«Hélas! combien d'heures, de jours, de mois et d'années ont
passé depuis que des humains se sont assis à cette table, où
la lampe et le flambeau brillaient sur sa riche étendue! Il
me semble ouïr la voix des temps passés murmurer encore sur
nous dans le vide immense de ces sombres arcades, comme les
accens mélancoliques de ceux qui depuis long-temps
sommeillent dans la nuit du tombeau.»
JOANA BAILLIE. _Orra_, tragédie.
Tandis que l'on prenait ces mesures en faveur de Cedric et de
ses compagnons, les hommes armés qui les avaient saisis
conduisaient leurs captifs vers la place de sûreté destinée à
être leur prison. Mais la nuit était sombre, et les sentiers de la foret
n'étaient connus qu'imparfaitement de ces nouveaux maraudeurs, qui
furent obligés de faire plusieurs haltes, et même une ou deux fois de
retourner sur leurs pas pour retrouver la direction qu'ils devaient
suivre. L'aurore eut besoin de les saluer, afin qu'ils pussent reprendre
le bon chemin; alors la cavalcade s'avança un peu plus vite. Ce fut
alors que le dialogue suivant s'établit entre les deux chefs de
prétendus bandits:
«Il est temps de nous quitter, sire Maurice de Bracy, lui dit le
templier, afin de jouer le second acte de la pièce; car tu dois agir
maintenant comme un chevalier libérateur.»--«J'ai fait de meilleures
réflexions, répondit Bracy; je ne te quitterai qu'après que notre belle
prise aura été déposée en sûreté dans le château de Front-de-Boeuf. Là,
je me montrerai à lady Rowena dans mon costume ordinaire, et je me
flatte qu'elle rejettera sur l'entraînement irrésistible de ma passion,
la violence dont j'ai usé à son égard.»--«Et quelle raison t'a fait
changer d'avis?»--«Cela ne te regarde point, mon cher templier.»--«J'espère
pourtant, sire chevalier, que ce changement ne vient pas de soupçons
injurieux sur mon honneur, comme Fitzurse aurait pu en insinuer.»--«Mes
pensées m'appartiennent, répondit de Bracy; le diable rit, dit-on, quand
un voleur en dérobe un autre, et nous savons que si même Satan lui
soufflait flamme et bitume, il n'empêcherait pas un templier de suivre
son penchant.»--«Ni le chef d'une compagnie franche, reprit le templier,
d'être traité par un ami et un camarade de la même manière qu'il traite
les autres.»
«Cette récrimination est aussi périlleuse qu'inutile, répondit de Bracy;
il me suffit de savoir que je connais la morale de l'ordre des
templiers[42], et je ne te donnerai pas l'occasion de m'enlever la jolie
proie pour laquelle je cours tant de risque.»--«Mais que crains-tu,
reprit le templier; ne connais-tu pas les voeux de mon ordre?»--«Je les
connais très bien, et je sais également de quelle manière ils sont
observés. Templier, crois-moi, les règles de la galanterie
s'interprètent largement dans la Terre-Sainte, et en cette occasion je
ne veux rien confier à votre délicatesse.»--«Sache donc la vérité, dit
le templier; je ne me soucie aucunement de ta belle aux yeux bleus; il y
a dans le cortége deux beaux yeux noirs qui me plairont davantage.»--«Eh
quoi! chevalier, tu t'abaisserais à la suivante?»--«Non, par ma foi
reprit le templier; je ne porte jamais les yeux sur une femme de
chambre. J'ai parmi les captives une prise non moins belle que la
tienne.»--«Par la sainte messe, tu veux parler de la charmante
Israélite.»--«Eh bien! s'il est ainsi, que peut-on y trouver à
redire?»--«Absolument rien, dit de Bracy, à moins que votre voeu de
célibat ou un remords de conscience ne vous empêche d'avoir une intrigue
avec une juive.»
