UNE HISTOIRE DE REVENANT.

I

Le veuvage de Philémon.

Permettez-moi de donner aux héros de mon histoire des noms de fantaisie;

non pas que je redoute les indiscrétions; mais il me semble que je serai

plus libre dans mes allures, quand je n'aurai plus devant moi des

visages réels, et quand, en me servant de fausses dénominations, je

pourrai m'imaginer que j'invente ce que je vous raconte.

Ne craignez rien; loin d'y perdre, la vérité du récit gagnera à ce

changement. Si je ne redoutais pas de vous ennuyer trop tôt, je vous

expliquerais, par des démonstrations de la plus pure esthétique, que le

réalisme est l'ennemi de la réalité, et qu'il faut toujours un petit

vernis de mensonge aux événements les moins incontestables pour les

faire accepter. Mais cette preuve nous entraînerait trop loin, et je la

réserve à ceux qui prétendraient contester le mérite de ma théorie.

Je suis forcé de convenir que l'action se passe en Allemagne, puisque

mes héros sont Allemands. Ce n'est pas une raison pour que je les fasse

parler en alsacien, comme cela se pratique dans les vaudevilles

français. Ils agissaient en allemand, ils parlaient en allemand; et je

traduis.

Dans une ville d'Allemagne, ou plutôt, à la porte de la ville, vivait

avec sa fille un bon bourgeois que je nommerai Arnold. Ancien négociant,

retiré des affaires, M. Arnold avait vendu pendant trente ans du drap de

toutes les couleurs, et il faut croire qu'il l'avait vendu _bon teint_,

car il avait laissé dans le commerce la réputation la plus intacte.

Pourtant il s'était enrichi; du moins il s'était retiré avec une aisance

qui faisait peut-être des jaloux, mais qui ne faisait pas d'envieux,

tant la bonté, la probité, les moeurs douces de l'ancien marchand de

draps lui avaient concilié l'estime universelle. Son enseigne: _Aux

Balances d'or_, était le plus parfait symbole de son exactitude

commerciale et de la pureté de sa conscience.

Maître Arnold, comme l'appelaient ses voisins, bien qu'il ne fût maître

en aucune Faculté et qu'il fût tout au plus maître chez lui; maître

Arnold serait sans doute resté toute sa vie derrière son comptoir, s'il

n'avait pas eu le malheur de perdre sa femme. Tout le monde sait que le

mariage, qui est un lien nécessaire dans la société, en général, est

souvent une condition indispensable d'ordre et de prospérité dans le

commerce en particulier. Madame Arnold tenait les livres, surveillait

les commis, et portait, suspendue à une longue chaîne d'acier, avec une

paire de ciseaux, la clef de la caisse. Quand la chère dame se fut

endormie du dernier sommeil, maître Arnold se trouva bien embarrassé. Il

essaya d'écrire lui-même, chaque soir, la vente de la journée. Mais,

habitué à une vie active et à rester debout une partie du jour, il avait

des éblouissements et des vertiges, quand il lui fallait, pendant une

heure ou deux être, immobile dans son vieux fauteuil à faire les comptes

et à mettre au net les écritures. Il lui arriva plus d'une fois de

laisser tomber sa tête sur le grand-livre, vaincu par la fatigue; et

plus d'une fois, en retrouvant la grosse écriture carrée de madame

Arnold, de s'arrêter, de jeter sa plume et de déposer deux grosses

larmes sur le papier, au lieu des griffonnages nécessaires.

Prendre un caissier, c'était une profanation à laquelle le pauvre homme

ne pouvait pas songer. A quelle heure eût-il trouvé le moment de

s'entretenir avec un mercenaire de ses achats, de ses bénéfices? Or,

pendant trente ans, les chastes oreillers du ménage avaient entendu les

confidences des deux époux. Maître Arnold ne récapitulait ses profits et

ne les balançait avec ses pertes que dans le silence de l'alcôve. S'il

prenait un caissier, il lui fallait nécessairement changer cette

habitude; mais s'il n'en prenait pas, le désordre pouvait s'introduire

dans la comptabilité. Je sais bien que l'honnête marchand de draps avait

une fille. Mais le rêve du père et de la mère de mademoiselle Gertrude

avait été précisément de la tenir éloignée à jamais de l'obscure

boutique et du bureau plus obscur encore. Voir les jolis doigts roses de

sa fille toucher aux in-folio, armés de coins en cuivre, c'était une

idée qui révoltait la délicatesse de maître Arnold.

