VI

Comment le docteur Marforio livra son secret.

Le dîner fut gai. Le docteur, je l'ai dit, n'était pédant qu'à son

heure, et l'heure était passée ce jour-là. Il tint tête au prince

Bonifacio et à tout le ministère. Or, les collègues de Marforio

n'étaient pas des gens incapables. Le ministre de la guerre notamment,

qui se croyait obligé de représenter à lui seul toute la force militaire

de la principauté, était une espèce de colosse, rouge comme un pivoine,

orné de moustaches terribles, et buvant avec une intrépidité supérieure.

Il ne dissimulait pas son dédain pour le savant, et, après avoir

laborieusement cherché une plaisanterie, il finit par lui demander s'il

avait inventé la poudre.

Cette facétie, qui se produisait avec des rires effroyables, se

renouvela de minute en minute. Mais Marforio était d'une douceur

admirable, et du coin de l'oeil il prenait la mesure du crâne de son

collègue et se disait tout bas:

--Au lieu de faire nager sa cervelle dans de l'eau, si je la plongeais

dans le vin! ce serait son élément.

Le ministre de l'instruction publique était le plus modeste. Il avait

peur de laisser voir son ignorance et ne soufflait mot.

Le ministre des finances calculait, à chaque plat nouveau qu'il voyait

apporter, les dépenses du festin, et songeait à la banqueroute.

Il n'y avait pas de ministre des travaux publics, le prétexte même pour

cet emploi ayant toujours manqué.

Le ministre de la justice était un pauvre gentilhomme ruiné qui s'était

emparé, avec l'agrément de Bonifacio, du glaive de la loi pour n'en être

point frappé, et qui n'avait trouvé d'autre moyen d'échapper aux

procureurs et aux huissiers que de se faire leur général en chef. Il

était inviolable, et ne destituait pas ceux qui n'essayaient pas de le

poursuivre.

C'est ainsi qu'on trouvait dans toutes les branches du gouvernement un

petit système de compensation et d'équilibre qui faisait que la machine,

sans marcher réellement, paraissait se mouvoir.

Marforio, dans la conversation, glissa quelques mots de son système.

Toutes Leurs Excellences ouvrirent de grands yeux. Chacun porta la main

à son front, mais personne n'offrit sa tête. Bonifacio fut outré de cet

égoïsme.

--Je ne prétends pas que ce soit des têtes sans cervelle, dit-il tout

bas au docteur; car alors ils nous seraient inutiles; et ils auraient

raison de nous refuser. Mais je vous affirme que ce sont des ingrats. Et

on s'étonne qu'avec de pareils instruments je ne fasse pas des

merveilles!

--Grisons-les, répliqua laconiquement Marforio.

--Ce sera difficile. Ils se sont tous exercés, comme Mithridate, à ne

pas redouter le poison.

Marforio multiplia les rasades. Peut-être bien trouva-t-il le moyen de

mêler quelque breuvage auxiliaire aux vins versés. Quoi qu'il en fût,

sur la fin du repas, le ministre de la guerre pencha sa forte tête sur

son assiette et ronfla comme un canon. Les autres ministres subirent à

leur tour l'effet de la contagion, et bientôt il ne resta plus

d'éveillés que le prince et le docteur.

--Enfin le moment est venu! s'écria à voix basse Son Altesse qui

s'essuyait le front avec sa serviette.

Marforio aiguisait son instrument. Il fit monter une caisse mystérieuse

qu'il avait eu soin d'apporter en venant prendre possession du

ministère, et, après avoir verrouillé les portes, il fit les derniers

préparatifs.

La scène était étrange. Bonifacio pâlissait.

--J'aurais dû demander l'expérience avant le dîner, murmura-t-il.

Marforio, calme, solennel, radieux comme un prophète, versait de l'eau

dans des grands vases de cristal et mettait des petites étiquettes pour

les reconnaître.

