Roméo et Juliette.
M. Gottlieb, il faut le reconnaître, remplit très-exactement sa
promesse; il déchira ou rendit à M. Arnold tous les billets qu'il en
avait reçus, et ce dernier, en rentrant dans sa maison, put se dire
qu'il en était bien véritablement le propriétaire. Toutes les preuves de
sa dette avaient été anéanties. Il faut avouer que la satisfaction
ressentie par M. Arnold contribua à dissiper les derniers doutes et les
quelques scrupules qui lui restaient encore. Décidément Gottlieb était
un honnête homme et sa fille devait être heureuse. Cet ancien marchand
faisait entrer la probité commerciale en ligne de compte pour le
bonheur.
Gertrude ne chercha pas à détruire cette illusion; mais sa pâleur, sa
morne sérénité étaient de terribles confidents pour un père ingénieux.
M. Arnold ne l'était pas; il voyait l'apparence, et parce qu'il ne
sentait pas de larmes dans les yeux de sa fille, quand il l'embrassait
sur les yeux, il s'imaginait qu'elle ne pleurait pas. Comme si les
larmes les plus douloureuses n'étaient pas celles qui s'égouttent
silencieusement au dedans de nous et qui ne vont pas chercher des
consolations en se faisant voir au dehors!
Deux personnes n'étaient pas dupes de cette résignation, Gottlieb et
Marguerite. L'ancien joaillier aimait Gertrude; il n'avait voulu
sérieusement l'épouser que pour se venger de la cruelle plaisanterie de
M. Wolff. Sans cet incident, il se fût peut-être contenté de la joie
paternelle de la voir tous les soirs, de lui sourire, de l'embrasser au
front. Mais, bafoué par son rival, il usa et il abusa des armes
terribles qu'il avait; et, sans en éprouver de repentir, il se sentait
un peu confus de sa victoire. Aussi, par tous les moyens possibles,
s'efforçait-il de prouver sa reconnaissance. Mais la seule chose, hélas!
qu'il ne pût donner, c'était la seule qui pût sauver Gertrude. La pauvre
femme dépérissait. Sans hâter autrement que par ses voeux l'heure de sa
mort et de sa délivrance, elle jouissait de se sentir menacée, et elle
constatait avec une joie profonde chaque symptôme qui l'approchait du
but.
Marguerite était dans le secret.
--Vous n'êtes pas raisonnable! disait-elle à sa jeune maîtresse.
--Il s'agit bien de raison! répliquait Gertrude en levant les yeux au
ciel.
Marguerite n'osait pas parler de M. Wolff. Elle comprenait, avec
l'instinct de son dévouement, que la pensée de son ami ne rattacherait
pas Gertrude à la vie; au contraire. Du reste, la vieille servante en
voulait moins à M. Gottlieb qu'à M. Arnold. N'était-ce pas ce dernier
qui avait causé tout le mal? Comme un jour le père de Gertrude se
plaignait seul à Marguerite du ton rogue qu'elle affectait envers lui,
le coeur de celle-ci déborda tout à coup; elle se vengea, en devenant
parjure.
--Ah! monsieur, vous vous étonnez de ma mauvaise humeur, vous devriez
dire de ma rancune!
--Que t'ai-je donc fait, Marguerite?
--A moi? rien. Mais à votre fille?
--A ma fille! N'est-elle pas heureuse?
--Heureuse, elle, la pauvre âme! Vous êtes donc aveugle? vous ne voulez
donc rien voir? Comment! vous ne vous apercevez pas qu'elle meurt,
qu'elle languit, et que vous la pleurerez bientôt, vous qui n'avez pas
su vous sacrifier pour elle?
--Tu es folle, Marguerite. Gertrude paraît heureuse. Ce mariage, c'est
elle qui l'a voulu. Je ne l'ai pas forcée.
--Oui, vous ne lui avez pas mis le couteau sur la gorge. Vous ne lui
avez pas dit: Meurs, pour que je vive à mon aise! Mais vous avez gémi
devant elle, et pour vous conserver la maison que vous aimiez, les
habitudes que vous aviez prises, elle s'est jetée tête baissée dans le
mariage.
--C'est impossible! dit M. Arnold avec stupeur.