Il aima mieux renoncer au commerce, dire adieu _aux Balances d'or_, et

se retirer dans la jolie petite maison que sa femme avait choisie

elle-même à la porte de la ville. Ce fut à coup sûr un grand chagrin que

de quitter la boutique; mais comme maître Arnold s'imaginait habiter la

campagne, depuis qu'il n'habitait plus une rue étroite, il n'éprouvait

naturellement de plaisir à se promener que quand il visitait son ancien

quartier, quand il disait bonjour aux voisins, et quand il entrait

s'asseoir pour causer avec son successeur, et s'informer si l'on avait

enfin vendu une pièce de drap qui avait été son tourment pendant les

dernières années.

D'un autre côté, ce fut une grande douleur pour l'excellent mari que

d'habiter veuf la retraite préparée avec tant d'orgueil par madame

Arnold. Toutes les fois qu'il goûtait à un raisin de son jardin, il

soupirait et disait à Gertrude:

--Ah! si ta pauvre mère était là, elle qui aimait tant les fruits!

Et maître Arnold regardait tristement à ses pieds, se rappelant toujours

qu'il avait vu sa femme descendre dans la terre; Gertrude, elle, levait

les yeux au ciel, pensant que sa mère y était bien plutôt.

La maison paraissait trop vaste à Philémon sans Baucis. Au

rez-de-chaussée, la cuisine était séparée de la salle à manger par un

couloir qui allait de la rue au jardin. Bien qu'on eût meublé un petit

salon, derrière la salle à manger, de fauteuils en drap amarante brodés

par madame Arnold, on n'entrait dans cette pièce qu'aux jours

solennels. C'était avec la plus grande répugnance que maître Arnold se

résignait à s'asseoir sur ces souvenirs, qu'il avait peur de faner. Il

se tenait d'habitude dans la salle à manger, quand il faisait mauvais, à

côté de Gertrude, qui filait ou tricotait. Pendant l'été, un berceau du

jardin, meublé d'une table et de bancs rustiques, servait de retraite;

et l'hiver, pour fumer sa pipe, le bon M. Arnold, qui n'était pas fier,

venait s'installer dans la cuisine et causer avec la vieille Marguerite,

qu'il avait à son service, depuis l'heureux jour où il était devenu à la

fois le propriétaire du magasin des _Balances d'or_ et l'époux de madame

Arnold.

Au premier étage, la maison comprenait quatre chambres. M. Arnold en

gardait deux pour les amis et occupait les deux autres avec sa fille. Au

second, couchait Marguerite; et on louait à un jeune homme, dont il sera

question tout à l'heure, deux fort belles pièces qui avaient été

retranchées du grenier, sans offense pour le grenier ni pour personne.

Si je vous décris la maison de maître Arnold, c'est qu'elle était en si

parfaite harmonie avec le caractère et les moeurs de ses habitants,

qu'on se sentait tout heureux, tout consolé, tout rasséréné, dès qu'on

en avait franchi le seuil. C'était bien là le séjour de l'honnêteté, de

la bonne foi, de la candeur à tous les degrés et à tous les âges, depuis

le front ridé et courbé de la vieille Marguerite, jusqu'au front lisse

et blanc de Gertrude, en comptant la figure calme et reposée de maître

Arnold. La vigne tapissait, du côté du jardin et du côté de la rue, ce

paradis abrité d'un toit d'ardoise. La propreté luisait à l'intérieur,

comme la conscience sans tache d'une maison patriarcale. Le poêle à

triple étage de la salle à manger chantait, l'hiver, une petite chanson

douce et gaie qui donnait de bonnes digestions et de bons sommeils. Les

casseroles de Marguerite étincelaient, comme si elles eussent été du

métal prétendu des balances de l'enseigne. Les carreaux du couloir,

hebdomadairement nettoyés avec du sable et de l'huile, ravissaient

l'oeil par la perspective d'un damier irréprochable. Le jardin était

soigneusement entretenu; les espaliers étaient l'objet d'un culte tout

particulier. Il manquait pourtant un ornement que M. Arnold, dans sa

modestie, n'avait pas encore osé acheter, mais après lequel il soupirait

tout bas, c'est-à-dire deux belles statues peintes et vernissées

représentant, l'une un berger, l'autre une bergère, avec leurs

attributs. En attendant, maître Arnold avait placé au beau milieu du

jardin une de ces grosses boules ingénieuses qui forment des tableaux

circulaires, et il s'amusait à amener Gertrude devant ces miroirs

convexes, pour qu'elle vît ses jolies petites joues démesurément

aplaties et élargies.

