--Eh bien, je m'en irai, mon vieil ami, mais quand je serai convaincu
que je n'ai plus d'autre service à vous rendre. Avez-vous interrogé
mademoiselle Gertrude?
--Je n'ai pas osé encore, et si vous vouliez...
--Que je lui parle de cet horrible projet? moi!
--Oui, vous, mon ami, pourquoi pas? demanda simplement M. Arnold; vous
êtes avec moi et Marguerite son ami le plus cher. Elle vous dira tout à
vous.
Wolff, dont le premier mouvement avait été de refuser, se ravisa tout à
coup.
--Pourquoi pas? se dit-il aussi à lui-même; de quel droit hésiterais-je
à lui parler? Est-ce que j'ai un intérêt?
--Mon cher monsieur Arnold, c'est une mission bien délicate et bien
pénible que vous réclamez de moi, dit-il en passant la main sur son
front pour en essuyer la sueur; mais je la remplirai. Ce soir, si vous
le permettez, je descendrai; vous me laisserez seul avec mademoiselle
Gertrude, et je serai digne, par les conseils que je lui donnerai, de
votre amitié et de la sienne.
Le pauvre M. Arnold, sinon consolé, du moins tiré d'un embarras relatif,
remercia Wolff du fond du coeur, essuya les grosses larmes qui roulaient
sur ses joues, et promit d'avoir du courage, quelle que fût l'épreuve à
laquelle il était réservé.
Quant à Wolff, dès qu'il se retrouva seul dans sa chambre, il s'enferma,
prit sa tête à deux mains, et, avant toute délibération, soulagea son
coeur et pleura comme un enfant.
--Il avait raison, cet homme horrible et grotesque, répétait-il, il
avait raison, je pleure. Mon Dieu! que vais-je devenir et que
deviendront-ils tous?
Wolff n'était pas un présomptueux, ni un égoïste. S'il eût suffi de
broyer son coeur, de se condamner à un malheur et à des regrets éternels
pour sauver ses amis, il n'eût pas hésité. Mais son devoir lui
apparaissait plus difficile et plus obscur.
Le reste du jour s'écoula dans cet entretien suprême; quand la nuit
vint, Wolff n'était pas plus avancé: il avait les mêmes doutes, les
mêmes hésitations.
--Dieu m'inspirera, dit-il, en se préparant à descendre.
Gertrude tricotait dans la salle à manger. Marguerite filait auprès
d'elle, et M. Arnold, penché sur une gazette, paraissait absorbé dans sa
lecture et dans le commentaire de nouvelles politiques dont il n'avait
pas déchiffré le premier mot; mais, en réalité, le pauvre homme écoutait
son coeur battre, et n'osait prononcer un mot, de peur de laisser voir
l'anxiété qui le torturait.
Wolff entra, résolu, grave, décidé à tout subir, mais ne sachant trop ce
qu'il allait dire. Dès que M. Arnold l'aperçut:
--Marguerite, dit-il, viens dans ma chambre, j'ai à te parler.
--Mon père, dit aussitôt Gertrude qui laissa son ouvrage pour se lever,
seriez-vous malade?
--Ne t'inquiète pas, ma fille, et reste là. Tiens compagnie à notre ami
Wolff.
Gertrude, étonnée de ce refus, allait insister; mais elle se trouva en
présence de leur hôte qui lui dit aussi:
--Restez, mademoiselle Gertrude. Monsieur votre père me permet de vous
entretenir.
Gertrude avait rougi, et instinctivement elle avait porté la main à sa
poitrine, tant elle était surprise et troublée. M. Arnold se hâta de
sortir, suivi de Marguerite.
Wolff prit une chaise et parla ainsi.