IV

Roméo et Juliette.

M. Gottlieb, il faut le reconnaître, remplit très-exactement sa

promesse; il déchira ou rendit à M. Arnold tous les billets qu'il en

avait reçus, et ce dernier, en rentrant dans sa maison, put se dire

qu'il en était bien véritablement le propriétaire. Toutes les preuves de

sa dette avaient été anéanties. Il faut avouer que la satisfaction

ressentie par M. Arnold contribua à dissiper les derniers doutes et les

quelques scrupules qui lui restaient encore. Décidément Gottlieb était

un honnête homme et sa fille devait être heureuse. Cet ancien marchand

faisait entrer la probité commerciale en ligne de compte pour le

bonheur.

Gertrude ne chercha pas à détruire cette illusion; mais sa pâleur, sa

morne sérénité étaient de terribles confidents pour un père ingénieux.

M. Arnold ne l'était pas; il voyait l'apparence, et parce qu'il ne

sentait pas de larmes dans les yeux de sa fille, quand il l'embrassait

sur les yeux, il s'imaginait qu'elle ne pleurait pas. Comme si les

larmes les plus douloureuses n'étaient pas celles qui s'égouttent

silencieusement au dedans de nous et qui ne vont pas chercher des

consolations en se faisant voir au dehors!

Deux personnes n'étaient pas dupes de cette résignation, Gottlieb et

Marguerite. L'ancien joaillier aimait Gertrude; il n'avait voulu

sérieusement l'épouser que pour se venger de la cruelle plaisanterie de

M. Wolff. Sans cet incident, il se fût peut-être contenté de la joie

paternelle de la voir tous les soirs, de lui sourire, de l'embrasser au

front. Mais, bafoué par son rival, il usa et il abusa des armes

terribles qu'il avait; et, sans en éprouver de repentir, il se sentait

un peu confus de sa victoire. Aussi, par tous les moyens possibles,

s'efforçait-il de prouver sa reconnaissance. Mais la seule chose, hélas!

qu'il ne pût donner, c'était la seule qui pût sauver Gertrude. La pauvre

femme dépérissait. Sans hâter autrement que par ses voeux l'heure de sa

mort et de sa délivrance, elle jouissait de se sentir menacée, et elle

constatait avec une joie profonde chaque symptôme qui l'approchait du

but.

Marguerite était dans le secret.

--Vous n'êtes pas raisonnable! disait-elle à sa jeune maîtresse.

--Il s'agit bien de raison! répliquait Gertrude en levant les yeux au

ciel.

Marguerite n'osait pas parler de M. Wolff. Elle comprenait, avec

l'instinct de son dévouement, que la pensée de son ami ne rattacherait

pas Gertrude à la vie; au contraire. Du reste, la vieille servante en

voulait moins à M. Gottlieb qu'à M. Arnold. N'était-ce pas ce dernier

qui avait causé tout le mal? Comme un jour le père de Gertrude se

plaignait seul à Marguerite du ton rogue qu'elle affectait envers lui,

le coeur de celle-ci déborda tout à coup; elle se vengea, en devenant

parjure.

--Ah! monsieur, vous vous étonnez de ma mauvaise humeur, vous devriez

dire de ma rancune!

--Que t'ai-je donc fait, Marguerite?

--A moi? rien. Mais à votre fille?

--A ma fille! N'est-elle pas heureuse?

--Heureuse, elle, la pauvre âme! Vous êtes donc aveugle? vous ne voulez

donc rien voir? Comment! vous ne vous apercevez pas qu'elle meurt,

qu'elle languit, et que vous la pleurerez bientôt, vous qui n'avez pas

su vous sacrifier pour elle?

--Tu es folle, Marguerite. Gertrude paraît heureuse. Ce mariage, c'est

elle qui l'a voulu. Je ne l'ai pas forcée.

--Oui, vous ne lui avez pas mis le couteau sur la gorge. Vous ne lui

avez pas dit: Meurs, pour que je vive à mon aise! Mais vous avez gémi

devant elle, et pour vous conserver la maison que vous aimiez, les

habitudes que vous aviez prises, elle s'est jetée tête baissée dans le

mariage.

--C'est impossible! dit M. Arnold avec stupeur.