--Impossible! demandez à M. Wolff qui s'est en allé le désespoir dans
l'âme! demandez à ces pauvres enfants qui se sont aperçus qu'ils
s'aimaient, quand leur séparation est devenue fatale! Est-ce que je ne
l'ai pas rapportée morte dans sa chambre, le soir où M. Wolff lui a
conseillé de se sacrifier pour vous? Est-ce que je n'ai pas entendu M.
Wolff pleurer toute la nuit? Vous avez fait le malheur de ceux que vous
aimiez, et vous voulez que je ne vous garde pas rancune! Mais si je ne
vous aimais pas, monsieur, j'aurais été capable de vous tuer.
M. Arnold réfléchit et comprit. Il tomba sur un siége et se couvrit le
visage de ses deux mains:
--Oh! malheureux que je suis! J'ai été lâche! Et ma femme, qui a vu
cela dans le ciel, comme elle a dû me mépriser!
Quand il rencontra sa fille, M. Arnold l'attira à l'écart:
--Pardonne-moi, ma bonne Gertrude, lui dit-il en fléchissant le genou,
j'ai été aveugle et sourd, je n'ai rien vu, je n'ai rien deviné. Tu
souffres pour moi, pardonne-moi, car je ne me pardonnerai jamais.
Gertrude essaya de le calmer, et fit mentir son regard, n'osant pas
mentir elle-même.
--Marguerite m'a tout dit, ajouta Arnold, et je vois clair maintenant.
Tu aimais notre...
Gertrude l'interrompit.
--Je n'aime que vous, mon père, et vous me ferez de la peine si vous
êtes triste encore.
--Vois-tu bien, s'écria assez spirituellement M. Arnold, vois-tu bien
que tu n'aimes pas ton mari!
Gertrude lui mit la main sur les lèvres et l'empêcha de continuer.
Marguerite fut sévèrement grondée; mais la pauvre femme serait morte de
ne pas parler; elle éprouvait une bien insuffisante consolation des
reproches adressés à M. Arnold. Toutefois, il lui semblait juste que le
père de Gertrude connût bien toute la violence de la tendresse de sa
fille. Hélas! à cet égard la conviction de M. Arnold fut complète. Ce
pauvre vieillard avait reçu un coup mortel. Il s'enferma dans sa maison,
ne sortit plus, passa les journées entières à pleurer, et s'éteignit au
bout de six mois.
Heureusement, pour la conscience de Marguerite, les médecins ne croient
pas aux maladies morales. Ils trouvèrent des raisons si plausibles de la
mort de M. Arnold, que l'on fut convaincu, et que Marguerite resta
persuadée, au contraire, que, sans le sacrifice de sa fille, le pauvre
homme, miné par la maladie et le désespoir, serait mort six mois plus
tôt.
Quant à l'opinion de Gertrude à cet égard, nul ne la connut jamais. Elle
voulait si bien mourir, qu'elle porta le deuil de son père comme une
espérance, et qu'elle pleura M. Arnold, comme s'il partait sans elle
pour un rendez-vous auquel ils étaient attendus l'un et l'autre. M.
Gottlieb essaya de la distraire; mais il ne put la guérir: un mal
mystérieux la dévorait. Au bout d'un an, des évanouissements qui
faisaient craindre à chaque fois qu'elle ne rendît le dernier soupir
devinrent très-fréquents. Tous les médecins de la ville furent
consultés; ils crurent à une maladie de coeur, à un anévrysme, et M.
Gottlieb fut prévenu du danger qui menaçait sa femme. Il devait
s'attendre à la voir un jour tomber morte entre ses bras.
Cette perspective, qui menaçait l'ancien joaillier comme un châtiment,
ne contribua pas peu à assombrir son humeur. Il craignit que sa présence
ne hâtât ce moment fatal. Il vécut désormais seul, à l'écart, laissant
Gertrude à ses longues mélancolies. Un jour, en rentrant d'une visite
qu'il avait été faire au cimetière à son vieil ami Arnold, il entendit
un grand cri. Il sentit ses cheveux se dresser sur sa tête; ses jambes
fléchissaient; il tomba à genoux sur les premières marches de l'escalier
et essaya de prier; sa femme était morte.