--Voici le ministre de la guerre, disait-il, voilà Son Excellence de

l'instruction publique. Ce bocal est pour M. le ministre des finances.

--Dépêchez-vous, dépêchez-vous, disait Bonifacio avec une sérieuse

émotion et d'une voix entrecoupée qui démontrait suffisamment que le

dîner avait été une imprudence de Son Altesse.

--Voilà! je suis prêt! répondit Marforio en faisant étinceler devant les

bougies le fameux instrument qui ouvrait les crânes.

--Par qui commencerai-je? demanda-t-il.

--Je n'en sais rien, répliqua Bonifacio dont la bonne âme ressentit tout

à coup des scrupules. Si vous alliez leur faire du mal, mon cher ami!

--Je réponds du contraire, monseigneur.

--Il sera bien temps de vous contredire, quand vous les aurez tués ou

rendus idiots!

Marforio sourit; il trouvait la dernière crainte par trop chimérique.

--J'offre ma vie pour caution, pour garant, dit-il fièrement.

--Allons! j'ai promis, répondit le prince en se résignant.

--Qui Votre Altesse veut-elle m'indiquer?

Bonifacio promena un regard mélancolique sur son ministère. Au fond, il

se souciait aussi peu de l'un que de l'autre, et il les avait tous en

fort médiocre estime; pourtant il ne voulait pas les sacrifier à la

légère:

--Commencez par le ministre des finances, balbutia-t-il; c'est celui

auquel je tiens le moins et que je remplacerai le plus aisément.

Marforio s'avança vers son _sujet_; mais, au moment de pratiquer

l'incision circulaire, et pendant que Bonifacio, véritablement

tremblant, se couvrait les yeux pour ne pas voir cet acte de haute

témérité, le docteur s'arrêta:

--Prince, nous n'avons pas fait nos conditions. Je vous donne le secret

de vivre. Croyez-vous que le sot orgueil d'être votre ministre suffise

pour me récompenser?

--Qu'est-ce qu'il va me demander? se dit le prince. Je croyais, mon bon

Marforio que tout cela était fait gratis?

--Aussi, n'est-ce pas pour moi que je stipule. Monseigneur, si je

réussis, permettez au prince Lorenzo d'épouser ma fille.

--Ce n'est que cela! s'écria Bonifacio en dégonflant sa poitrine; j'ai

eu peur. Je vous donne ma parole, mon cher docteur, que Lorenzo est

libre; d'ailleurs, il régnera si tard, si tard, s'il règne jamais, que

je n'offense guère mes aïeux en permettant cette mésalliance.

--J'accepte votre parole, dit Marforio, qui fit sauter lestement la

perruque de son collègue des finances, et qui traça avec la pointe de

son instrument une ligne autour du front.

Tremblant, agité, Bonifacio plongeait la tête dans sa serviette. Au bout

de quelques secondes, n'entendant aucun bruit, il osa regarder et resta

confondu du spectacle étrange qui s'offrit à lui. Le ministre des

finances souriant et dormant du sommeil le plus profond était étendu

dans son fauteuil. Son crâne était ouvert, une partie relevée permettait

de voir qu'il était vide.

Marforio déposait avec les plus grands égards la cervelle de son

collègue au fond du vase de cristal qui lui était destiné.

Un frisson d'admiration qui participait aussi de l'épouvante parcourut

Son Altesse depuis les pieds jusqu'à la tête.

--C'est inouï! c'est inouï! répéta-t-elle plusieurs fois. Si je ne le

voyais pas, je ne pourrais pas le croire.

--Votre Altesse peut s'assurer que son ministre est intact, et quand on

lui referme le crâne, il n'a absolument rien de changé extérieurement.

Et Marforio donna un petit coup sec à la boîte osseuse dont le couvercle

retomba avec un léger bruit.

--Il vit toujours? demanda Bonifacio.