--Impossible! demandez à M. Wolff qui s'est en allé le désespoir dans

l'âme! demandez à ces pauvres enfants qui se sont aperçus qu'ils

s'aimaient, quand leur séparation est devenue fatale! Est-ce que je ne

l'ai pas rapportée morte dans sa chambre, le soir où M. Wolff lui a

conseillé de se sacrifier pour vous? Est-ce que je n'ai pas entendu M.

Wolff pleurer toute la nuit? Vous avez fait le malheur de ceux que vous

aimiez, et vous voulez que je ne vous garde pas rancune! Mais si je ne

vous aimais pas, monsieur, j'aurais été capable de vous tuer.

M. Arnold réfléchit et comprit. Il tomba sur un siége et se couvrit le

visage de ses deux mains:

--Oh! malheureux que je suis! J'ai été lâche! Et ma femme, qui a vu

cela dans le ciel, comme elle a dû me mépriser!

Quand il rencontra sa fille, M. Arnold l'attira à l'écart:

--Pardonne-moi, ma bonne Gertrude, lui dit-il en fléchissant le genou,

j'ai été aveugle et sourd, je n'ai rien vu, je n'ai rien deviné. Tu

souffres pour moi, pardonne-moi, car je ne me pardonnerai jamais.

Gertrude essaya de le calmer, et fit mentir son regard, n'osant pas

mentir elle-même.

--Marguerite m'a tout dit, ajouta Arnold, et je vois clair maintenant.

Tu aimais notre...

Gertrude l'interrompit.

--Je n'aime que vous, mon père, et vous me ferez de la peine si vous

êtes triste encore.

--Vois-tu bien, s'écria assez spirituellement M. Arnold, vois-tu bien

que tu n'aimes pas ton mari!

Gertrude lui mit la main sur les lèvres et l'empêcha de continuer.

Marguerite fut sévèrement grondée; mais la pauvre femme serait morte de

ne pas parler; elle éprouvait une bien insuffisante consolation des

reproches adressés à M. Arnold. Toutefois, il lui semblait juste que le

père de Gertrude connût bien toute la violence de la tendresse de sa

fille. Hélas! à cet égard la conviction de M. Arnold fut complète. Ce

pauvre vieillard avait reçu un coup mortel. Il s'enferma dans sa maison,

ne sortit plus, passa les journées entières à pleurer, et s'éteignit au

bout de six mois.

Heureusement, pour la conscience de Marguerite, les médecins ne croient

pas aux maladies morales. Ils trouvèrent des raisons si plausibles de la

mort de M. Arnold, que l'on fut convaincu, et que Marguerite resta

persuadée, au contraire, que, sans le sacrifice de sa fille, le pauvre

homme, miné par la maladie et le désespoir, serait mort six mois plus

tôt.

Quant à l'opinion de Gertrude à cet égard, nul ne la connut jamais. Elle

voulait si bien mourir, qu'elle porta le deuil de son père comme une

espérance, et qu'elle pleura M. Arnold, comme s'il partait sans elle

pour un rendez-vous auquel ils étaient attendus l'un et l'autre. M.

Gottlieb essaya de la distraire; mais il ne put la guérir: un mal

mystérieux la dévorait. Au bout d'un an, des évanouissements qui

faisaient craindre à chaque fois qu'elle ne rendît le dernier soupir

devinrent très-fréquents. Tous les médecins de la ville furent

consultés; ils crurent à une maladie de coeur, à un anévrysme, et M.

Gottlieb fut prévenu du danger qui menaçait sa femme. Il devait

s'attendre à la voir un jour tomber morte entre ses bras.

Cette perspective, qui menaçait l'ancien joaillier comme un châtiment,

ne contribua pas peu à assombrir son humeur. Il craignit que sa présence

ne hâtât ce moment fatal. Il vécut désormais seul, à l'écart, laissant

Gertrude à ses longues mélancolies. Un jour, en rentrant d'une visite

qu'il avait été faire au cimetière à son vieil ami Arnold, il entendit

un grand cri. Il sentit ses cheveux se dresser sur sa tête; ses jambes

fléchissaient; il tomba à genoux sur les premières marches de l'escalier

et essaya de prier; sa femme était morte.