M. Gottlieb, dont nous connaissons d'ailleurs le courage, n'osa pas
monter dans la chambre de celle qu'il avait tuée. Il se rendait justice.
Quand Marguerite, levant les bras et jetant de grands cris, descendit
lui confirmer le cruel événement:
--Adieu, adieu, dit-il.
Et, effaré, grelottant, comme s'il eût été poursuivi, il vint dans la
maison de M. Arnold, restée déserte depuis la mort de ce dernier,
s'enfermer, pleurer, ou plutôt mugir, en proie à tous les remords et à
toutes les épouvantes.
Marguerite resta seule, chargée de rendre à la fille les tristes devoirs
qu'elle avait rendus à la mère. La pauvre femme n'oublia pas, dans sa
douleur, la promesse qu'elle avait faite à Wolff: elle le fit prévenir
en toute hâte. Il n'était pas loin. Caché dans une petite chambre de la
ville, depuis quelques jours, il usait son courage à combiner les moyens
de soustraire celle qu'il aimait à une mort certaine. Mais par une
pusillanimité qui tenait à de pieuses idées de famille, dont je n'ai pas
à le défendre, chaque fois qu'il voulait intervenir résolûment, du droit
de son amour, et enlever Gertrude à la captivité qui l'étouffait, un
scrupule l'arrêtait court. Gertrude était mariée; Gertrude était la
femme d'un autre: il la déshonorait pour la sauver. Je sais bien que ces
craintes et ce respect eussent fait sourire en France. Dans la petite
ville d'Allemagne dont je parle, elles faisaient hésiter le coeur
honnête et rigide qui craignait d'entacher d'une honte involontaire la
renommée de Gertrude.
Pourtant il était résolu à agir, à contraindre M. Gottlieb, quand le
sinistre message vint lui donner tous les droits.
--Elle est bien à moi maintenant! s'écria-t-il, dans le premier
transport d'une douleur farouche, et il accourut à la maison mortuaire.
Sur le seuil, il s'arrêta. Des sanglots se faisaient entendre.
Marguerite, après avoir habillé Gertrude comme pour le jour de ses
noces, n'avait pas pu soutenir plus longtemps le fardeau de son chagrin,
et, entourée de voisines et de servantes, elle s'écriait vers Dieu, lui
demandant un miracle, et se reposant de son courage dans son désespoir.
Wolff se sentit pénétré de cette foi sublime qui fait contempler
l'éternité à travers la tombe.
--Rien ne nous séparera plus, dit-il; son âme m'attend, et je la
rejoindrai bientôt.
Refoulant ses larmes, il monta, comme un martyr qui gravit le bûcher. A
sa vue, les pleurs et les cris de la pauvre Marguerite redoublèrent.
--Je vous l'avais bien dit, lui cria-t-elle, qu'elle en mourrait!
Wolff sourit, mais d'un sourire à faire peur pour sa raison; il vint
droit au lit où Gertrude reposait dans sa blanche parure, et, prenant la
main de la morte, il en arracha l'anneau nuptial, s'agenouilla, et
déposa sur cette main décolorée le premier baiser qu'il eût encore osé
donner à Gertrude.
Tous les assistants comprirent, par une pudeur touchante, qu'il ne
fallait pas intervenir entre Dieu, l'amour et la mort, et se retirèrent.
Quand Wolff se vit seul, il prit un flambeau et contempla avec une
volupté navrante ce beau visage qui lui souriait dans ses rêves:
--Comme elle est changée! murmura-t-il; je ne pourrai jamais me souvenir
de cette pâleur et de ces yeux caves, je la verrai toujours avec ses
joues roses et son lumineux sourire; mais qu'importe le souvenir! ne
serai-je pas bientôt avec elle?
Pendant quelques minutes, les idées les plus folles, les plus sauvages
lui traversèrent l'esprit. Il fut tenté de mettre le feu aux rideaux, de
provoquer un incendie et de se laisser brûler, en tenant Gertrude entre
ses bras. Mais cette chaste amie se défendait par la mort, comme elle
s'était défendue vivante, par son innocence et par sa candeur. Il
n'osait pas la prendre; il eût craint de la profaner, en la soulevant de
ce lit nuptial, redevenu son lit de fiancée.