--Tâtez son pouls! Écoutez sa respiration! Voyez même comme sa figure

est embellie! Depuis que je lui ai retiré la pensée, il ne fait plus la

grimace. Je suis convaincu, monseigneur, que votre ministre avait du

chagrin!

--Pauvre Manfredi! cela serait-il possible? Est-ce qu'il prendrait à ce

point mes intérêts? Il faudra lui enlever ce chagrin-là, mon cher

Marforio.

--N'ayez aucune inquiétude! il le laissera au fond de l'eau.

--Si nous en restions là pour aujourd'hui?

--Impossible, monseigneur, demain mes collègues hésiteraient peut-être à

boire et à bien dîner. J'ai hâte d'ailleurs de vous convaincre tout à

fait.

La même opération fut donc renouvelée sur le ministre de la guerre, sur

le ministre de la justice et sur le ministre de l'instruction publique.

Marforio montra au prince que la vie n'avait pas été attaquée, et que

ces éminents fonctionnaires, débarrassés du fardeau de leur pensée,

prenaient dans le sommeil un air de béatitude incroyable. Bonifacio

était vraiment jaloux du calme, de la bonne mine qu'ils avaient pendant

leur repos, d'autant plus jaloux que lui n'était pas tranquille; s'il

l'eût osé, il se fût offert tout de suite pour l'expérience; mais il

réfléchit que l'expérience ne pourrait être complète et décisive à ses

yeux que quand il aurait assisté au réveil; et il avait tout d'abord

grand besoin de savoir comment on se trouvait le lendemain d'une

opération si capitale.

--Mon cher Marforio, dit-il, vous êtes un grand homme. Vous illustrerez

mon règne; et je désire apprendre au plus vite votre façon d'endormir

les gens, pour vous rendre à mon tour le service que vous avez rendu

aujourd'hui à mes pauvres ministres et que vous me rendrez demain.

--A quand le mariage de nos enfants, monseigneur, demanda Marforio?

--Quand vous voudrez. Arrangez cela avec Lorenzo.

Marforio s'inclina. Il triomphait modestement. L'immense orgueil qui

dilatait sa poitrine craignait de se manifester devant ce prince

ignorant. Il fut convenu que les cervelles des ministres seraient

enfermées dans la salle du trésor. C'était une pièce inutile, dans

laquelle personne n'entrait jamais. Il y avait pourtant un grand honneur

dans cette assimilation des objets répandus dans l'eau avec les joyaux

de la couronne. La clef de cette première retraite fut soigneusement

retirée. Les corps furent transportés sur des lits. Aucun valet ne

s'inquiéta au château des précautions prises par Bonifacio XXIII envers

les ministres. Ce n'était pas la première fois qu'ils s'endormaient à

table; mais c'était la première fois que, dans un cas pareil, ils

dormaient ailleurs que sous la table. Bonifacio, en voyant partir le

docteur, lui renouvela encore l'expression de son admiration sincère. Il

était impatient de rajeunir à son tour, d'avoir une mine aussi fraîche,

aussi reposée que celle de ses ministres.

Marforio, lui, était si gonflé qu'il avait la légèreté d'un ballon. Il

revint à pied chez lui; c'était une dernière concession qu'il faisait à

l'humanité, avant de s'élever définitivement au-dessus d'elle. Marta

l'attendait sur le seuil de la maison. Je dois avouer qu'elle n'était

pas seule à l'attendre, et que Lorenzo lui tenait compagnie.

--Réjouissez-vous, mes enfants, dit le bon Marforio, en embrassant sa

fille. Marta, tu seras princesse, quand il plaira au joli prince que

voici. Son Altesse a consenti au mariage; et moi, je suis, à partir de

cet heureux jour, le plus grand savant du monde.

--Quoi! mon père n'a pas résisté? demanda Lorenzo, qui s'inquiéta fort

peu de savoir si le système avait été mis à l'épreuve et si l'expérience

avait réussi.