M. Gottlieb, dont nous connaissons d'ailleurs le courage, n'osa pas

monter dans la chambre de celle qu'il avait tuée. Il se rendait justice.

Quand Marguerite, levant les bras et jetant de grands cris, descendit

lui confirmer le cruel événement:

--Adieu, adieu, dit-il.

Et, effaré, grelottant, comme s'il eût été poursuivi, il vint dans la

maison de M. Arnold, restée déserte depuis la mort de ce dernier,

s'enfermer, pleurer, ou plutôt mugir, en proie à tous les remords et à

toutes les épouvantes.

Marguerite resta seule, chargée de rendre à la fille les tristes devoirs

qu'elle avait rendus à la mère. La pauvre femme n'oublia pas, dans sa

douleur, la promesse qu'elle avait faite à Wolff: elle le fit prévenir

en toute hâte. Il n'était pas loin. Caché dans une petite chambre de la

ville, depuis quelques jours, il usait son courage à combiner les moyens

de soustraire celle qu'il aimait à une mort certaine. Mais par une

pusillanimité qui tenait à de pieuses idées de famille, dont je n'ai pas

à le défendre, chaque fois qu'il voulait intervenir résolûment, du droit

de son amour, et enlever Gertrude à la captivité qui l'étouffait, un

scrupule l'arrêtait court. Gertrude était mariée; Gertrude était la

femme d'un autre: il la déshonorait pour la sauver. Je sais bien que ces

craintes et ce respect eussent fait sourire en France. Dans la petite

ville d'Allemagne dont je parle, elles faisaient hésiter le coeur

honnête et rigide qui craignait d'entacher d'une honte involontaire la

renommée de Gertrude.

Pourtant il était résolu à agir, à contraindre M. Gottlieb, quand le

sinistre message vint lui donner tous les droits.

--Elle est bien à moi maintenant! s'écria-t-il, dans le premier

transport d'une douleur farouche, et il accourut à la maison mortuaire.

Sur le seuil, il s'arrêta. Des sanglots se faisaient entendre.

Marguerite, après avoir habillé Gertrude comme pour le jour de ses

noces, n'avait pas pu soutenir plus longtemps le fardeau de son chagrin,

et, entourée de voisines et de servantes, elle s'écriait vers Dieu, lui

demandant un miracle, et se reposant de son courage dans son désespoir.

Wolff se sentit pénétré de cette foi sublime qui fait contempler

l'éternité à travers la tombe.

--Rien ne nous séparera plus, dit-il; son âme m'attend, et je la

rejoindrai bientôt.

Refoulant ses larmes, il monta, comme un martyr qui gravit le bûcher. A

sa vue, les pleurs et les cris de la pauvre Marguerite redoublèrent.

--Je vous l'avais bien dit, lui cria-t-elle, qu'elle en mourrait!

Wolff sourit, mais d'un sourire à faire peur pour sa raison; il vint

droit au lit où Gertrude reposait dans sa blanche parure, et, prenant la

main de la morte, il en arracha l'anneau nuptial, s'agenouilla, et

déposa sur cette main décolorée le premier baiser qu'il eût encore osé

donner à Gertrude.

Tous les assistants comprirent, par une pudeur touchante, qu'il ne

fallait pas intervenir entre Dieu, l'amour et la mort, et se retirèrent.

Quand Wolff se vit seul, il prit un flambeau et contempla avec une

volupté navrante ce beau visage qui lui souriait dans ses rêves:

--Comme elle est changée! murmura-t-il; je ne pourrai jamais me souvenir

de cette pâleur et de ces yeux caves, je la verrai toujours avec ses

joues roses et son lumineux sourire; mais qu'importe le souvenir! ne

serai-je pas bientôt avec elle?

Pendant quelques minutes, les idées les plus folles, les plus sauvages

lui traversèrent l'esprit. Il fut tenté de mettre le feu aux rideaux, de

provoquer un incendie et de se laisser brûler, en tenant Gertrude entre

ses bras. Mais cette chaste amie se défendait par la mort, comme elle

s'était défendue vivante, par son innocence et par sa candeur. Il

n'osait pas la prendre; il eût craint de la profaner, en la soulevant de

ce lit nuptial, redevenu son lit de fiancée.

