Comme quoi les peureux peuvent faire trembler.
Puisque Wolff, qui était un garçon timide, peu rompu à toutes les
finesses de la méchanceté humaine, s'était émancipé jusqu'à faire sortir
de sa cachette la vilaine poltronnerie de M. Gottlieb, il eût dû s'en
tenir à la satisfaction de sa conscience de Machiavel, et ne pas vouloir
un hommage et un aveu public de sa victime.
Le lendemain, l'ancien joaillier, dès qu'il fut debout, monta dans la
chambre de son persifleur.
--Avez-vous bien dormi? lui demanda-t-il brusquement.
--Sans doute, répondit Wolff.
--La joie de vous être moqué de moi ne vous a pas donné d'insomnie?
Wolff devait évidemment garder un grand sérieux à cette insinuation; il
commit, au contraire, la faute de rire aux éclats:
--C'est bien! c'est bien! jeune homme, riez, riez, dit M. Gottlieb en se
frottant les mains; c'est de votre âge. Eh bien! moi, je vous en
avertis, mon philosophe, je vous ferai pleurer.
--Vous croyez? demanda Wolff plus imprudent que jamais.
--Oui, je vous ferai pleurer, mon jeune ami, des vraies larmes qui
tomberont de vos yeux, et que vous essuierez à deux mains. Ah! vous avez
voulu savoir si je suis peureux! Eh bien, je prends de la peur pour moi,
c'est vrai, mais j'en donne aussi aux autres: vous verrez!
Le bonhomme Gottlieb était vraiment formidable en parlant ainsi, avec un
petit rire sardonique; il laissa Wolff assez surpris de cette menace, et
il descendit pour savourer la tasse de café à la crème que maître Arnold
lui avait fait servir. Que se passa-t-il entre les deux amis, quelles
mystérieuses paroles furent échangées avant le départ de M. Gottlieb,
voilà ce que Wolff eût bien voulu apprendre, quand il remarqua la
contenance embarrassée de M. Arnold envers lui; mais voilà ce qu'il
n'apprit que bien plus tard.
Ce qui lui parut évident à la première rencontre, ce fut l'attitude
contrainte, triste de son hôte. Le père de Gertrude avait un secret
pénible. Wolff n'osa pas interroger; il attendait discrètement les
confidences, et il se fût reproché un mot qu'on eût pu interpréter dans
le sens de la curiosité. Pourtant, il fit un signe à Marguerite, et
quand celle-ci monta pour se coucher, elle vint frapper à la porte du
jeune homme.
--Qu'y a-t-il, demanda la vieille servante? est-ce que, vous aussi, vous
auriez votre idée fixe?
--N'est-ce pas, ma bonne Marguerite, M. Arnold a un chagrin?
--Sans doute, demain ce sera le tour à notre chère demoiselle. Ah çà!
qu'est-il donc arrivé?
--C'est précisément ce que je voulais savoir, Marguerite. M. Gottlieb
n'a rien dit devant toi.
--Rien; cependant je l'ai entendu grommeler quelque chose en s'en
allant.
--Que disait-il?
--Des choses extravagantes, par exemple: «On me prend pour un âne dans
cette maison, mais je ne suis pas encore bâté, et je brouterai bien des
jolies petites fleurs.»
--Cela ne m'apprend rien, soupira Wolff.
M. Gottlieb ne revint pas de la journée ni de la soirée; il laissa
probablement grossir et s'envenimer la piqûre qu'il avait faite à son
ami. Wolff, qui resta aux aguets, n'entendit aucun bruit; il remarqua
seulement qu'en baisant sa fille au front, avant d'entrer dans sa
chambre, M. Arnold avait poussé un gros soupir.
Cette situation étrange se prolongea pendant deux jours; M. Gottlieb
était devenu invisible; mais bien que son absence fût en réalité une
délivrance, son souvenir, sa pensée pesait comme une menace.
Au bout des deux jours, Wolff n'y tint plus; il voyait M. Arnold si
triste, si abattu qu'il résolut de lui venir en aide.
--J'ai tant d'amitié pour lui qu'il me permettra peut-être de pénétrer
son secret, dit-il.
Dès les premiers mots, maître Arnold laissa échapper un véritable
sanglot.
--Ah! mon ami, je suis le plus malheureux des hommes! et j'allais
précisément monter pour vous consulter.
--Disposez de moi, monsieur Arnold, comme d'un fils.
--Bon Wolff! ce n'est pas vous, n'est-ce pas, qui songeriez jamais à
enlever une fille à son père?
--Comment! mademoiselle Gertrude!