Ai-je besoin de vous décrire maître Arnold? Soixante ans; un léger

embonpoint, un visage où les années s'étaient doucement appliquées,

comme des hirondelles qui viennent faire leurs nids, en portant bonheur

à leur hôte; des rides sommaires, pour ainsi dire (les soucis n'ayant

pas multiplié ces sillons où roulent et que creusent les larmes); des

cheveux qui s'argentaient tous les jours; une tenue décente; la

prétention d'avoir toujours du drap solide et de belle apparence: tel

était maître Arnold. La mort de sa femme avait été son plus grand

chagrin, non pas son premier; car il avait perdu plusieurs enfants,

avant de garder et d'élever Gertrude. Mais il les avait perdus si

jeunes, et sa fille était l'aurore d'un si riant avenir, que, sans être

barbare, M. Arnold ne pensait plus aux petits anges envolés. Il pensait

toujours à sa femme; il agissait dans cette préoccupation, comme si elle

eût été toujours là. Quand il devait prendre quelque grande

détermination, il allait se mettre devant le portrait de la défunte, qui

faisait de son salon un sanctuaire, et là, il délibérait à demi-voix

avec lui-même, comme si la toile eût pu entendre et lui souffler un bon

conseil.

--Est-ce comme cela que vous auriez fait, ma chère femme? demandait-il

en concluant.

Le silence du portrait passait pour une approbation, et maître Arnold,

parfaitement rassuré, agissait sans trouble et ne se sentait plus

responsable. Nous saurons si ce pieux système lui porta toujours bonheur

et suffit à le préserver.

Je n'ose vous peindre mademoiselle Gertrude. A dix-huit ans, avec la

beauté de l'innocence et l'innocence de la beauté qui s'ignore, elle

allait et venait dans la maison du faubourg, comme un ange du ciel mis

en cage. Son sourire était un poëme, ses soupirs un cantique. Non pas,

je puis le dire sans l'offenser, qu'elle eût la moindre prétention à

l'esprit, et qu'elle fît un effort pour atteindre à la grâce; non pas

que les vertus lui missent une auréole dont sa modestie eût souffert;

c'était tout bas et tout près, dans le silence de cette maison, que son

âme parlait doucement et naïvement, c'était dans l'ombre qu'elle

rayonnait.

Gertrude aidait le matin Marguerite. Elle cueillait les fleurs pour les

grands vases de faïence de la salle à manger; elle préparait le déjeuner

de son père, elle excellait à mélanger le lait dans le café, et maître

Arnold s'extasiait toujours sur la façon dont elle divisait le sucre, de

manière à ne jamais lui en donner trop ou trop peu.

--On voit bien que tu es née à l'enseigne des _Balances d'or_, disait le

bon père tous les matins.

Toute la journée Gertrude travaillait, ou bien lisait à haute voix le

journal à son père. C'est une grande joie pour ceux qui n'ont jamais eu

les loisirs de la lecture que d'entendre lire; c'est une initiation qui

les fatigue moins et qui ménage leurs yeux. Quand le temps était

très-beau, Gertrude donnait le bras à son père et l'accompagnait dans

ses promenades. Jamais elle n'avait mis le pied sur le seuil d'un

théâtre; tout au plus allait-elle au concert. D'ailleurs, elle avait

dans sa chambre une cage pleine d'oiseaux, et elle préférait tous ces

gazouillements aux combinaisons harmoniques du génie de l'homme.

Quelquefois maître Arnold, qui n'était pas un égoïste, ou qui du moins

avait la bonne volonté de ne pas l'être, interrogeait sa fille pour

savoir si elle s'ennuyait; Gertrude répondait que non, se déclarait

très-heureuse, et l'était en effet.

Le bonheur est-il donc possible à si peu de frais? De tous les secrets

que la science a cherchés, voilà le plus difficile, le secret d'être

heureux! La bonne conscience ne suffit pas; il faut de plus, et

par-dessus tous les efforts personnels, une grâce spéciale. Gertrude

avait cette grâce: elle était heureuse, sans savoir comment, sans

savoir pourquoi, sans même se demander si ce bonheur devait durer

toujours.

Que l'on ne soit pas malheureuse à dix-huit ans, c'est là un phénomène

ordinaire et fort concevable; mais que la solitude avec son père et la

protection de la vieille Marguerite ne laissassent rien à désirer à

Gertrude, voilà ce qui peut paraître plus difficile à admettre.

Ce problème au surplus n'inquiétait personne, pas même l'hôte de M.

Arnold, le locataire du second, qui, lui aussi, par un charme inhérent

sans doute à la maison, se trouvait très-heureux, ne songeait pas à

changer quelque chose à son sort, eût voulu immobiliser sa vie dans

cette paisible retraite, dans le voisinage familier de son propriétaire,

de la fille du propriétaire et de la vieille servante.

Ce jeune locataire, que nous appellerons Wolff, était étudiant; mais il

avait passé tous les examens possibles; il avait dans son tiroir tous

les diplômes, et il ne paraissait pas le moins du monde empressé d'aller

répandre sa science dans le public. On eût dit qu'il se défiait des

connaissances acquises, qu'il voulait ne jamais cesser d'étudier, et que

la maison de M. Arnold renfermât toute son ambition. Cependant je puis

vous l'avouer, il était ambitieux.