Pendant qu'il la dévorait des yeux, à travers toutes les extravagances
qui assiégeaient son cerveau, il se mêla je ne sais quel vague souvenir
poétique à sa douleur. Il est faux de croire que les grands chagrins
soient toujours simples; ils cherchent instinctivement des termes de
comparaison, des hyperboles. Wolff pensa qu'il était comme Roméo devant
la tombe de Juliette; mais Juliette n'était pas morte, et elle avait pu
recevoir dans un baiser le dernier soupir de son amant. Juliette n'était
pas morte! Gertrude l'était-elle donc? Cette froideur était-elle bien
celle du cadavre? Une illusion, une folie, un souhait impossible lui fit
regarder avec plus d'attention; il mit son oreille sur ce sein qui avait
cessé de battre depuis quelques heures à peine; il lui sembla qu'un
mouvement persistait encore; il s'éloigna irrité de lui-même, mais il
revint poser la main sur le front et crut sentir une moiteur.
--Mon Dieu! mon Dieu! s'écria-t-il, ne me faites pas devenir fou!
Il courut décrocher un petit miroir, le plaça sur les lèvres de
Gertrude. O miracle, le miroir se couvrit d'une légère vapeur.
--Elle vit! elle vit! s'écria-t-il.
Et soulevant sa bien-aimée, réchauffant ses mains dans les siennes,
improvisant, avec les fioles laissées dans la chambre, un breuvage qui
pouvait être un poison, mais dont Dieu permit qu'il fît un cordial, il
entr'ouvrit les lèvres contractées par une sorte de catalepsie, versa
quelques gouttes et attendit.
Gertrude n'était pas morte; cette longue syncope avait trompé
Marguerite. Aucun médecin n'avait encore été prévenu, et le miracle que
demandait et que crut obtenir Wolff, n'était qu'un phénomène tout
naturel qui se fût produit sans doute quelques minutes plus tard.
On a tant abusé de ces résurrections que je me permettrai d'abréger les
détails de celle-ci; tout le monde peut suppléer par ses souvenirs.
En revenant à la vie, Gertrude fut d'abord étonnée, et n'eut pas
conscience de ce qui se passait; elle regarda autour d'elle sans voir et
balbutia:
--Marguerite!
--Elle va venir, répondit doucement Wolff.
Cette voix fit tressaillir madame Gottlieb; on eût dit que son coeur
recevait une atteinte; l'intelligence embarrassée dans les brumes se
dégagea soudainement:
--Wolff, c'est vous!
--Oui, c'est moi, Gertrude, moi, votre ami.
--Vous! Comment êtes-vous ici? pourquoi suis-je là? quelle est cette
toilette?
--Gertrude, vous nous avez fait bien peur! la pauvre Marguerite s'est
imaginé que je pouvais venir.
--On m'a crue morte, n'est-ce pas?
Wolff répondit d'un mouvement de tête; il commençait à songer que la vie
lui enlevait Gertrude.
--Où est mon mari? demanda celle-ci.
--Il a eu peur, il a eu honte sans doute, il se sera enfui.
--Morte! morte! voilà donc comment on meurt! murmura la pauvre femme en
laissant retomber sa tête sur l'oreiller.
--Chassez ces idées funèbres, Gertrude, vous vivrez; Dieu ne veut pas
que vous mouriez encore.
--Hélas! je n'ai donc pas assez souffert.
--Mais Dieu ne veut pas que vous souffriez davantage, reprit Wolff, avec
une résolution qui frappa madame Gottlieb. Tout le monde vous croit
morte, Gertrude, restez morte pour tout le monde et ne vivez que pour
moi!
--C'est impossible, Dieu ne m'a pas déliée de mon serment.
--Mais ce lâche abandon de votre mari?
--Mon honneur ne dépend pas de mon mari; il dépend de moi seule.
--Marguerite nous gardera le secret; fuyons.
--Ah! monsieur Wolff, pourquoi êtes-vous venu? dit d'un ton de
supplication touchante Gertrude effrayée. J'avais gardé de votre courage
et de votre fidélité au devoir un si bon souvenir! Ne gâtez pas notre
passé de confiance et de joie pure. Retirez-vous, mon ami. Vous avez cru
venir dans la chambre d'une morte; vous ne pouvez pas rester dans la
chambre de madame Gottlieb.