Note 42: L'interlocuteur a une bien fausse idée de cette
morale, et Walter Scott le fait parler d'après les ennemis
les plus acharnés des templiers, ainsi qu'eussent parlé les
bourreaux de Philippe-le-Bel. Les templiers faisaient voeu de
pauvreté sans être soumis à une pauvreté absolue, car par ce
voeu on entendait qu'ils devaient être toujours prêts à
partager leurs biens avec les malheureux, et même à les
sacrifier pour les besoins de leur ordre. Ils faisaient voeu
de chasteté, c'est-à-dire d'avoir l'impudicité en horreur,
afin de n'outrager ni la décence ni les moeurs. Nous
renvoyons, au surplus à notre note N° 19. A. M.
«Quant à mon voeu, répondit le templier, notre grand-maître m'a accordé
une dispense[43], et la conscience d'un homme qui a tué trois cents
Sarrasins n'a pas besoin de s'alarmer pour une pécadille, comme celle
d'une jeune paysanne qui va se confesser le vendredi saint.»--«Tu
connais mieux tes priviléges que moi, dit Maurice; mais j'aurais juré
que vous étiez plus amoureux de l'argent du vieux juif que des yeux
noirs de sa fille.»--«Je puis aimer l'un et l'autre, répondit le
templier; d'ailleurs le juif n'est qu'un demi-butin. Je dois partager
ses dépouilles avec Front-de-Boeuf, qui ne nous prête pas son château
pour rien. Il me faut quelque chose qui m'appartienne exclusivement, et
j'ai fixé mon choix sur l'aimable juive comme ayant à mes yeux une
valeur spéciale. Mais à présent que tu connais mon dessein, ne
reprendras-tu pas ton premier projet? Tu n'as rien, comme tu le vois, à
redouter de mon intervention.»--«Non, répondit de Bracy, je resterai à
côté de ma prise. Ce que tu dis peut être vrai; mais je n'aime pas les
priviléges acquis par dispense du grand-maître, ni le mérite résultant
du massacre de trois cents Sarrasins. Vous avez trop de droit à un libre
pardon pour vous rendre scrupuleux sur quelques peccadilles de plus.»
Note 43: Voilà une calomnie gratuite comme toutes les
précédentes et beaucoup d'autres qui vont suivre. Si Walter
Scott les a trouvées dans les écrits des moines, sa raison
judicieuse aurait dû faire la part des temps et des positions
respectives. Nous ne prétendons pas soutenir que les anciens
templiers aient tous été des modèles de sagesse et de vertu,
mais il y a loin de quelques faiblesses humaines à des
perfidies et à des monstruosités. A. M.
Pendant ce dialogue, Cedric faisait de vains efforts pour connaître ses
gardiens. «Vous devez être Anglais, leur dit-il, et cependant, juste
ciel! vous tombez sur vos compatriotes comme s'ils étaient des Normands.
Vous êtes sans doute mes voisins, par conséquent mes amis; car quels
pourraient être les Anglais du voisinage qui auraient des raisons pour
agir autrement? Même parmi vous, yeomen, qui avez été mis hors la loi,
plus d'un sans doute ont eu recours à ma protection; j'ai eu pitié de
leurs malheurs, et j'ai maudit l'oppression de leurs tyrans féodaux. Que
voulez-vous donc faire de moi? Vous êtes pires que des brutes dans votre
conduite. Voulez-vous être sourds comme elles?
Ce fut en vain que Cedric cherchait ainsi à faire parler ses gardiens;
ils avaient de trop bonnes raisons pour garder le silence et s'attirer
des reproches. Ils continuèrent à le pousser d'un pas rapide jusqu'à
l'entrée d'une avenue bordée d'arbres d'un feuillage varié, et à
l'extrémité de laquelle on apercevait Torsquilstone, ancien château qui
appartenait alors à Réginald Front-de-Boeuf; c'était une forteresse peu
considérable, consistant en un donjon, ou vaste tour haute et carrée,
entourée de bâtimens moins élevés, bordés d'une cour circulaire. Autour
du mur extérieur régnait un fossé dont l'eau arrivait d'un ruisseau
voisin. Front-de-Boeuf, à qui son caractère altier attirait souvent des
querelles avec ses ennemis, avait ajouté à son château de nouvelles
tours, de manière à flanquer chacun des angles. L'entrée principale,
suivant l'usage du temps, était placée sous les voûtes d'une barbacane,
ou fortification extérieure terminée et défendue par deux petits
bastions latéraux.