Wolff était, je crois, un honnête homme. Élevé par une mère pieuse et

par un père tolérant, qui s'étaient unis pour le former, sans se

contrarier et sans se nuire, il avait la conscience en équilibre. Sa

figure, sa tournure n'avaient rien qui pût le distinguer; il gardait un

défaut qui faisait rire ses camarades, mais dont il ne s'est pas encore

corrigé au moment où je vous parle, il était timide. Wolff ne

connaissait pas de plaisirs terrestres et ne rêvait pas de plaisirs

célestes qui valussent à ses yeux le séjour dans la maison de M. Arnold

et la fraîcheur gaie de cette retraite. Lui aussi, était heureux de peu

de chose: d'entendre la vieille Marguerite remuer ses casseroles; de

voir M. Arnold arroser ses tulipes; de rencontrer Mlle Gertrude et de

lui demander des nouvelles de ses oiseaux. Tous les habitants de cette

maison étaient si contents à bon marché, et si sages, qu'on les eût pris

pour des fous.

Wolff sortait pour aller aux cours, pour visiter les bibliothèques, mais

dès qu'il était rentré, il approchait sa table de la fenêtre qui donnait

sur le jardin; il allumait sa pipe, laissait la fumée monter sur le toit

et rêvait ou travaillait. Quelquefois, du jardin, M. Arnold

l'interpellait.

--Eh! mon ami Wolff, vous qui êtes un savant, comment appelez-vous cette

plante, cette fleur, en latin?

Wolff disait le mot, s'il le savait, et le cherchait dans son

dictionnaire, s'il l'ignorait. C'étaient là ses grands triomphes

d'érudition.

Quand un des oiseaux de Gertrude était malade, la jeune fille attendait

le jeune docteur dans le couloir.

--Monsieur Wolff, lui disait-elle, vous seriez bien aimable de me donner

un remède pour ce pauvre oiseau.

Wolff quittait tout pour l'amour d'un serin; s'il était embarrassé, il

courait la ville, feuilletait les livres d'histoire naturelle; et quand

l'oiseau était sauvé, il se sentait heureux, comme s'il avait eu charge

d'âme.

Marguerite à son tour demandait des petits services à son voisin; elle

lui faisait écrire ses lettres à sa famille et déchiffrer les réponses.

Ce n'était pas là le travail le plus facile; mais Wolff était si bon,

qu'après s'être mis en quatre pour trouver le nom d'une fleur ou guérir

un serin, il estimait sa journée bien remplie, s'il avait contenté

Marguerite. Tout le monde était donc lié par la reconnaissance envers

Wolff, et lui, était lié envers tout le monde. M. Arnold, en effet,

n'eût pas entamé le soir un broc de bonne bière, sans appeler son ami

Wolff. Gertrude lui tricotait des petits objets parfaitement inutiles

dont il se servait beaucoup; quant à la vieille Marguerite, elle ne se

levait et ne se couchait jamais, sans écouter à la porte s'il dormait

paisiblement, et elle lui préparait des friandises que Wolff affectait

de dévorer le plus gloutonnement possible.

On aurait donc pu écrire sur le fronton de la maison de M. Arnold ces

simples mots: «Ici l'on aime! Gens qui haïssez, passez votre chemin.»

Quand je dis que l'on s'aimait, je parle de cette affection naïve et

chaste, qui ne connaît ni âge, ni sexe, qui n'attend rien que le plaisir

de se dévouer, et qui se satisfait d'une parole, d'un serrement de main,

d'un sourire, parce qu'elle porte en elle l'infini. Si l'on eût osé dire

que Wolff était amoureux, on l'eût fait pâlir de honte; Gertrude eût

rougi comme d'une offense pour elle et pour _leur_ ami; Marguerite se

fût mise en colère, et maître Arnold en fût tombé malade.

Hélas! quelqu'un devait prononcer ce mot fatal, troubler ce bonheur,

dissiper cette innocence, et faire entrer le malheur dans cette maison

qui semblait à jamais prédestinée aux douces quiétudes de l'amitié.

M. Arnold avait parmi ses amis un ancien commerçant, comme lui, retiré

plus tôt que lui des affaires et dont l'activité trouvait encore à

s'occuper, en plaçant de l'argent, en faisant fructifier les capitaux

restés disponibles, après la liquidation de son fonds de commerce.

M. Gottlieb était un ancien joaillier. Il avait vendu pendant vingt ans

des bagues à tous les fiancés des campagnes, des bijoux à toutes les

belles dames de la ville. Bon vivant, aimable compagnon, il se croyait

très-instruit, parce qu'il avait étudié six mois pour être médecin, et

il ne doutait jamais de rien. Aussi, marchait-il la tête haute, faisant

admirer le beau diamant qui étincelait entré les plis de son jabot et la

bague merveilleuse qu'il portait au petit doigt de la main droite. M.