Tout cela fut dit d'une voix douce et ferme, avec une simplicité
adorable. Wolff se sentait dominé par cette innocence; il se tut pendant
quelques instants, se consulta; l'orage qui grondait en lui s'apaisa
sous sa volonté; il fut jaloux de Gertrude, et élevant son sacrifice à
la hauteur de celui de la jeune femme:
--Vous avez raison, madame, lui dit-il avec tristesse, nous n'avons pas
encore assez souffert, la mort nous unissait, la vie nous sépare. Adieu.
Il fit un pas pour sortir; mais s'arrêtant tout à coup:
--C'est pourtant un plus grand sacrilége de vous abandonner à une
existence odieuse! Ah! si Gottlieb était là, je le prendrais pour juge
entre lui et moi!
--Eh bien, dit Gertrude, avec une énergie placide qui étonnait, après la
longue syncope dont elle sortait à peine: conduisez-moi à mon mari.
--Quoi! vous voulez?...
--Je veux qu'il sache que pendant qu'il m'abandonnait, vous me sauviez;
que, quand il fuyait, vous accouriez, et que pouvant fuir ensemble, nous
avons respecté les droits d'un homme qui ne les respectait plus
lui-même, et fait notre devoir, quand même.
--Gertrude, y songez-vous?...
--Je ne veux pas que M. Gottlieb apprenne par d'autres que par moi ce
qui s'est passé. Je veux que dans la solennité de cette nuit, mon coeur
soit compris par vous et par lui. Après..... je pourrai mourir. Monsieur
Wolff, appelez Marguerite.
Wolff alla chercher la vieille servante.
--Croyez-vous aux miracles, lui dit-il?
--Je crois en Dieu, répondit-elle.
--Eh bien, entrez et voyez.
Marguerite fut éblouie comme par une vision, en apercevant Gertrude
debout, au milieu de la chambre, dans sa toilette de mariée. Elle crut à
un mirage, à un sortilége, mais quand elle sentit dans les siennes les
mains de la jeune femme; quand elle put l'embrasser; alors il fallut
bien se rendre à l'évidence et remercier Dieu.
--Ah! je savais bien que j'avais trouvé les bonnes prières pour
attendrir le ciel, s'écria la pauvre femme, dans un accès de pieux
orgueil.
Wolff sourit.
--Ma bonne Marguerite, dit Gertrude, une autre fois, ne sois pas si
prompte à me croire morte.
--Vous l'étiez! n'est-ce pas, monsieur Wolff? répliqua Marguerite.
--Eh bien! je pourrais l'être encore, de la même façon, sans que ce fût
pour toujours. J'ai le secret de ressusciter. Marguerite, où est M.
Gottlieb?
--Dans la maison du faubourg, sans doute.
--C'est bien, dit Gertrude; c'est là, en effet, que doit avoir lieu
notre première rencontre. Venez, monsieur Wolff.
Et madame Gottlieb, s'enveloppant du voile qui avait été placé sur sa
tête, fit quelques pas pour sortir.
--Où allez-vous ainsi, à pareille heure et dans ce costume? demanda
Marguerite.
--Je vais retrouver mon mari, répondit Gertrude. Je vais le consoler,
ajouta-t-elle en souriant.
--Mais vous êtes si faible.
--M. Wolff m'accompagnera jusque-là. Ne sois pas inquiète, Marguerite,
et attends-nous!
Marguerite n'essayait plus de comprendre. Les émotions de la journée et
celle qu'elle venait de ressentir par surcroît l'étourdissaient et
l'accablaient. Elle tomba dans un fauteuil, et dit avec un soupir de
lassitude:
--Jésus, Marie! que vais-je encore voir cette nuit!
Madame Gottlieb, affermissant son pas, descendit l'escalier et sortit de
la maison, appuyée au bras de Wolff. La nuit était belle et douce, on
était au printemps; la lune éclairait, et répandait comme une tenture
argentée au-devant de Gertrude; une brise légère soulevait les
extrémités de son voile et les faisait flotter comme des ailes.