--Lui, me résister! repartit Marforio qui pensait trop à son récent

succès pour s'apercevoir qu'on n'y pensait pas. Venez demain au château,

mon ami Lorenzo, et vous verrez comment la science acquiert les titres

de noblesse.

Sur ce, Marforio, qui avait fait un sacrifice suffisant aux émotions de

famille et aux détails intérieurs, entra dans son laboratoire pour

savourer tout à son aise la joie qui le débordait. Je respecterai ces

épanchements inutiles à mon récit, et nous resterons, si vous le voulez

bien, en compagnie des deux amoureux.

--Est-ce un rêve? Marta, demanda le sentimental Lorenzo.

--Je suis bien heureuse, murmurait la jeune fille, en remerciant du

regard la lune et les étoiles.

--O Marta! je vous aime! et j'eusse sacrifié l'espoir d'une couronne à

l'espoir d'être votre époux.

--Non, monseigneur, vous vous devez au bonheur de la principauté, et

Dieu ne veut pas que j'aie besoin d'être égoïste pour vous aimer.

--Si vous saviez, Marta, comme ce titre de prince me semble presque

ridicule avec cette autorité dérisoire et au milieu de ces oripeaux

fanés! Au lieu de vous conduire à la cour, je voudrais la fuir avec

vous.

--Je n'ai pas ces frayeurs, et comme je n'ai pas d'ambition, reprit

Marta, avec un sourire qui éclairait jusqu'au fond de son coeur, je veux

être princesse, puisque vous êtes prince, et je veux vous soutenir et

vous donner confiance. Allons, mon ami, ne redoutons pas le bonheur.

Puisqu'il vient, prenons-le!

--Marta, vous êtes la sagesse, comme vous êtes la beauté, dit Lorenzo,

en appuyant ses lèvres sur les mains de la jeune fille.

--Adieu! mon prince, répondit-elle en s'échappant; sachez bien que quand

je serai princesse, je détesterai les flatteurs.

Lorenzo ne protesta pas; il sourit et rentra au palais paternel, dont il

avait toujours une clef sur lui.

Par suite des dispositions plus que tolérantes que j'ai mentionnées en

commençant, Son Altesse Bonifacio XXIII n'avait pas de gardes pour

veiller aux barrières de son Louvre. Il dormait tranquillement, sans

avoir besoin qu'on fît sentinelle à sa porte; et comme il voulait que

chacun chez lui se conformât à cette habitude, dès que le prince avait

soufflé sa bougie, l'obscurité éteignait toutes les fenêtres, à tous les

étages; depuis le grenier jusqu'à la loge du portier, tout le monde se

mettait en mesure de dormir. Ceux qui avaient, par exception, le droit

d'entrer ou de sortir de ce palais narcotisé, étaient obligés à porter

constamment avec eux une clef particulière.

Ce détail, vous allez le voir, n'est pas étranger à mon récit; car, au

moment où le prince Lorenzo introduisait son passe-partout dans la

serrure, il sentit qu'à l'intérieur un autre passe-partout rencontrait

et contrariait le sien. Quelqu'un cherchait à sortir de la même façon

qu'il cherchait à entrer. Comme le résultat demandé par ces deux

mouvements contradictoires était le même pour tous les deux, et qu'il

s'agissait en définitive d'entrer et de sortir, et que, pour ce faire,

l'ouverture de la porte était nécessaire, la porte s'ouvrit.

Une ombre, assez robuste pourtant pour qu'on la sentît au passage,

essaya de se glisser entre la muraille et le prince Lorenzo.

--Qui êtes-vous? demanda résolûment notre héros.

Il savait bien que les voleurs n'avaient pas plus affaire la nuit que le

jour dans le palais.

L'ombre, tenue en respect par la main fine et nerveuse du prince, parut

décidée à garder le silence.

--Prenez garde, reprit ce dernier, je vais appeler, faire venir de la

lumière, et je saurai bien, malgré vous...