Pendant qu'il la dévorait des yeux, à travers toutes les extravagances

qui assiégeaient son cerveau, il se mêla je ne sais quel vague souvenir

poétique à sa douleur. Il est faux de croire que les grands chagrins

soient toujours simples; ils cherchent instinctivement des termes de

comparaison, des hyperboles. Wolff pensa qu'il était comme Roméo devant

la tombe de Juliette; mais Juliette n'était pas morte, et elle avait pu

recevoir dans un baiser le dernier soupir de son amant. Juliette n'était

pas morte! Gertrude l'était-elle donc? Cette froideur était-elle bien

celle du cadavre? Une illusion, une folie, un souhait impossible lui fit

regarder avec plus d'attention; il mit son oreille sur ce sein qui avait

cessé de battre depuis quelques heures à peine; il lui sembla qu'un

mouvement persistait encore; il s'éloigna irrité de lui-même, mais il

revint poser la main sur le front et crut sentir une moiteur.

--Mon Dieu! mon Dieu! s'écria-t-il, ne me faites pas devenir fou!

Il courut décrocher un petit miroir, le plaça sur les lèvres de

Gertrude. O miracle, le miroir se couvrit d'une légère vapeur.

--Elle vit! elle vit! s'écria-t-il.

Et soulevant sa bien-aimée, réchauffant ses mains dans les siennes,

improvisant, avec les fioles laissées dans la chambre, un breuvage qui

pouvait être un poison, mais dont Dieu permit qu'il fît un cordial, il

entr'ouvrit les lèvres contractées par une sorte de catalepsie, versa

quelques gouttes et attendit.

Gertrude n'était pas morte; cette longue syncope avait trompé

Marguerite. Aucun médecin n'avait encore été prévenu, et le miracle que

demandait et que crut obtenir Wolff, n'était qu'un phénomène tout

naturel qui se fût produit sans doute quelques minutes plus tard.

On a tant abusé de ces résurrections que je me permettrai d'abréger les

détails de celle-ci; tout le monde peut suppléer par ses souvenirs.

En revenant à la vie, Gertrude fut d'abord étonnée, et n'eut pas

conscience de ce qui se passait; elle regarda autour d'elle sans voir et

balbutia:

--Marguerite!

--Elle va venir, répondit doucement Wolff.

Cette voix fit tressaillir madame Gottlieb; on eût dit que son coeur

recevait une atteinte; l'intelligence embarrassée dans les brumes se

dégagea soudainement:

--Wolff, c'est vous!

--Oui, c'est moi, Gertrude, moi, votre ami.

--Vous! Comment êtes-vous ici? pourquoi suis-je là? quelle est cette

toilette?

--Gertrude, vous nous avez fait bien peur! la pauvre Marguerite s'est

imaginé que je pouvais venir.

--On m'a crue morte, n'est-ce pas?

Wolff répondit d'un mouvement de tête; il commençait à songer que la vie

lui enlevait Gertrude.

--Où est mon mari? demanda celle-ci.

--Il a eu peur, il a eu honte sans doute, il se sera enfui.

--Morte! morte! voilà donc comment on meurt! murmura la pauvre femme en

laissant retomber sa tête sur l'oreiller.

--Chassez ces idées funèbres, Gertrude, vous vivrez; Dieu ne veut pas

que vous mouriez encore.

--Hélas! je n'ai donc pas assez souffert.

--Mais Dieu ne veut pas que vous souffriez davantage, reprit Wolff, avec

une résolution qui frappa madame Gottlieb. Tout le monde vous croit

morte, Gertrude, restez morte pour tout le monde et ne vivez que pour

moi!

--C'est impossible, Dieu ne m'a pas déliée de mon serment.

--Mais ce lâche abandon de votre mari?

--Mon honneur ne dépend pas de mon mari; il dépend de moi seule.

--Marguerite nous gardera le secret; fuyons.

--Ah! monsieur Wolff, pourquoi êtes-vous venu? dit d'un ton de

supplication touchante Gertrude effrayée. J'avais gardé de votre courage

et de votre fidélité au devoir un si bon souvenir! Ne gâtez pas notre

passé de confiance et de joie pure. Retirez-vous, mon ami. Vous avez cru

venir dans la chambre d'une morte; vous ne pouvez pas rester dans la

chambre de madame Gottlieb.

