Le Paradis perdu.
--Mademoiselle Gertrude, je voudrais, avant de commencer, vous persuader
de toute l'amitié sincère et profonde que j'ai pour vous.
--J'y crois, monsieur Wolff, répondit la jeune fille qui reprit son
ouvrage et qui trembla de la peur d'entendre dire du bien d'elle.
--Croyez-vous que j'ai pour votre père l'affection d'un fils, pour vous
le dévouement d'un frère?
--Je le crois, monsieur Wolff.
--Vous promettez donc de me parler comme à un ami, comme à un frère?
--Comme à un ami, répliqua Gertrude, comme à un frère, ajouta-t-elle
assez surprise de la solennité de ce début.
--Vous n'avez pas remarqué depuis deux jours la tristesse de ce bon M.
Arnold, et, dans ce moment, Gertrude, vous ne voyez pas ce que je
souffre?
--En effet, monsieur Wolff, répondit la jeune fille qui releva vivement
la tête, au risque de laisser voir la rougeur de son front, mon père
était triste et vous êtes pâle.
--C'est qu'un grand malheur nous menace, mademoiselle Gertrude.
--Un malheur! vous nous quittez!
--Oh! ce n'est pas cela, reprit Wolff qui sourit tristement à la pensée
des promesses contenues dans l'effroi de Gertrude, ce n'est pas
seulement cela.
--Qu'est-ce donc, alors?
--Mademoiselle, votre père est ruiné; il n'a plus rien à lui.
Gertrude regarda Wolff en face, on eût dit qu'elle voulait savoir ce qui
se passait dans la conscience du jeune homme.
--Mon père est ruiné, répéta-t-elle lentement. Eh bien! nous serons
pauvres, voilà tout.
--Vous parlez comme une sainte, mademoiselle; mais cette misère, qui ne
fait pas peur à votre courage, épouvante votre père. Il s'est habitué
aux douceurs du repos, qu'il a bien mérité par trente ans de travail;
s'il quitte cette maison, il mourra.
--Oh! je ne veux pas qu'il meure! Nous le sauverons, monsieur Wolff,
nous le sauverons.
--Vous le sauverez, mademoiselle, et c'est précisément pour vous
entretenir d'une chance de salut que je suis descendu.
--Parlez! parlez, balbutia Gertrude, qui n'osait pas prévoir les
confidences de Wolff.
--Eh bien, dit le jeune homme en affermissant sa voix, votre père doit
tout ce qu'il possède à un seul homme, à M. Gottlieb.
--Tant mieux! nous sommes sauvés, alors.
--Peut-être; mais savez-vous à quelle condition? M. Gottlieb ne chassera
pas son vieil ami de cette maison; il ne laissera pas sur le pavé le
compagnon de sa jeunesse, si.....
--Achevez.
--Si vous voulez bien devenir madame Gottlieb.
--Mon Dieu! s'écria Gertrude, qui porta la main à son front et qui
devint plus pâle qu'une morte.
--Voilà ce que j'avais à vous dire, mademoiselle, murmura Wolff, qui
craignait de s'évanouir.
Il y eut un silence. Gertrude essayait de comprendre le coup qui la
frappait; mais elle le sentait et elle en mourait, sans en avoir la
conscience bien nette. Elle releva peu à peu la tête, et regardant le
jeune homme avec une pénétration que celui-ci n'eût jamais soupçonnée:
--Et que me conseillez-vous? balbutia-t-elle.
--Moi!
Wolff était au bord de l'abîme qu'il avait prévu. Mais il y a dans la
jeunesse un besoin d'héroïsme qui triomphe des plus grandes défaillances
du corps. L'étudiant n'osa pas soutenir ce regard, plein de feu,
d'innocence et de foi (car le mot d'amour serait ici profane); il ferma
à demi les yeux.
--Je vous conseille, Gertrude, si M. Gottlieb est impitoyable, d'épouser
M. Gottlieb.
--Sincèrement, vous me le conseillez, mon ami? demanda la jeune fille
dont la voix se raffermissait.
--Sincèrement je vous le conseille. Si Dieu permet ce sacrifice, vous
devez immoler au bonheur, au repos de votre père, votre repos, votre
bonheur. Je ferais cela pour mon père, vous devez le faire pour le
vôtre.
--Merci, dit avec émotion Gertrude en lui serrant la main: vous avez
répondu comme je le voulais; vous n'avez pas trompé mon amitié.
Wolff était au supplice; chaque parole rapprochait de lui l'âme de
Gertrude.
--Vous en mourrez, mademoiselle.
--Je le sais bien, dit-elle avec un triste et religieux sourire; mais il
n'y a pas autre chose à faire, n'est-ce pas?