--Monseigneur, ne faites pas de bruit, se hasarda enfin à répondre

l'ombre en question.

--Quoi! c'est vous, Colbertini!

--Hélas! oui, monseigneur, c'est moi, reprit avec un soupir et un accent

piteux le président du conseil dépossédé. C'est moi!

--Que faites-vous ici à pareille heure? demanda le prince.

--Mais, vous le voyez, monseigneur, je m'en vais comme un serviteur

qu'on a chassé! Ah! voilà le prix de vingt-cinq années de bons services!

Les princes sont des ingrats.

Lorenzo sourit et fut tenté de répondre:--Et les ministres, donc! On a

toujours fait plus pour eux qu'ils n'ont fait pour le prince ou pour

l'État.

Mais le prince héréditaire ne voulut pas entamer une discussion de

philosophie politique.

--Il me semble, monsieur le comte, dit-il à Colbertini, que vous vous en

allez bien tard. Tout le monde dort au château; de qui donc avez-vous pu

prendre congé à cette heure?

--J'avais oublié quelques petits objets, murmura Colbertini.

Lorenzo fut frappé de l'embarras de l'ex-premier ministre. Il sentit un

mystère. Bien que le palais de Bonifacio XXIII n'eût pas de chances pour

devenir jamais un volcan, et bien que Colbertini, un peu machiavélique

quand il tenait les cartes, ne le fût plus guère, lorsqu'il s'agissait

seulement d'idées, Lorenzo craignit un complot, ou du moins une

intrigue.

--Il se passe quelque chose, demanda-t-il vivement à l'ancien ministre

et en essayant de le regarder en face; manoeuvre que l'obscurité rendait

fort difficile, mais qui réussit parfaitement, à cause du peu d'héroïsme

de Colbertini.

--Sans doute, monseigneur, il se commet d'effroyables folies dans le

château, et j'ai bien peur qu'avant peu un conseil de régence ne soit

nécessaire à Son Altesse Sérénissime.

--M. le comte! dit sévèrement Lorenzo.

--Excusez-moi, monseigneur; mais, en vérité, c'est à faire douter de la

raison en général et de celle qui préside aux destinées de l'État en

particulier. Si vous saviez les horreurs, les abominables sorcelleries

que l'on pratique. Ah! j'ai eu bien tort, quand j'étais ministre, de

refuser l'établissement d'une inquisition dans la principauté. J'aurais

le moyen de me venger.

--Vous venger, de qui donc? demanda Lorenzo avec hauteur.

--Oh! je n'accuse pas Son Altesse, se hâta de répliquer Colbertini, dont

la première émotion se dissipait peu à peu. On a méconnu mes services,

c'était un droit. Mais j'ai bien à mon tour le droit de haïr ce faux

savant, ce sorcier, qui m'a remplacé à force d'intrigues, et qui aura

tué avant quinze jours la moitié de la principauté, si on le laisse

faire?

Lorenzo sourit et haussa les épaules. Comme il ignorait les premiers

éléments du fameux système de Marforio, il n'admettait pas les

intentions féroces attribuées à celui-ci.

--Vous êtes injuste, reprit-il. Le docteur vous remplace, mais ne vous a

pas supplanté. Et je puis vous avouer que c'est moi qui, sans nourrir

contre vous de sentiments hostiles, ai sollicité en sa faveur. Quant à

ses prétendues cruautés...

--Ah! c'est vous, monseigneur, repartit Colbertini d'un ton aigre. Je

souhaite que vous ne vous repentiez pas un jour de l'imprudence que vous

avez commise. Mais comme je ne veux pas que vous m'accusiez de calomnie,

venez, venez, je vais vous montrer les premiers actes du nouveau

ministre.