Gottlieb ne s'était jamais marié; il n'avait jamais trouvé de femme qui

méritât l'honneur de porter son nom.

Il était peu probable, à première vue, que les relations intimes et

quotidiennes de M. Gottlieb et de M. Arnold tinssent à des raisons

d'affaires; mais un observateur se fût demandé pourtant ce qui attirait

l'ancien joaillier dans cette maison. Marguerite croyait avoir deviné,

et disait quelquefois à son petit ami Wolff:

--Cet homme-là a trop vendu d'épingles; il aime à piquer. Depuis qu'il

s'est aperçu qu'il nous ennuyait, il est très-assidu. Il faudrait le

bien recevoir pour le dégoûter de revenir.

Wolff, qui n'avait pas de soupçon, hochait cependant la tête et ne se

laissait pas convaincre par la vieille servante.

Une seule personne dissimulait et faisait de son mieux pour attirer M.

Gottlieb: c'était le bon M. Arnold, qui était cependant sa victime

perpétuelle.

--Mon cher Gottlieb, lui disait-il en le reconduisant le soir jusqu'au

seuil de sa porte, s'il vous plaisait de goûter demain d'une bouteille

que j'ai gardée depuis la naissance de Gertrude, je vous attendrais pour

dîner.

Ou bien encore:

--Mon cher Gottlieb, j'irai vous prendre demain, et nous ferons ensemble

une grande promenade.

M. Gottlieb acceptait tout, les dîners plutôt que les promenades, et on

le voyait arriver, de jour en jour, de meilleure heure. Dès que sa

grosse voix joviale retentissait dans la maison, Wolff devenait triste,

Gertrude rêveuse et Marguerite grondeuse. Alors, la malice de l'ancien

joaillier s'exerçait avec une verve bruyante qui étourdissait les échos

de cette maison, d'ordinaire silencieuse.

--Ah! ah! je fais peur à votre voisin, disait-il, à votre studieux M.

Wolff. Quand donc aura-t-il fini d'apprendre? Est-ce que vous lui

enseignez le jardinage, Arnold? ou l'histoire naturelle, Gertrude?

Puis, traversant le couloir et entrant dans le jardin, M. Gottlieb se

faisait un porte-voix de ses deux mains réunies et appelait le jeune

locataire:

--M. Wolff! lui criait-il, on vous demande.

Wolff n'ouvrait pas sa fenêtre; alors M. Arnold montait, quatre à

quatre, jusqu'à la chambre de son ami.

--Travaillez-vous, mon cher enfant? disait-il à travers la porte. Mon

ami Gottlieb est en bas qui voudrait bien vous voir; ma fille et moi

nous vous prions de descendre.

Wolff ne résistait jamais à cette démarche, il descendait; et des

railleries accueillaient son entrée dans la salle à manger ou dans le

jardin.

--Le voilà! le voilà! criait l'impitoyable Gottlieb. Il a tout quitté

pour venir trinquer et discuter avec moi. Vous vous fatiguez trop, jeune

homme! la science ne vaut pas ce qu'elle coûte. Ah! de mon temps, je

n'aurais pas ouvert un livre dans une maison où j'eusse trouvé de si

jolis yeux pour y lire.

--Gottlieb! Gottlieb! murmurait M. Arnold avec un ton d'affectueux

reproche.

Gertrude s'éloignait. Wolff rougissait, et l'ancien joaillier prenait

une pincée de tabac dans une boîte en or. Quand il faisait beau, on

s'asseyait sous un berceau du jardin, on buvait la bière et l'on

causait, ou plutôt M. Gottlieb entremêlait les anecdotes, les médisances

de la ville de discussions saugrenues. Il prétendait rompre des lances

avec Wolff sur le terrain de la métaphysique, et il lui poussait des

arguments d'une violence et d'une énormité telles, que Wolff ne savait

bien souvent que répondre et s'avouait vaincu.

Les triomphes de M. Gottlieb étaient capables d'armer un saint. Il

riait, il s'épanouissait, il tapait sur son gousset où l'argent

résonnait toujours, et racontait invariablement comment, s'il eût

continué ses études, il serait devenu un des plus grands médecins de

l'Allemagne.

--Mais, ajoutait-il en terminant, j'aurais été moins longtemps que vous

à devenir savant, mon cher monsieur Wolff. Ah çà! vous nous quitterez

bientôt; il va falloir que M. le docteur aille professer ou exercer

ailleurs. Ce sera un grand vide, un bien grand vide dans cette maison.