Wolff hésita; il sentit un aveu frissonner sur ses lèvres; mais il eut
honte du bonheur qu'il pouvait réclamer; puisque Gertrude devinait la
mort et lui souriait, pourquoi aurait-il refusé sa part du calice?
--Il n'y a pas autre chose à tenter, Gertrude, je vous le répète, M.
Gottlieb est inflexible. Votre père, qui vous aime, n'essayera pas de
vous contraindre; mais la misère à son âge, mais le chagrin de quitter
cette maison le tueraient; le devoir de le sauver est un devoir absolu.
--Je vous estime plus que je ne puis dire, monsieur Wolff, dit Gertrude
avec un commencement d'exaltation. Vous faites bien de parler de devoir;
c'est le mot des grands coeurs. O ma mère! ajouta-t-elle en soupirant,
quel bonheur que vous ayez fait de moi une chrétienne; je puis et je
sais me dévouer. Mais pourvu que j'en meure, mon ami!
Wolff garda le silence; s'il eût parlé, il eût peut-être fait le même
voeu.
--Maintenant que nous sommes d'accord, reprit Gertrude avec une sérénité
de martyre, racontez-moi donc ce qui s'est passé.
Wolff transmit tous les détails qu'il avait reçus de M. Arnold. Quand il
eut fini:
--Vous avez raison, mon ami, dit la jeune fille. Mon pauvre père ne
pourrait pas quitter la maison. Monsieur Wolff, vous me promettez de le
consoler si je meurs bientôt.
--Ah! Gertrude! vous vivrez!
--Prenez garde, monsieur Wolff, vous allez mentir, dit avec un sourire
angélique la pauvre enfant. Mais ne laissez jamais supposer à mon père
que j'ai pu sacrifier quelque chose à son bonheur. Je paye assez cher
son repos pour qu'aucun remords ne vienne le troubler. C'est tout ce que
vous avez à me dire, n'est-ce pas?
--Tout.
--Eh bien! vous voyez, cela ne demandait pas tant de préparation.
Bonsoir, monsieur Wolff, ajouta Gertrude qui se mit à enrouler son
ouvrage, et qui, pour la première fois, ne tendit pas la main à son
voisin.
Le pauvre Wolff comprit cette réserve. La jeune fille se sentait déjà
fiancée à un autre. Il se leva, salua et se dirigea lentement vers la
porte. Comme il allait sortir:
--Monsieur Wolff, dit Gertrude d'une voix qui, malgré ses efforts, se
voilait de larmes, je devrais vous dire adieu, car vous partez demain,
sans doute.
L'étudiant se retourna, et joignant les mains avec ferveur:
--Merci, Gertrude, merci de me laisser partir, merci surtout de vouloir
que je parte.
Il embrassa dans un regard rapide le doux tableau qu'il voyait pour la
dernière fois: Gertrude assise et éclairée par la lampe, cette table où
si souvent il s'était accoudé, cette salle où tous les meubles
attestaient les longs soirs passés en famille et les beaux rêves qu'il
avait faits tout bas; puis, ouvrant la porte, il regagna sa chambre en
s'appuyant au mur. M. Arnold l'attendait au passage.
--Eh bien! mon ami?
--Eh bien! mademoiselle Gertrude consent; elle vous le dira elle-même.
Ce mariage ne lui déplaît pas.
--Il ne lui déplaît pas. Pauvre enfant!
Wolff craignit d'être obligé de répondre à d'autres questions; il se
hâta de serrer la main à M. Arnold et de rentrer chez lui.
Quand il fut seul, les larmes séchées depuis le matin reparurent plus
violentes, plus insensées. Une heure après il entendit frapper à sa
porte, il courut ouvrir. C'était Marguerite.
--Eh bien! et vous aussi? dit-elle en lui voyant essuyer ses yeux.
--Comment? est-ce que Gertrude?...
--Ah! mon cher monsieur, quand je suis descendue dans la salle à manger,
je l'ai trouvée étendue sur le carreau, comme morte; je l'ai prise dans
mes bras, je l'ai presque portée dans sa chambre; et là, bonne sainte
Vierge! elle a eu la première, la seule attaque de nerfs que je lui aie
jamais vue. J'ai cru qu'elle allait rejoindre sa mère. Enfin elle s'est
calmée, c'est-à-dire qu'elle a pu pleurer. Pauvre enfant! c'était bien
la peine de lui économiser les larmes, pour qu'elle les répandît toutes
à la fois. Quel chagrin! Elle en mourra. Oui, je vous le dis, et vous
souffrez cela?
--Marguerite, prenez bien garde! ne laissez rien deviner à M. Arnold. Je
partirai demain matin.
--Déjà!
--Oui, il n'est pas convenable que je reste. D'ailleurs, je n'aurais
peut-être pas le courage de me taire. Marguerite, jurez-moi, sur votre
salut, que vous ne quitterez par Gertrude.