Tout cela fut dit d'une voix douce et ferme, avec une simplicité

adorable. Wolff se sentait dominé par cette innocence; il se tut pendant

quelques instants, se consulta; l'orage qui grondait en lui s'apaisa

sous sa volonté; il fut jaloux de Gertrude, et élevant son sacrifice à

la hauteur de celui de la jeune femme:

--Vous avez raison, madame, lui dit-il avec tristesse, nous n'avons pas

encore assez souffert, la mort nous unissait, la vie nous sépare. Adieu.

Il fit un pas pour sortir; mais s'arrêtant tout à coup:

--C'est pourtant un plus grand sacrilége de vous abandonner à une

existence odieuse! Ah! si Gottlieb était là, je le prendrais pour juge

entre lui et moi!

--Eh bien, dit Gertrude, avec une énergie placide qui étonnait, après la

longue syncope dont elle sortait à peine: conduisez-moi à mon mari.

--Quoi! vous voulez?...

--Je veux qu'il sache que pendant qu'il m'abandonnait, vous me sauviez;

que, quand il fuyait, vous accouriez, et que pouvant fuir ensemble, nous

avons respecté les droits d'un homme qui ne les respectait plus

lui-même, et fait notre devoir, quand même.

--Gertrude, y songez-vous?...

--Je ne veux pas que M. Gottlieb apprenne par d'autres que par moi ce

qui s'est passé. Je veux que dans la solennité de cette nuit, mon coeur

soit compris par vous et par lui. Après..... je pourrai mourir. Monsieur

Wolff, appelez Marguerite.

Wolff alla chercher la vieille servante.

--Croyez-vous aux miracles, lui dit-il?

--Je crois en Dieu, répondit-elle.

--Eh bien, entrez et voyez.

Marguerite fut éblouie comme par une vision, en apercevant Gertrude

debout, au milieu de la chambre, dans sa toilette de mariée. Elle crut à

un mirage, à un sortilége, mais quand elle sentit dans les siennes les

mains de la jeune femme; quand elle put l'embrasser; alors il fallut

bien se rendre à l'évidence et remercier Dieu.

--Ah! je savais bien que j'avais trouvé les bonnes prières pour

attendrir le ciel, s'écria la pauvre femme, dans un accès de pieux

orgueil.

Wolff sourit.

--Ma bonne Marguerite, dit Gertrude, une autre fois, ne sois pas si

prompte à me croire morte.

--Vous l'étiez! n'est-ce pas, monsieur Wolff? répliqua Marguerite.

--Eh bien! je pourrais l'être encore, de la même façon, sans que ce fût

pour toujours. J'ai le secret de ressusciter. Marguerite, où est M.

Gottlieb?

--Dans la maison du faubourg, sans doute.

--C'est bien, dit Gertrude; c'est là, en effet, que doit avoir lieu

notre première rencontre. Venez, monsieur Wolff.

Et madame Gottlieb, s'enveloppant du voile qui avait été placé sur sa

tête, fit quelques pas pour sortir.

--Où allez-vous ainsi, à pareille heure et dans ce costume? demanda

Marguerite.

--Je vais retrouver mon mari, répondit Gertrude. Je vais le consoler,

ajouta-t-elle en souriant.

--Mais vous êtes si faible.

--M. Wolff m'accompagnera jusque-là. Ne sois pas inquiète, Marguerite,

et attends-nous!

Marguerite n'essayait plus de comprendre. Les émotions de la journée et

celle qu'elle venait de ressentir par surcroît l'étourdissaient et

l'accablaient. Elle tomba dans un fauteuil, et dit avec un soupir de

lassitude:

--Jésus, Marie! que vais-je encore voir cette nuit!

Madame Gottlieb, affermissant son pas, descendit l'escalier et sortit de

la maison, appuyée au bras de Wolff. La nuit était belle et douce, on

était au printemps; la lune éclairait, et répandait comme une tenture

argentée au-devant de Gertrude; une brise légère soulevait les

extrémités de son voile et les faisait flotter comme des ailes.

--L'air des vivants a encore des douceurs pour moi, dit la jeune femme.