--Oh! oui! disait maître Arnold en soupirant.

--Ce bon M. Wolff! quel dommage qu'il ne puisse pas toujours rester ici!

Ces méchancetés mettaient Wolff au supplice, et il ne se sentait guéri

que quand, le soir, très-tard, après la retraite du bourreau, M. Arnold

lui disait:

--J'espère bien que Gottlieb s'est trompé! Hein? vous ne nous quitterez

pas de sitôt?

--Pourquoi donc, mon père, M. Gottlieb prend-il plaisir à tourmenter nos

amis? demandait Gertrude.

--Que veux-tu! il a l'humeur plaisante; mais, au fond, il nous aime bien

tous. Va! si tu savais comme il parle de toi!...

Un soir, pendant l'hiver, on causait, on fumait, après souper, dans la

salle à manger de M. Arnold, et une apparente concorde désarmait M.

Gottlieb et rendait Wolff plus patient. Gertrude et Marguerite

travaillaient dans une autre pièce.

Il faisait froid, le vent soufflait au dehors, et, à chaque rafale,

maître Arnold, se frottant les mains, se félicitait tout haut et tout

naïvement, d'être chez lui, près d'un bon poêle, entre deux bons amis,

en face d'un bon pot de bière, et de n'avoir pas à courir les chemins.

Ces actes d'amour envers son domicile finirent par impatienter M.

Gottlieb, qui s'écria d'un ton aigre-doux:

--Savez-vous bien, Arnold, que vous n'êtes guère charitable?

--Comment?

--Oui, vous êtes un égoïste. Vous vantez les douceurs du poêle, et de la

table et de la bonne compagnie, devant moi qui vais être obligé de m'en

aller, seul, à pied, par la neige.

--Eh bien, mon cher Gottlieb, voulez-vous rester ici? nous vous ferons

un lit.

--Et que dirait Gudule, ma gouvernante, si demain, en m'apportant mon

café au lait, elle ne trouvait personne dans ma chambre? Diable! j'ai ma

réputation à garder, et autre chose encore. C'est une nuit bonne pour

les voleurs.

--Hum! Crésus! vous avez les soucis de la richesse, dit en riant M.

Arnold. Je vous prêterai mon manteau.

--Et une lanterne, reprit avec un peu de vivacité M. Gottlieb.

--Les réverbères ne sont pas éteints.

--C'est égal, j'aime à voir très-clair.

--Gottlieb! est-ce que vous seriez peureux?

--Moi, peureux! Ah! par exemple! repartit M. Gottlieb en se renversant

sur sa chaise; vous me prenez pour une jeune fille.

--Hum! je me rappelle, continua M. Arnold, qu'un certain soir, nous

revenions ensemble et que vous m'avez serré le bras très-fort, en

passant devant une sentinelle que vous aviez prise pour un voleur.

--Quel conte faites-vous là? demanda M. Gottlieb de plus en plus gai,

mais avec une animation dans le visage qui trahissait un secret

mécontentement.

Wolff eut la tentation d'une action mauvaise, et il y céda; il crut

s'apercevoir que M. Gottlieb, l'esprit fort, le savant, était un

poltron, et il voulut s'amuser.

--Il ne faudrait pas vous défendre, mon cher monsieur Gottlieb, dit-il

avec calme, d'une délicatesse de nerfs qui est toujours une distinction.

Avoir peur d'un autre homme, le jour, en plein midi, dans la rue, c'est

le fait d'un lâche. Mais avoir peur, la nuit, dans l'obscurité, des

revenants, des ombres, de tous les mystères enfin qui comblent

l'intervalle de la vie à la mort, ce n'est là qu'un fait ordinaire, et

tout homme d'imagination peut l'avouer.

--Allons donc, murmura M. Gottlieb, vous voulez rire!

--Moi! oh! je ne ris jamais de ces choses-là! La peur est un sentiment

respectable. Vous savez que les anciens la supposaient fille de Mars et

de Vénus.

--Oui, oui, je sais cela, balbutia M. Gottlieb qui ignorait complétement

ce détail.

--On lui donnait de singuliers parents, dit M. Arnold avec un gros

sourire, et ne sachant pas trop si son ami Wolff parlait sérieusement ou

se moquait de son autre ami Gottlieb.

--Pourquoi vous étonner? reprit Wolff, la peur est la conséquence d'un

vrai courage, de celui qui tient compte de toutes les influences; elle

est aussi le produit des sentiments tendres. Oui, Mars et Vénus sont

bien ses parents, et il est constant que la plupart des héros ont

sacrifié à la peur.

--Oh! oh! vous allez trop loin, dit M. Gottlieb qui ne tenait pas

absolument à passer pour un héros.

--Du tout, l'histoire est là pour le prouver. Thésée, qui n'était pas

un poltron, vous en conviendrez, monsieur Gottlieb...