Cedric n'eut pas plus tôt découvert les tourelles de Front-de-Boeuf, qui
élevaient dans les airs leurs créneaux chargés de mousse et de lierre,
et sur lesquels brillaient les premiers rayons du soleil levant, qu'il
ne lui resta plus de doute sur la cause de son accident. J'étais
injuste, dit-il, envers les outlaws de ces forets, lorsque je supposais
que mes ravisseurs appartenaient à ces bandits; j'aurais bien pu
confondre avec autant de raison les renards de ces halliers avec les
loups dévastateurs de France. Dites-moi, chiens d'étrangers, est-ce à ma
vie, est-ce à mon or que vous en voulez? C'est trop en effet que deux
Saxons, moi et le noble Athelstane, nous gardions encore des terres dans
un pays qui autrefois était le patrimoine de notre race? Qu'on nous
mette donc à mort, et complétez votre tyrannie en nous arrachant la vie
comme vous avez commencé par nous ravir nos libertés. Si Cedric le Saxon
ne peut délivrer l'Angleterre, il mourra volontiers pour elle. Dites à
votre tyran de maître que je lui demande seulement la mise en liberté de
lady Rowena. C'est une femme, il ne doit pas la craindre, et avec nous
périront tous ceux qui osent combattre pour sa cause.
Les gardiens de Cedric restèrent muets comme auparavant, et on arriva
devant le château sans qu'il eût pu obtenir d'eux un seul mot de
réponse. De Bracy sonna trois fois du cor, et les archers vinrent le
reconnoître. Le pont-levis fut baissé et la cavalcade fut introduite.
L'on fit descendre de cheval les prisonniers pour les conduire dans une
grande salle où leur fut dressé un repas impromptu, auquel le seul
Athelstane prit part. Le descendant d'Édouard le confesseur n'eut pas
même le temps de faire honneur à la bonne chère étalée devant lui; car
on lui annonça que Cedric et lui-même seraient enfermés dans une autre
pièce que celle de lady Rowena. Toute résistance eût été inutile, et ils
furent obligés de suivre leurs guides dans une vaste chambre soutenue
par deux rangs de piliers massifs, pareils à ceux des réfectoires et des
maisons chapitrales qu'on voit encore dans les ruines des anciens
monastères.
Lady Rowena, séparée de sa suite, fut conduite avec courtoisie à la
vérité, mais sans qu'on eût pris conseil de son inclination, dans un
appartement plus éloigné. Cette distinction un peu alarmante pour sa
pudeur fut accordée à Rébecca, en dépit des instances de son père, qui
alla même jusqu'à offrir de l'or dans cette cruelle extrémité, pour
qu'il lui fût permis de rester avec elle. «Lâche infidèle, répondit un
de ses gardes, lorsque tu auras vu la tannière qui t'est réservée, tu ne
désireras plus que ta fille la partage.» Et, sans plus de discours, on
poussa le juif d'un côté et la fille de l'autre. Les domestiques furent
désarmés, fouillés avec soin, et confinés dans une autre aile du
château. Enfin on refusa même à lady Rowena sa suivante Égiltha.
L'appartement dans lequel les chefs saxons furent conduits, car c'est
d'eux maintenant que nous allons nous occuper d'abord, bien qu'il fût
changé en une sorte de prison, avait été jadis la grande salle du
château; mais il était aujourd'hui abandonné aux rats, parce que son
maître actuel, ayant amélioré cette habitation, tant sous le rapport de
la sûreté que sous celui de l'agrément, il existait une autre salle
d'honneur dont le plafond était soutenu par des piliers plus grêles et
plus élégans, pendant que la pièce elle-même était décorée d'ornemens
que les Normands avaient déjà introduits dans l'architecture.