--Oui, ma fille, mon bonheur, vous, cette maison, Gottlieb en veut à
tout cela! et..... je ne sais comment lui résister.
--Mais en lui retirant votre amitié s'il en abuse, en lui fermant votre
porte s'il vous manque d'égards.
--Ah! mon ami, vous ne savez pas ce que vous me conseillez là! c'est
précisément l'impossible. Chasser Gottlieb! quand c'est lui!... Non,
non, je n'ai qu'à mourir, cela vaudrait bien mieux, pour moi, pour elle,
pour tout le monde.
Et l'excellent M. Arnold se couvrait le visage de ses deux mains.
--Montons chez moi, dit Wolff en passant son bras sous celui de son
vieil ami.
Quand on fut dans la chambre du jeune homme, l'ancien drapier s'essuya
le front, et d'une voix émue, en se renversant dans le fauteuil que
Wolff lui avait offert:
--Je vais vous faire ma confession, mon ami. Vous allez savoir ce que
tout le monde ignore dans la ville. On me croit riche, ou du moins dans
une aisance qui enlève tout souci à l'avenir; c'est là une erreur. J'ai
des dettes, de grosses dettes. Je dois à Gottlieb; et Gottlieb veut être
payé.
--Ainsi la rumeur publique ne se trompe pas, ce faux ami est un usurier!
s'écria Wolff.
--Ne dites pas cela, ne dites pas cela, reprit M. Arnold avec vivacité.
Gottlieb est un ancien commerçant très-expérimenté et très-habile; il
veut faire rapporter à ses capitaux, en les plaçant, ce qu'ils lui
rapportaient dans le détail, voilà tout. Mais laissez-moi vous raconter
par ordre l'origine de mes chagrins. Ah! mon cher Wolff! il n'y a pas de
plus grand malheur pour un bon mari que de perdre sa femme. Si vous
aviez connu madame Arnold! Gertrude a toutes les qualités du coeur; mais
ma femme, à toutes celles-là, joignait celles de la tête. On m'a
toujours fait honneur de la prospérité de notre maison. Entre nous,
cette prospérité, plus apparente que réelle, d'ailleurs, était l'oeuvre
de ma chère femme. Moi, je me connaissais en draps; je savais mieux que
personne juger de la qualité, du tissage et du teint. Je faisais les
emplettes, et je crois que, sans mentir jamais, j'étais assez adroit
dans l'art de persuader les acheteurs. Mais ma femme! C'était elle qui
enregistrait les recettes, qui dressait l'inventaire, qui était le génie
financier de la maison! Voyant que je me fatiguais, elle avait voulu, la
chère et tendre amie, me donner une maison hors la ville; celle-ci,
monsieur Wolff. Par malheur, nous n'étions pas assez riches pour payer
comptant. Ma femme s'avisa d'emprunter à Gottlieb. Elle était certaine
de rembourser: elle avait fait ses calculs, et en dix ans tout devait
être payé, et nous nous serions trouvés riches et heureux. Mais dix ans!
c'est l'infini dans le commerce. Ma pauvre femme devint malade, et je
suis certain que le chagrin de me laisser des embarras fut pour beaucoup
dans sa mort prompte. Si vous saviez, mon bon Wolff, avec quelle
sollicitude, dans sa maladie, elle essayait de m'instruire de ce que
j'aurais à faire! Elle est morte la main étendue sur le livre de caisse.
Le bon Dieu est juste; et puisqu'il nous frappe, c'est qu'il a ses
raisons. Je me courbai donc sous la terrible épreuve qu'il m'envoyait.
Après avoir pieusement et chrétiennement enterré ma femme, je me relevai
avec courage:--Allons, maître Arnold, me dis-je à moi-même, tu as ta
fille à élever, à aimer, à doter: travaille!--Ce n'est pas la bonne
volonté, ce n'est pas le courage qui m'a manqué, c'est l'inspiration. Le
bon Dieu devrait faire mourir à la fois les deux époux, quand il frappe
des commerçants. Je ne pouvais pas suffire aux achats, à la vente, à la
caisse. J'achetai trop vite, mal à propos. Je vendis à perte des
marchandises dont je m'étais encombré, et je ne sus pas calculer avec
assez de soin les comptes d'intérêt. Bref, au bout de quelques mois, je
m'aperçus que j'allais vers un abîme. La dette envers Gottlieb, que ma
femme avait commencé à diminuer, et qui eût été éteinte, s'était
considérablement accrue. Je vendis à la hâte mon établissement: il me
fallut subir un rabais énorme sur des marchandises que mon successeur
traitait de désavantageuses. Je vins m'installer ici avec ma fille et
Marguerite. Chez moi? non, chez Gottlieb, car les petits à-compte donnés
sur le prix de la maison ne me donnent pas le droit d'en revendiquer la
propriété. J'espérais, à force d'économie, en utilisant des créances que
j'avais gardées, et avec l'argent provenant de la vente de ma maison,
m'acquitter peu à peu; mais d'abord, ces créances, pour en tirer parti,
il fallait attendre, profiter des occasions. Gottlieb me les racheta,
mais me fit perdre beaucoup. Les affaires allèrent mal: mon successeur,
au lieu de me payer régulièrement, me demanda du temps et me fit des
billets: l'ami Gottlieb escompta ces billets. Vous le voyez, mon ami, ma
situation est bien loin d'être aussi avantageuse que le public la
supposait. Cependant Gottlieb, qui n'est pas un méchant homme, me
laissait tranquille, et, je le crois, aurait pris patience jusqu'à ma
mort, si, tout à coup, il ne s'était mis en tête que nous nous étions
moqués de lui.