--J'en conviens.

--Eh bien, Thésée, qui s'exposait à rencontrer dans ses courses des

monstres effrayants, fit un sacrifice solennel à la Peur. Alexandre le

Grand...

--Comment! Alexandre, lui aussi? ne put s'empêcher de crier M. Gottlieb.

--Sans doute. Alexandre, l'ignoriez-vous donc?

--Oui, oui, je le savais, mais je l'avais oublié.

--Alexandre, avant la bataille d'Arbèles, rendit honneur à la fille de

Mars et de Vénus. Rome avait un temple pour la Peur et pour la Pâleur.

--Pour la Pâleur aussi? voilà qui est trop fort! dit le bon M. Arnold

qui ouvrait de grands yeux pour mieux entendre tout ce qui se disait.

N'est-ce pas, mon cher Gottlieb? Tiens, est-ce que vous seriez malade,

mon cher ami? vous avez mauvaise mine.

--C'est la pipe ou c'est la bière, murmura M. Gottlieb; je ferai bien de

m'en aller.

--Attendez encore un peu, dit Wolff qui n'avait jamais été si tendre

pour son ennemi, l'ouragan va s'apaiser. D'ailleurs, il n'est pas

minuit, et c'est à minuit, vous le savez, mon cher monsieur Gottlieb,

que les démons, les fantômes et les gnomes font leurs apparitions.

--Oui, oui, ce sont les bonnes femmes, les commères qui disent cela;

mais je n'y crois guère, moi, aux fantômes, aux vampires, à tous les

sortiléges! Et en parlant ainsi avec une animation presque fébrile, M.

Gottlieb prenait des airs fanfarons les plus comiques du monde: C'est

que je suis un esprit fort, moi! dit-il comme conclusion et en appuyant

ses deux poings sur ses genoux pour regarder Wolff, bien en face.

--Alors, je suis sans doute un esprit faible, reprit Wolff; car je crois

tout, ou plutôt je ne nie rien. Oui, j'imagine et j'aime à penser qu'il

y a au-dessus de nous, autour de nous, un monde que nous ne connaissons

pas, que nous ne pénétrons pas par les yeux de la chair, mais qui peut,

dans certaines circonstances extraordinaires, se laisser entrevoir. Il y

a des visions bien constatées et qu'on ne peut révoquer en doute.

--Je ne suis pas visionnaire, moi, dit M. Gottlieb dont la voix perdait

son assurance.

--Vous n'en savez rien, mon cher monsieur Gottlieb, repartit doucement

Wolff. Je vous crois trop instruit et de trop bonne foi pour nier

l'évidence. Vous ne croyez pas aux visions parce que vous n'en avez pas

encore vu.

--C'est possible, après tout, répondit M. Gottlieb qui se laissait aller

insensiblement à la pente qu'on lui ménageait.

--Est-ce qu'il n'est pas évident que les âmes de ceux qu'on a bien aimés

reviennent parfois nous visiter, et vivent, après la vie, dans l'air que

nous respirons?

--C'est évident, dit M. Arnold qui se rangeait d'ordinaire à l'opinion

de Wolff.

--C'est évident, répéta M. Gottlieb.

--Et les âmes de ceux qu'on a tourmentés, torturés, ne reviennent-elles

pas aussi se plaindre et tourmenter leurs bourreaux?

--Oui, oui, balbutia M. Gottlieb qui regarda la grosse horloge et qui

s'aperçut qu'il était bientôt minuit.

--Si nous le voulions tous les trois fermement, continua Wolff, qui

s'amusait beaucoup de son expérience, nous pourrions évoquer, par la

puissance de notre volonté, la personne que nous aimons ou que nous

haïssons le plus.

--Moi, je ne hais personne, dit M. Gottlieb, qui chercha du regard son

chapeau et sa canne.

--Ni moi non plus, dit M. Arnold.

--Mais vous aimez, peut-être? dit Wolff en souriant et en regardant

l'ancien joaillier avec un petit air d'interrogation sardonique.

M. Gottlieb, qui était assez pâle, rougit beaucoup et retomba sur son

siége.

--Pourquoi m'interrogez-vous? demanda-t-il.

--Allons, mon cher monsieur Gottlieb, invoquez, évoquez le fantôme de

l'objet aimé; moi je vais en faire autant, pour ma part, en conscience.

Et Wolff, qui n'avait jamais été d'une gaieté pareille, affecta de

mettre la tête dans ses deux mains, comme s'il méditait. Les deux vieux

amis ne savaient plus trop s'ils devaient rire ou prendre la

conversation au sérieux. Ils se regardaient tour à tour et regardaient

devant eux. Comme on avait fumé pendant toute la soirée, l'atmosphère

avait de la lourdeur et ces bonnes gens étaient dans des nuages

authentiques.