Lorenzo ne comprenait rien à la vivacité de Colbertini; je veux dire que

tout en admettant le dépit, le ressentiment du ministre évincé, il ne

soupçonnait rien des prétextes que celui-ci mettait en avant pour

colorer sa vengeance. Tout le monde, je l'ai dit, dormait dans le

palais. Lorenzo et l'ex-ministre marchèrent quelque temps à tâtons; puis

l'héritier présomptif trouva une cachette, où son domestique avait la

précaution de lui placer tous les soirs un briquet et un flambeau, et

bientôt les deux interlocuteurs purent se regarder tout à leur aise.

--Comme vous êtes pâle! dit Lorenzo à Colbertini.

--Monseigneur va le devenir autant que moi, répliqua le ministre d'un

air pincé.

On monta vers les appartements solennels. Quand on fut arrivé à la salle

du trésor, Colbertini tira d'une de ses poches une petite clef qu'il

introduisit rapidement dans la serrure.

--Entrez, monseigneur, dit-il.

Lorenzo se demanda s'il allait constater un déficit dans les joyaux de

la couronne; mais la présence d'un trésor l'eût beaucoup plus étonné que

son absence. Il regarda et ne vit rien que quelques vases de cristal

emplis d'eau.

--Eh bien? demanda-t-il.

--Eh bien, monseigneur, voici tout ce qui reste de mes anciens

collègues. Et Colbertini montrait les cervelles qui blanchissaient dans

l'eau.

Lorenzo s'approcha avec sa bougie, et lut les inscriptions placées par

Marforio au bas de chaque bocal.

--Qu'est-ce que cela veut dire?

--Cela veut dire, monseigneur, reprit d'un ton hypocritement lamentable

l'ancien président du conseil, que vous avez livré le sort de la

principauté à un fou, à un démoniaque, et que sa première oeuvre a été

ce meurtre sacrilége.

--C'est impossible!

--Impossible, dites-vous! Je n'invoque que le témoignage de mes yeux.

Justement alarmé pour le bien public de la destitution qui me frappait,

je venais présenter à Son Altesse les humbles suppliques des administrés

qui me connaissent, quand j'appris que monseigneur Bonifacio s'était

retiré et enfermé avec son ministère. Une curiosité fort désintéressée,

je vous le jure, et qui ne songeait qu'au bonheur de tous, me suggéra

l'idée de regarder par le trou de la serrure.

--Tiens! dit Lorenzo, il paraît que c'est ainsi qu'on observe les

ministres. C'est par le trou de la serrure que je vous ai aperçu ce

matin travaillant avec mon père, vous savez?

Colbertini rougit un peu.

--Nos occupations du moins étaient inoffensives, reprit-il avec un

mouvement d'orgueil. Monseigneur sait bien que si des ministres ne

s'enfermaient jamais avec leur souverain, le vulgaire n'aurait pas

confiance dans le pouvoir. Cela fait partie de l'art de régner. Mais

jugez de mon épouvante quand j'ai vu, comme je vous vois, monseigneur,

cet abominable savant mutiler les fronts de mes anciens collègues, leur

ouvrir le crâne et en retirer ces cervelles qu'il destine sans doute à

quelque oeuvre diabolique.

Lorenzo regarda tour à tour Colbertini et les bocaux et se sentit fort

troublé. Il y avait, dans ce mystère, un mélange de grotesque et

d'horrible qui répugnait à la raison, mais qui n'était pas incompatible

avec les extravagances du docteur.

--Où sont les cadavres, demanda le prince?

--Vous doutez encore, reprit l'ancien ministre qui conduisit Lorenzo

vers le lit de repos sur lequel les membres du conseil étaient couchés.

--Regardez cette ligne sanglante autour du crâne, dit Colbertini; voilà

la trace du meurtre.

Lorenzo se sentit pris de vertige; il eut pourtant l'effroyable courage

de toucher à un de ces crânes vides et de l'entrouvrir. Colbertini

triomphait; un forfait inouï dans les fastes de la principauté avait été

commis de complicité par son père et par son futur beau-père. L'honneur,

l'amour, la puissance, tout croulait à la fois, et c'était lui, qui,

dans l'intérêt égoïste de sa passion, avait facilité ce meurtre.