Cedric arpentait sa prison en se livrant à ses fureurs et à ses
réflexions sur le passé et le présent, tandis que l'apathie de son
compagnon lui tenait lieu de patience et de philosophie, pour l'aider à
tout endurer, si ce n'est le désagrément de sa position actuelle. Il y
était même si peu sensible, qu'il se levait seulement de temps à autre
aux bouffées de colère de son ami Cedric.
«Oui, dit ce dernier, moitié se parlant à lui-même et moitié s'adressant
à Athelstane, ce fut en cette même salle que mon père dîna avec Torquil
Wolfganger, lorsqu'il reçut le vaillant et infortuné Harold, qui
s'avançait contre les Norwégiens réunis au rebelle Tosti. Ce fut dans
cette salle que Harold fit une si belle réponse à l'envoyé de son frère
révolté. Combien de fois mon père ne m'a-t-il pas conté cette importante
histoire! L'envoyé de Tosti fut admis en ce lieu, qui put contenir à
peine la foule des nobles chefs saxons, lorsque ceux-ci buvaient à
pleine coupe un rouge nectar autour de leur monarque.»
«J'espère,» dit Athelstane un peu réveillé par cette fin du discours de
son ami, «j'espère qu'on n'oubliera pas de nous envoyer du vin et des
rafraîchissemens à midi; à peine avons-nous eu le temps de déjeuner, et
je ne me suis jamais bien trouvé de mes repas quand j'ai pris quelque
nourriture immédiatement après être descendu de cheval, quoique les
médecins aient recommandé cet usage.» Cedric continua son histoire sans
faire aucune attention à l'observation interpolée de son ami.
«L'envoyé de Tosti s'avança dans cette salle sans être intimidé de la
contenance rébarbative de ceux qui l'entouraient, et il vint se placer
près du trône de Harold. «Seigneur et roi, lui dit-il, quelle condition
espères-tu de ton frère s'il dépose les armes et te demande la
paix?»--«L'amour d'un frère, s'écria le généreux Harold, et le beau
comté de Northumberland.»--«Et si Tosti accepte ces conditions, reprit
l'ambassadeur, quelles terres assignerez-vous à son fidèle allié
Hardrada, roi de Norwège.»--«Sept pieds de terrain anglais, reprit
fièrement Harold; ou, comme Hardrada passe pour un géant, peut-être lui
en céderons-nous quelques pouces de plus.»--«La salle retentit alors
d'acclamations, et les coupes furent vidées à la santé du Norwégien, qui
se vit mis promptement en possession de son domaine.»
«J'aurais fait comme eux de toute mon âme, dit le noble Athelstane, car
ma langue se colle de soif à mon palais.»--«L'envoyé, continua Cedric
avec feu, malgré le peu d'intérêt que son ami prenait à son histoire,
s'en retourna tout confus porter cette digne réponse à Tosti et à son
allié. Ce fut alors que les murailles de Stamford et le fatal Welland,
renommé par son onde prophétique[44], furent témoins de cet horrible
combat, dans lequel, après avoir déployé la plus insigne valeur, le roi
de Norwège et Tosti succombèrent tous deux avec dix mille de leurs plus
braves soldats. Qui aurait pensé que ce beau jour, qui éclairait un
semblable triomphe, voyait aussi voguer la flotte normande qui allait
débarquer sur les funestes rivages du comté de Sussex? Qui aurait pensé
que Harold, peu de jours après, n'aurait plus de royaume, et n'aurait
pour toute possession que les sept pieds de terre qu'il avait concédés
dans sa rage au Norwégien envahisseur? Qui eût pensé que vous, noble
Athelstane, vous né du sang de Harold, et que moi dont le père ne fut
pas un des plus faibles défenseurs du trône saxon, nous deviendrions
prisonniers d'un vil normand, dans le lieu même où nos ancêtres
assistaient à de pareils banquets.»