Je respire plus à l'aise: je crois, monsieur Wolff, que je suis guérie!

Wolff ne répondit rien. Il pensait que la route n'était pas longue à

parcourir; qu'ils seraient bientôt arrivés à la maison du faubourg; que

M. Gottlieb reprendrait son bien, et qu'il se retrouverait seul, lui,

avec son amour et ses regrets.

--Voyez donc, monsieur Wolff, comme les étoiles sont éclatantes! disait

Gertrude; quelle nuit! Dans quelle étoile serais-je allée, si j'étais

morte? Vous qui êtes un savant, vous me direz cela.

Wolff cherchait vainement des mots. Il regardait les étoiles avec

Gertrude et soupirait. Son coeur battait dans sa poitrine; encore

quelques minutes, et il devait laisser échapper pour jamais le rêve

qu'il escortait.

On arriva à la petite maison du faubourg.

--M. Gottlieb dort peut-être, dit Wolff avec ironie; nous allons le

réveiller.

--Ne le calomniez pas, répondit Gertrude avec douceur; lui aussi souffre

beaucoup, je le sais.

--Eh bien! voilà une visite qui va le consoler, reprit Wolff avec un

accent dans lequel on sentait une fureur sourde. Et saisissant le

marteau de la porte, il frappa deux coups avec violence.

--Vous frappez comme pour réveiller un mort, dit Gertrude.

--Je frappe au nom d'une morte et à la porte d'un tombeau.

Gertrude ne répondit rien. Des pas se faisaient entendre; on vit briller

une lumière par le trou de la serrure.

--Il hésite à ouvrir, murmura Wolff; il a peur.

Mais comme s'il eût voulu démentir cette assertion, M. Gottlieb, qui en

effet avait peur et se consultait, ouvrit résolument la porte, en

avançant sa bougie, sans doute en guise d'arme offensive, au moins,

contre les visions et les fantômes.

A la vue de sa femme, qu'il croyait étendue dans son cercueil, M.

Gottlieb poussa un cri sourd; sa figure se contracta; jamais l'épouvante

ne mit une empreinte plus rapide, plus énergique sur un visage. Il

voulut parler, recula jusqu'au milieu du couloir, en agitant ses mains,

et tout à coup tomba foudroyé.

Gertrude s'élança; Wolff ramassa la bougie échappée aux mains de M.

Gottlieb. L'ancien joaillier étendu sans mouvement râlait sur le

carreau.

--Un médecin! s'écria Gertrude, qui souleva la tête de son mari.

Wolff courut réveiller un médecin dans le voisinage. Celui-ci vint en

toute hâte et fut assez surpris de trouver M. Gottlieb dans le couloir

de sa maison, la tête appuyée sur les genoux de madame Gottlieb,

couronnée comme au jour de ses noces et vêtue de blanc. Il tenta une

saignée sans résultat, et porta avec l'aide de Wolff le corps de

l'ancien joaillier sur un lit.

Le lendemain, tout le monde sut dans la ville que M. Gottlieb était mort

de peur et qu'il croyait aux revenants.

--C'est étonnant! disait-on; lui, un esprit fort!

Il est vrai que c'était M. Gottlieb qui avait répandu sur lui-même cette

opinion, à laquelle il donna lui-même un éclatant démenti.

Wolff n'eut pas de remords. Gertrude en ressentit de véritables; mais

elle n'avait pas besoin de faire absoudre ses intentions, qui avaient

été pures, et comme, en définitive, les actes ne sont pas responsables,

aux yeux de la morale, des conséquences qui se produisent contrairement

aux intentions, la conscience de madame Gottlieb finit par s'apaiser.

Gertrude et Wolff ne sont pas mariés; mais ils le seront dès leur

retour, car ils voyagent. La vieille Marguerite les attend dans une

jolie maison qu'on prépare pour eux. Ils ne veulent pas habiter la

maison où Gertrude a failli mourir, ni la maison où M. Gottlieb est

mort. C'est déjà bien assez pour leur délicatesse d'user de la fortune

du joaillier, qui se trouva léguée à sa veuve par un testament en bonne

forme.

L'île des rêves: Aventures d'un Anglais qui s'ennuie · 第 41 / 51 题