Ce pauvre jeune homme, qui avait sur le pouvoir des idées romanesques,

et qui s'imaginait que l'inviolabilité de la vie humaine était le

premier, le plus sacré des devoirs d'un souverain, ce pauvre coeur de

vingt ans éclata tout à coup en sanglots; il se laissa tomber dans un

fauteuil.

--Tout est perdu! murmura-t-il, ah! Colbertini, qu'ai-je fait?

Il faut être juste envers l'ancien président du conseil, cette douleur

le désarma complétement; et il n'eut plus que le ferme désir de tirer le

prince et la principauté de l'embarras dans lequel les mettait cette

sauvage expérience. Comme sa rentrée au pouvoir était tout naturellement

un des moyens les plus efficaces, on ne s'étonnera pas qu'il y eût songé

immédiatement.

--Non, tout n'est pas perdu... encore, monseigneur, dit-il à Lorenzo

avec un accent d'humble compassion. Il n'y a de moins que quelques

personnages peu essentiels à l'équilibre de l'État. La mort de ces

bonnes gens est un malheur sans doute; mais un malheur dont ils sont les

premières, et je devrais dire les seules victimes. Que le secret demeure

entre nous et qu'on dise au public qu'ils ont été frappés à table

d'apoplexie, le public le croira. Nous ferons comprendre à votre auguste

père que les jeux de cartes sont des jeux plus inoffensifs; nous

mettrons Marforio dans la maison des fous, et si vous le voulez, prince,

nous obtiendrons de Son Altesse Bonifacio XXIII qu'elle abdique entre

vos mains: nous administrerons alors la principauté pour la plus grande

gloire du règne de Lorenzo; et cet accident est le point de départ d'une

ère de rénovation.

Lorenzo hochait la tête et paraissait approuver; mais il n'avait pas

entendu, ni par conséquent compris un seul mot de tout le discours du

ministre. Il pensait à son amour compromis et pleurait tout bas la perte

de sa fiancée, beaucoup plus que la perte des hauts fonctionnaires.

--J'attends vos ordres, monseigneur, dit enfin Colbertini.

--Mes ordres, répondit le prince en sortant de sa rêverie, que

voulez-vous que j'ordonne? D'ensevelir ces cadavres; de faire

disparaître ces horribles vestiges. La nuit nous protége au moins;

réveillez, dans le château, quelque serviteur dévoué, faites-vous aider

par lui, et demain, je me charge de tout auprès de mon père. Monsieur le

comte, vous êtes dévoué à la dynastie: jurez-moi le secret.

Colbertini hésita un peu à jurer. Mais comme c'était un esprit faux, il

pensa qu'un serment politique n'engage que ceux qui le reçoivent et

nullement celui qui le prête; en conséquence il promit tout haut

d'ensevelir dans sa mémoire les mystères de cette nuit; mais il se

promit tout bas de les révéler à l'occasion, si l'on ne se hâtait pas de

lui rendre son portefeuille et de l'inviter à reconstituer un conseil.

Lorenzo était candide; il reçut le serment et y crut; il avait hâte de

se soustraire au vilain spectacle que la salle du trésor lui offrait

dans ce moment; il se retira bien triste, inconsolable, plein de

remords, s'accusant de tous ces sortiléges et voyant la douce figure de

Marta s'éloigner et disparaître dans des nuages sanglants.

J'affirme que le prince héréditaire fit un cruel apprentissage du rang

suprême dans cette nuit-là; il ne se coucha pas, il resta jusqu'au point

du jour accoudé à sa fenêtre, laissant tomber ses larmes sur le pavé de

la rue et se lamentant comme fils, comme prince, comme amant, avec une

ardeur qui eût provoqué l'enthousiasme du parti de l'avenir, s'il avait

pu voir cette pieuse et sainte douleur.