Note 44: Près de Stamford se donna, en mil soixante-six, la
sanglante bataille où Harold vainquit son frère rebelle,
Tosti, et les Norwégiens, peu de jours avant sa propre
défaite à Hastings. Le pont sur le Welland fut pris, repris
et disputé avec un acharnement sans exemple. Un seul
Norwégien, nouvel Horatius Coclès, le défendit long-temps, et
à la fin percé, à travers les planches du pont, de la flèche
d'un archer qui se trouvait sur un bateau, sous ce pont, il
succomba. Spencer et Dryton font allusion aux prophéties sur
le fatal Welland, par ce vers:
"Which to that ominous flood much fear and redevance wan."
POLY-OLBION
Ce qui veut dire:
«On attachait à cette onde prophétique une idée de terreur et
de respect.» A. M.
«C'est assez fâcheux, répondit Athelstane, mais j'aime à croire que nous
en serons quittes pour une rançon raisonnable. Dans tous les cas, il ne
peut y avoir de leur part aucun dessein de nous affamer; et cependant,
bien qu'il soit près de midi, je ne vois pas arriver les mets pour le
dîner. Regardez à cette fenêtre, noble Cédric, et assurez-vous si par
les rayons du soleil le cadran ne marque pas midi?»
«Cela peut être, dit Cedric, mais je ne puis regarder cette fenêtre,
sans qu'il ne me vienne des réflexions bien différentes de celles qui
ont rapport à notre état présent, ou à notre privation. Quand cette
fenêtre fut construite, noble ami, nos dignes ancêtres ne connaissaient
point l'art de faire le verre et de le peindre. L'orgueil de votre aïeul
Wolfganger fit venir de Normandie un artiste pour orner son château de
ces nouvelles décorations, qui donnent à la lumière dorée du ciel tant
de couleurs fantastiques. L'étranger arriva, pauvre tel qu'un mendiant,
bas et servile, prêt à ôter son bonnet au moindre domestique de la
maison; il s'en retourna opulent et orgueilleux révéler à ses rapaces
compatriotes les richesses et la simplicité des nobles saxons. Cette
folie, Athelstane, avait été prévue et prédite par les descendans de
Hengist et de ses tribus grossières, qui conservaient religieusement la
pureté de leurs moeurs. Nous appelâmes ces étrangers, nous en fîmes des
amis, ou des serviteurs de confiance; nous adoptâmes leurs arts, en
accueillant leurs artistes; nous méprisâmes l'honnête simplicité, la
rustique bonhomie de nos aïeux, et nous devînmes énervés par le luxe des
Normands, long-temps avant que leurs armes nous eussent vaincus. Notre
régime domestique, paisible, libre et sans apprêts, était bien
préférable à ces mets sensuels, dont la recherche nous a rendus esclaves
de ces conquérans étrangers.»
«Maintenant, reprit Athelstane, je trouverais excellente la plus modeste
nourriture, et je suis étonné, noble Cedric, que vous puissiez vous
rappeler si fidèlement les faits passés, lorsque vous oubliez l'heure
même du dîner.»--«C'est temps perdu, se dit à lui-même Cedric
impatienté; je vois bien qu'il ne faut lui parler que de son appétit.
L'âme de Hardicanute s'est emparée de son corps, et il n'a pas d'autre
plaisir que de _baffrer_, avaler des flots de vin, et en demander
toujours. «Hélas! ajouta-t-il en le regardant avec une sorte de
compassion, pourquoi faut-il qu'un si noble extérieur soit l'enveloppe
d'un esprit aussi lourd? Pourquoi faut-il qu'une entreprise comme la
régénération de l'Angleterre tourne sur un pivot si imparfait? Une fois
marié à lady Rowena, elle pourrait relever et ennoblir cette âme massive
et assoupie dans des organes si matériels; elle pourrait réveiller en
lui des sentimens de patriotisme. Mais comment y penser, lorsque Rowena,
Athelstane et moi-même, nous sommes les prisonniers de ce brutal
maraudeur, et que peut-être nous ne l'avons été que par crainte de nous
voir recouvrer l'indépendance de notre nation?»
