurs aussi terribles, et se soient rendus
coupables d'excès aussi contraires non seulement aux lois de
l'Angleterre, mais encore à celles de la nature et de l'humanité. Mais,
hélas! nous n'avons qu'à extraire de l'ouvrage du laborieux Henry un des
nombreux fragmens qu'il a recueillis dans les oeuvres des historiens de
l'époque, dans l'objet de prouver que même la fiction présente à peine
la triste réalité des horreurs de ces temps.
La description faite par l'auteur de la Chronique saxonne des cruautés
exercées sous le règne du roi Étienne par les grands barons et les
seigneurs de châteaux, qui étaient tous Normands, fournit une forte
preuve des excès dont ils étaient capables lorsque leurs passions
étaient enflammées. «Ils opprimaient horriblement le peuple, dit-il, en
lui faisant construire des forteresses; et lorsqu'elles étaient
construites ils les remplissaient d'hommes méchans qui s'emparaient des
particuliers et des femmes de qui ils espéraient arracher une rançon,
les jetaient dans des cachots, et leur infligeaient des tortures plus
cruelles que jamais les martyrs n'en supportèrent. Ils étouffaient les
uns dans la boue, ils suspendaient les autres par les pieds, ou par la
tête, ou par les pouces, allumant du feu au dessous d'eux. À quelques
uns ils serraient la tête avec des cordes pleines de noeuds, jusqu'à ce
qu'elles pénétrassent dans la cervelle, tandis que d'autres étaient
jetés dans des culs-de-basse-fosse remplis de serpens, de vipères et de
crapauds.» Mais il y aurait trop de cruauté à vouloir forcer le lecteur
à parcourir jusqu'à la fin une pareille description.
Comme une autre preuve, et peut-être la plus forte que nous puissions
donner de ces fruits amers de la conquête, nous pouvons faire remarquer
que l'impératrice Mathilde, quoique fille du roi d'Écosse, et ensuite
reine d'Angleterre et impératrice d'Allemagne, fille, épouse et mère de
monarques, fut obligée, pendant le séjour qu'elle fit dans sa jeunesse
en Angleterre, pour son éducation, de prendre le voile, comme le seul
moyen d'échapper aux poursuites licencieuses des nobles normands. Ce fut
là le motif qu'elle allégua devant le grand conseil du clergé
britannique, comme sa seule excuse d'avoir pris le voile. Le clergé
assemblé reconnut la validité de ce moyen de défense, et la notoriété
des circonstances sur lesquelles il était fondé; rendant ainsi un
témoignage frappant et incontestable de l'existence de cette lubricité
honteuse qui fit l'opprobre de ce siècle. Il était publiquement reconnu,
disait-on, qu'après la conquête du roi Guillaume, les Normands venus à
sa suite, fiers d'une si grande victoire, n'obéirent à d'autres lois
qu'à celles de leurs passions effrénées; et non seulement dépouillèrent
de leurs propriétés les Saxons qu'ils avaient conquis, mais encore
attaquèrent l'honneur de leurs femmes et de leurs filles avec la plus
brutale licence, et de là vient qu'il était très ordinaire de voir les
veuves et les filles des familles nobles se réfugier dans des couvens,
non par l'effet d'une vocation, mais uniquement pour mettre leur honneur
à l'abri des attaques de libertins puissans.
Telle était la licence de l'époque, ainsi que le prouve la déclaration
publique du clergé qui nous a été transmise par Eadmer. Nous n'avons
plus rien à ajouter pour justifier la probabilité des scènes que nous
venons de détailler et de celles que nous aurons encore à peindre sur
l'autorité un peu plus apocryphe du manuscrit de Wardour.