--Que dira-t-on demain quand on saura que tout le ministère est mort et

enterré? se demandait vingt fois par heure le pauvre prince. Croira-t-on

à cette fausse apoplexie? Comment mon père, lui si doux, si humain,

a-t-il consenti à cette boucherie? Comment le docteur l'a-t-il demandée?

Pauvre Marta! Que va-t-elle devenir? Qu'ai-je fait en réclamant le

ministère pour Marforio? Voilà donc son système! des pratiques

superstitieuses qui rappellent les époques les plus barbares. Oh! la

science! Elle ne vaut pas un simple élan du coeur, et l'inspiration

quotidienne de la conscience. Quel bonheur que Colbertini se soit trouvé

là, juste à point pour m'avertir! Mais pourquoi était-il là? Il y a

là-dessous un mystère que j'éclaircirai. Pourvu qu'il trouve quelqu'un

de discret pour l'aider!... Je n'ai pas osé rester là, j'avais peur de

ces cadavres qui ont servi de jouet. Dans quelques heures ils seront

enterrés; je fonderai une messe expiatoire, j'irai trouver mon père;

mais Marta! que va-t-elle devenir?

Au fond de ses remords, de ses agitations, c'était toujours le nom de sa

fiancée qu'il retrouvait comme la pointe la plus aiguë, comme le glaive

le plus acéré qui pût entrer dans sa poitrine!

Vers le matin, brisé par cette nuit d'insomnie, Lorenzo se regarda dans

un miroir, et se fit peur à lui-même, tant il se trouva pâle.

--Colbertini avait raison, j'ai plus pâli que lui; je prends mon visage

de prince. Oh! le bonheur des autres, quel pesant souci!

Ce jeune et charmant égoïste oublia d'ajouter à cette réflexion: que le

bonheur des autres est surtout une tâche difficile, quand le bonheur

individuel s'y mêle, et s'en mêle, c'est-à-dire, le contrarie. Ajoutons

que le bonheur de la principauté et même le salut des âmes que Lorenzo

croyait mises à mort par le procédé de Marforio, le préoccupaient

beaucoup moins que la question de savoir si son mariage avec la fille du

docteur n'était pas à jamais compromis; on trouve toujours et partout

des ministres en y mettant le prix. Mais l'amour, qui peut le remplacer?

--Heureusement, dit en soupirant Lorenzo pour résumer toutes ses

méditations et toutes ses angoisses de la nuit, heureusement que les

morts sont enterrés, que Colbertini sera discret et que j'ai réparé tout

le mal.

Je puis, sans anticiper sur les faits, assurer que le prince se trompait

au moins sur deux points; il avait tout aggravé et n'avait rien réparé;

quant à Colbertini, sa discrétion était plus que problématique, et

peut-être bien qu'en jurant de garder le silence, il avait suivi les

instructions du révérend père Sanchez, lequel assure qu'on peut se

dispenser de tenir un serment, en estropiant les mots, quand on jure; en

disant, par exemple: _uro_, je brûle, au lieu de _juro_, je jure. Il est

hors de doute que s'il avait dit qu'il _brûlait_, Colbertini était dans

la vérité la plus exacte; car il brûlait de ressaisir le pouvoir.

Pour ce qui est de l'ensevelissement des morts, nous verrons comment il

s'était acquitté de cette tâche. En attendant, je puis bien vous avouer

que la présence du ministre à une heure assez avancée de la soirée, dans

le palais du prince, tenait au désir immodéré de Colbertini de savoir au

juste ce qu'il avait mal appris par le trou de la serrure; et quand le

hasard lui fit rencontrer Lorenzo, il partait en ruminant une effroyable

vengeance, à laquelle rien ne pouvait évidemment l'avoir fait renoncer.

L'île des rêves: Aventures d'un Anglais qui s'ennuie · 第 26 / 51 题