Pendant que le Saxon était plongé dans ces pénibles réflexions, la porte
s'ouvrit, et on vit entrer un écuyer tranchant, tenant en main la
baguette blanche, emblème de son office. Ce personnage important
s'avança d'un pas grave, suivi de quatre domestiques portant une table
chargée de mets dont la vue et l'odeur ranimèrent sur-le-champ la
contenance d'Athelstane. Ces serviteurs étaient masqués, de même que
l'écuyer tranchant.
«Que veut dire cette mascarade? s'écria Cedric; votre maître pense-t-il
que nous ignorons de qui nous sommes prisonniers dans ce château?
Dites-lui,» ajouta-t-il en voulant profiter de cette circonstance pour
entamer une négociation au sujet de sa liberté, «dites à Réginald
Front-de-Boeuf, que nous ne lui supposons d'autres motifs pour nous
traiter ainsi qu'une vile cupidité; dites-lui, enfin, que nous cédons à
sa rapacité, comme en pareil cas nous céderions à celle d'un vrai
brigand. Qu'il fixe la rançon à laquelle il prétend, et nous la lui
paierons, si elle est proportionnée à nos moyens.» L'écuyer tranchant ne
répondit que par un signe de tête.
«Dites encore à Réginald Front-de-Boeuf, ajouta le noble Athelstane, que
je lui envoie un cartel à outrance, à pied ou à cheval, dans un lieu
sûr, et dans les huit jours qui suivront notre mise en liberté: s'il a
de l'honneur, s'il est chevalier, il ne refusera point.» L'écuyer salua
une seconde fois, en disant: «Je ferai part de votre défi à mon maître.»
Athelstane n'expliqua pas nettement sa provocation, ayant la bouche
remplie, la mâchoire très occupée, outre l'hésitation qui lui était
naturelle, ce qui donnait à la menace beaucoup moins d'importance.
Toutefois, Cedric accueillit le discours de son compagnon avec une sorte
de joie, en voyant qu'il ressentait convenablement l'insulte qu'on leur
avait faite, et qu'il commençait à perdre patience. Il lui serra la
main, en signe d'approbation, mais il se refroidit lorsqu'Athelstane eut
ajouté «qu'il combattrait douze hommes tels que Front-de-Boeuf, pour
hâter sa sortie d'une prison où l'on mettait de l'ail dans les ragoûts.»
Nonobstant cette rechute et ce retour à l'apathie et à la sensualité,
Cedric prit place à table, en face de lui, et prouva bientôt que les
malheurs de son pays ne l'empêchaient pas de signaler son appétit, dès
que les mets furent arrivés et que le noble Athelstane lui eut donné
l'exemple.
Les prisonniers ne jouirent point long-temps de leurs délices
gastronomiques; elles furent troublées tout à coup par le son d'un cor
qui se fit entendre à la porte, et qui fut répété jusqu'à trois fois,
avec autant de force que si celui qui en donnait eût été le chevalier
errant devant lequel devaient s'écrouler les murailles et les tours, la
barbacane et les créneaux, aussi rapidement que sont chassées par le
vent les vapeurs du matin. Les deux Saxons tressaillirent sur leur
siége, se levèrent aussitôt, et coururent à la fenêtre. Mais leur
curiosité ne fut point satisfaite, car les croisées donnaient sur la
cour du château, et le bruit du cor venait de l'extérieur. Il semblait
pourtant annoncer quelque chose de sérieux, à en juger par le soudain
tumulte qui s'éleva dans le château.