--L'air des vivants a encore des douceurs pour moi, dit la jeune femme.
Je respire plus à l'aise: je crois, monsieur Wolff, que je suis guérie!
Wolff ne répondit rien. Il pensait que la route n'était pas longue à
parcourir; qu'ils seraient bientôt arrivés à la maison du faubourg; que
M. Gottlieb reprendrait son bien, et qu'il se retrouverait seul, lui,
avec son amour et ses regrets.
--Voyez donc, monsieur Wolff, comme les étoiles sont éclatantes! disait
Gertrude; quelle nuit! Dans quelle étoile serais-je allée, si j'étais
morte? Vous qui êtes un savant, vous me direz cela.
Wolff cherchait vainement des mots. Il regardait les étoiles avec
Gertrude et soupirait. Son coeur battait dans sa poitrine; encore
quelques minutes, et il devait laisser échapper pour jamais le rêve
qu'il escortait.
On arriva à la petite maison du faubourg.
--M. Gottlieb dort peut-être, dit Wolff avec ironie; nous allons le
réveiller.
--Ne le calomniez pas, répondit Gertrude avec douceur; lui aussi souffre
beaucoup, je le sais.
--Eh bien! voilà une visite qui va le consoler, reprit Wolff avec un
accent dans lequel on sentait une fureur sourde. Et saisissant le
marteau de la porte, il frappa deux coups avec violence.
--Vous frappez comme pour réveiller un mort, dit Gertrude.
--Je frappe au nom d'une morte et à la porte d'un tombeau.
Gertrude ne répondit rien. Des pas se faisaient entendre; on vit briller
une lumière par le trou de la serrure.
--Il hésite à ouvrir, murmura Wolff; il a peur.
Mais comme s'il eût voulu démentir cette assertion, M. Gottlieb, qui en
effet avait peur et se consultait, ouvrit résolument la porte, en
avançant sa bougie, sans doute en guise d'arme offensive, au moins,
contre les visions et les fantômes.
A la vue de sa femme, qu'il croyait étendue dans son cercueil, M.
Gottlieb poussa un cri sourd; sa figure se contracta; jamais l'épouvante
ne mit une empreinte plus rapide, plus énergique sur un visage. Il
voulut parler, recula jusqu'au milieu du couloir, en agitant ses mains,
et tout à coup tomba foudroyé.
Gertrude s'élança; Wolff ramassa la bougie échappée aux mains de M.
Gottlieb. L'ancien joaillier étendu sans mouvement râlait sur le
carreau.
--Un médecin! s'écria Gertrude, qui souleva la tête de son mari.
Wolff courut réveiller un médecin dans le voisinage. Celui-ci vint en
toute hâte et fut assez surpris de trouver M. Gottlieb dans le couloir
de sa maison, la tête appuyée sur les genoux de madame Gottlieb,
couronnée comme au jour de ses noces et vêtue de blanc. Il tenta une
saignée sans résultat, et porta avec l'aide de Wolff le corps de
l'ancien joaillier sur un lit.
Le lendemain, tout le monde sut dans la ville que M. Gottlieb était mort
de peur et qu'il croyait aux revenants.
--C'est étonnant! disait-on; lui, un esprit fort!
Il est vrai que c'était M. Gottlieb qui avait répandu sur lui-même cette
opinion, à laquelle il donna lui-même un éclatant démenti.
Wolff n'eut pas de remords. Gertrude en ressentit de véritables; mais
elle n'avait pas besoin de faire absoudre ses intentions, qui avaient
été pures, et comme, en définitive, les actes ne sont pas responsables,
aux yeux de la morale, des conséquences qui se produisent contrairement
aux intentions, la conscience de madame Gottlieb finit par s'apaiser.
Gertrude et Wolff ne sont pas mariés; mais ils le seront dès leur
retour, car ils voyagent. La vieille Marguerite les attend dans une
jolie maison qu'on prépare pour eux. Ils ne veulent pas habiter la
maison où Gertrude a failli mourir, ni la maison où M. Gottlieb est
mort. C'est déjà bien assez pour leur délicatesse d'user de la fortune
du joaillier, qui se trouva léguée à sa veuve par un testament en bonne
forme.