--La quitter! pourquoi donc la quitterais-je? Ah! il faudra pourtant
bien, car je suis bien vieille, et un jour ou l'autre...
--Jurez-moi, Marguerite, si elle était malheureuse, si elle souffrait...
(Mais il est bien évident qu'elle sera malheureuse et qu'elle
souffrira!) Jurez-moi, si elle était malade, de me faire prévenir par un
mot; vous saurez toujours mon adresse. Je ne vivrai pas loin d'elle.
--Je vous promets, monsieur Wolff, dit la vieille bonne qui pleurait à
son tour.
--Allons, Marguerite, dites-moi adieu et embrassons-nous.
--Ah! mon Dieu! mon Dieu! moi qui rêvais tant de vous servir et de vous
appeler mon maître.
--Vous ne m'appellerez que votre ami, Marguerite.
--Qu'est-ce que nous allons devenir? Jésus! Marie!
Et la vieille servante se jeta en sanglotant dans les bras de Wolff, qui
fut obligé de la consoler et de lui renouveler ses instructions. Au
point du jour, sans avoir revu personne et en laissant un mot d'excuse
et d'adieu pour M. Arnold, Wolff quitta la maison. Il fut tout surpris
de ne pas sentir son coeur se déchirer plus profondément quand il
franchit le seuil. L'amour invincible qu'il emportait lui laissait, en
dépit de tous les événements et de toutes les conjectures, une espérance
qui rayonnait tout au fond de son coeur, même à travers la pensée de la
mort et du tombeau.
M. Gottlieb devait venir dans la journée chercher la réponse. Il fut
exact. Marguerite, en lui ouvrant la porte, le regarda d'un air si
farouche, que l'ancien joaillier en conçut bon espoir. M. Arnold, un peu
embarrassé, ne sachant trop s'il devait se réjouir ou se désoler de la
soumission de sa fille, triste d'ailleurs du départ de son ami Wolff,
s'avança au-devant de son débiteur:
--Bonjour, Gottlieb.
--Bonjour, Arnold. Eh bien! quelles nouvelles?
--Elles sont ce que vous désirez qu'elles soient.
--Comment! vous me payerez?
--Oui, je vous donne ce que j'ai de plus précieux, de plus cher au
monde.
--Quoi! mademoiselle Gertrude!
--Elle consent.
--Et votre voisin, notre ami Wolff, que dit-il?
--Wolff est parti pour ne plus revenir.
M. Gottlieb parut fort étonné de la prompte conclusion d'une affaire
dans laquelle sa malice se réservait sans doute plus d'une occasion de
se faire sentir. Il voulut entendre de Gertrude elle-même la
confirmation de son bonheur.
La jeune fille, très-pâle, mais impassible en apparence, descendit.
--Est-il vrai, mademoiselle, que vous consentez à devenir ma femme?
demanda Gottlieb.
--Oui, monsieur, si mon père le permet, voici ma main.
--C'est librement que vous me la tendez?
Gertrude hésita, comme si une protestation pouvait attendrir et désarmer
l'usurier! Mais elle pensa que Wolff était parti, qu'elle ne le verrait
plus, que M. Gottlieb réclamait sa proie, qu'il fallait s'immoler, en
épargnant des remords à son père.
--C'est librement, répondit-elle.
On eût dit qu'à son tour l'ancien joaillier ressentait quelque
hésitation. Craignait-il un piége? ou bien, ce tyran qui, après tout,
n'était pas un monstre, mais un simple égoïste, était-il touché et plus
ému qu'il ne voulait le laisser paraître de ce sacrifice? En dépit des
vraisemblances, je pencherais pour cette dernière opinion.
--Mademoiselle, dit-il le plus gracieusement qu'il put à Gertrude,
j'apprécie toute la bonté, toute la générosité de votre coeur. Je ne
serai pas un ingrat. Mon vieux camarade, cette maison vous reste; et
vous, Gertrude, vous aurez à ma mort toute ma fortune. Je m'arrangerai
pour vivre le moins longtemps possible.
Gertrude eut un pâle sourire, qui revendiquait sans doute le droit de
mourir la première. Gottlieb ne vit que le mouvement des lèvres, il n'en
devina pas le sens. Il s'inclina, remercia encore; et tout fut dit pour
ce jour-là sur ce sujet.
Le mariage s'accomplit. Il y eut des gens pour l'envier. Gertrude ne
démentit pas un instant l'engagement qu'elle avait pris. Pâle, mais
trouvant le courage de rassurer son père, elle s'efforça de ne pas
penser à Wolff en recevant l'anneau de M. Gottlieb. Elle pria avec
ferveur; et il lui sembla que sa mère dans le ciel tressaillait à la vue
de son sacrifice et lui promettait bientôt une place auprès d'elle.