Tout à coup, au beau milieu du silence qui s'était établi, et tandis

qu'on n'entendait que le ronflement du poêle et le bruit du vent qui

frappait au dehors, la porte s'ouvrit, une femme s'avança lentement,

étendant les mains et écartant la fumée, qui formait comme un voile

vaporeux, semblable à celui qui accompagne d'ordinaire les féeries.

M. Gottlieb, dont les deux yeux rougis sortaient de leur orbite, comme

des escarboucles qui tombent de l'écrin, poussa un cri. Arnold répéta

l'exclamation. Wolff regarda à son tour et tressaillit. Tous les trois,

ils avaient fait mentalement la même évocation, et tous les trois, ils

étaient stupéfaits.

--Mademoiselle Gertrude! dit le jeune homme.

--Tiens, c'est Gertrude, répéta maître Arnold.

--Gertrude! balbutia comme un écho le pauvre M. Gottlieb, qui essayait

de raffermir son courage et qui se sentait bien, dans ce moment, le

petit-fils de Mars et de Vénus.

--On dirait que je vous ai fait peur, dit la jeune fille, qui s'était

avancée jusqu'à la table.

--Peur! s'écria Gottlieb. Ah bien oui!

--Peur! répéta Arnold, toi, mon enfant!

--En effet, mademoiselle, vous nous avez fait peur, dit Wolff

simplement; nous parlions d'apparitions célestes, sans y croire

beaucoup; vous êtes venue, et nous y avons cru tous les trois.

Gertrude regarda M. Wolff, en ouvrant ses grands yeux étonnés. C'était

la première fois que leur ami hasardait quelque chose qui ressemblât à

une galanterie; elle en conçut plus de tristesse que de joie.

--Je venais vous avertir de l'heure, dit-elle; il est minuit; c'est bien

tard, monsieur Gottlieb, pour vous retirer.

--Vous croyez qu'il est si tard que cela? répondit M. Gottlieb, qui ne

connaissait que trop l'heure exacte et qui n'avait pas cessé de

regarder de temps en temps l'horloge.

--Encore une fois, voulez-vous rester, mon cher ami, dit le bon M.

Arnold?

--En effet, ajouta Wolff, si vous avez peur de rentrer.

--Peur! qui vous a dit que j'avais peur?

--Je juge d'après moi-même; je ne serais pas rassuré, moi, tout seul,

dans les rues, par ce temps-là. Il neige, il fait un vent épouvantable.

--Vous croyez que je ferais bien de rester? demanda M. Gottlieb, qui

désirait qu'on lui fît violence.

--Certainement, répéta-t-on en choeur.

--Eh bien, je reste.

Gertrude sortit pour aller donner des ordres à Marguerite.

--Mais j'y pense, reprit l'ancien joaillier, ma vieille Gudule sera

inquiète: je me rappelle qu'elle devait m'attendre; elle ne se couchera

pas et croira qu'il m'est arrivé malheur.

--Si vous le permettez, dit Wolff, je m'offre pour aller l'avertir.

--Oh! je craindrais d'abuser.

Mais Wolff ne laissa pas à M. Gottlieb le temps de refuser; il prit sa

casquette, courut à la porte, et deux minutes après, on l'entendait dans

la rue marcher en fredonnant.

--Le bon jeune homme! dit Arnold avec admiration.

--Ah çà, reprit au bout de quelques instants M. Gottlieb, puisqu'il

avait si peur, lui aussi, de la nuit et de la neige, pourquoi donc s'en

va-t-il seul, avec cet empressement?

--C'est qu'il se dévoue, répondit M. Arnold.

--Oh! c'est plutôt qu'il s'est moqué de moi, le traître! Il a voulu me

faire passer pour un poltron. Je me vengerai.

--Bah! à quoi allez-vous songer? Couchons-nous, il est tard.

--Ce Wolff est un brigand! Je vous en avertis, Arnold.

--Lui! bonté du ciel! un agneau, doux comme une femme!

--C'est cela même: doux, mais malin comme une femme. Je me vengerai, je

me vengerai!

--Allons nous coucher, Gottlieb.

Gertrude et Marguerite parurent avec des flambeaux. La double apparition

était prévue et ne fit peur à personne.

Une demi-heure après, tout le monde dormait dans la maison. Quand Wolff

rentra, il était fort tranquille; et ce fut avec une lenteur qui donnait

raison à M. Gottlieb et qui excluait toute idée de pusillanimité, qu'il

ouvrit la porte. Mais si Wolff s'était amusé, M. Gottlieb se vengea

réellement.

L'île des rêves: Aventures d'un Anglais qui s'ennuie · 第 37 / 51 题