--Hélas! s'écria Wolff, c'est moi, monsieur Arnold, qui, par mon
étourderie, suis la cause de vos chagrins. Je ne m'en consolerai jamais.
--Non, mon ami. Gottlieb, je l'ai découvert, avait un plan. Il a été
tenté de le démasquer plus tôt qu'il ne voulait, pour se venger. Mais
tôt ou tard, mon bon Wolff, j'aurais été sa victime.
--Que veut-il? que demande-t-il? cet infâme usurier, ce Shylok!
--Ne lui dites pas d'injures, mon bon Wolff, même en son absence; il
trouverait moyen de les entendre: c'est un homme si fin! Ce qu'il veut?
Parbleu, il veut tout! moi, ma maison, ma fille!
--Votre fille! vous! parlez, expliquez-vous!
--Eh bien! voilà: Il y a deux jours, il m'a pris à part, et il m'a
dit:--Mon cher Arnold, j'aurais besoin de tout mon argent, parce que je
songe à me marier.--J'ai voulu rire; car si Gottlieb est un peu plus
jeune que moi, il ne l'est pas assez pour prétendre me traiter en
vieillard et se traiter en jeune homme.--Et avec qui songez-vous à vous
marier, compère? lui ai-je demandé.--Alors, mon ami, Gottlieb m'a
regardé dans le blanc des yeux, et j'ai eu peur; et il m'a dit:--Avec
mademoiselle Gertrude, votre fille, si vous voulez bien le permettre.
Wolff sentit une lame glacée lui entrer dans le coeur: il bondit sur sa
chaise.
--Et qu'avez-vous répondu?
--Je n'ai rien répondu d'abord, mon ami. J'ai baissé la tête.--Je vous
donne trois jours pour réfléchir, pour préparer Gertrude à voir en moi
son futur mari, a ajouté Gottlieb, et il est parti, me laissant navré,
désespéré.
--Il faut refuser, monsieur Arnold, il faut refuser.
--Croyez-vous que je vous demanderais un conseil, mon bon ami, s'il ne
s'agissait que de suivre le mouvement de mon coeur. Oh! certainement,
que je refuserais. Je m'étais fait à l'idée de ne jamais quitter mon
enfant. Nous étions si bien dans cette maison, vivant tous ensemble!
Mais, si je refuse, il me faut partir. Où aller? Le peu qui me restera
suffira à peine à meubler une chambre. De quoi vivrons-nous? Je n'ai
plus la force de travailler. Gertrude ne sait pas d'état. D'ailleurs, je
mourrais plutôt que de lui devoir un morceau de pain... Oh! mon cher
Wolff, je suis bien malheureux!
Wolff était tenté de dire à ce père au désespoir:
--Donnez-moi votre fille: je travaillerai, moi, pour vous tous.
Mais Wolff était très-pauvre. Ses parents, d'honnêtes cultivateurs,
avaient fait d'énormes sacrifices pour l'aider dans ses études. Il
devait se passer sans doute encore quelques années, avant qu'il eût un
état, une place productive. D'ailleurs, Wolff ne voulait pas profiter de
la détresse de la maison, pour prétendre à la main de Gertrude.
--Ne renoncez pas à tout espoir, dit-il à M. Arnold, en faisant un
effort sur lui-même pour parler.
--Je n'ai pas tout dit, reprit M. Arnold en sanglotant. Gottlieb ne vous
aime pas. Il prétend que vous avez juré de le rendre ridicule. Il m'a
dit que votre présence ici nous faisait du tort à tous et...
--Et il exige que je m'en aille, n'est-ce pas? dit le pauvre jeune homme
qui s'étonnait d'avoir le courage d'entendre ces cruelles confidences.