Une crise ministérielle.
Le prince Bonifacio XXIII ne se doutait guère du madrigal qui
l'attendait, ni des visées ambitieuses du docteur Marforio. Je sais bien
que comme il ne payait personne pour surveiller son fils, il avait les
plus grandes chances d'être parfaitement renseigné. Pourtant, il ne le
fut pas. Un jour, toutefois, un de ses chambellans se hasarda à lui dire
qu'il croyait le jeune Lorenzo amoureux.
--Tant mieux! s'écria Bonifacio, avec le contentement d'un bon père et
d'un bon roi, l'art d'aimer enseigne l'art de régner!
Cette parole méritait d'être recueillie, commentée par le journal
officiel de la principauté, et de prendre place un jour dans la
collection des bons mots et des réponses célèbres de Son Altesse. Mais
Bonifacio n'aimait pas qu'on entretînt le public de ses affaires
intimes, pas plus des plaisanteries échappées à sa bonne humeur que de
sa santé; et quand il avait des indigestions, il ne mettait pas son
point d'honneur à les raconter à ses sujets. La postérité devait donc
ignorer les facéties débitées et les médecines prises par Son Altesse;
et l'histoire de cette principauté eût été difficile à écrire, par suite
de la réserve des journaux officiels, si le parti des jeunes dont j'ai
déjà parlé n'avait suppléé à la négligence, à la modestie, ou au calcul
du prince, par des notes secrètes, des mémoires et des pamphlets.
Bonifacio, en prince économe, aimait bien mieux une amourette pour les
distractions de son héritier, que quelque autre passion qui eût exigé de
la monnaie. Il savait qu'un des priviléges des princes, c'est de faire
ou de promettre un si grand cadeau, en leur personne, qu'ils sont
ensuite dispensés d'en faire d'autres; et il ne s'inquiétait en aucune
façon de savoir le but et la raison des promenades quotidiennes de
Lorenzo.
Un jour, Son Altesse était retirée dans son appartement, pour un travail
secret avec son premier ministre, quand Lorenzo, résolu à remplir ses
engagements envers le docteur, se décida à obtenir une audience.
On comprend, d'après les détails que j'ai donnés sur les finances et le
peu d'étiquette en usage dans la cour, que les laquais n'encombraient
pas les antichambres, et que si l'on s'attendait à y trouver des
huissiers, c'étaient des huissiers pour saisir le mobilier de la
couronne et non pas pour introduire les visiteurs.
Lorenzo ne vit personne qui pût l'annoncer, et après avoir gratté à
plusieurs portes, et visité plusieurs chambres, il arriva à la salle
dite du conseil, où Bonifacio XXIII, afin de ne rien laisser échapper
des secrets de l'État, s'était retiré avec son ministre, en ayant soin
d'ôter la clef de la serrure.
Mais les précautions excessives ont leur imprudence. Par le trou de la
serrure, débarrassée de la clef, Lorenzo aperçut son auguste père,
attablé devant son premier ministre, et sur le tapis du conseil étalant
des cartes, qui par leur dimension pouvaient bien suffire à la
topographie de la principauté, mais qui, en réalité, étaient des cartes
à jouer.
Lorenzo, au lieu d'admirer la délicatesse infinie de ce bon prince, qui
s'enfermait plutôt que de donner un mauvais exemple, se sentit pâlir de
honte, et s'attrista de surprendre son père dans cette récréation. Je
sais que le père Daniel assure que les cartes sont une école de
diplomatie, et que le jeu de piquet, entre autres, enseigne l'art de
gouverner les hommes; mais Lorenzo n'avait peut-être pas lu le père
Daniel, et puis ce n'était peut-être pas le piquet que jouait son père.
D'ailleurs, par les actes Lorenzo jugeait la théorie, et ne l'estimait
guère. Il soupira tristement et se dit, au fond du coeur, qu'il venait
proposer sans doute une autre folie pour guérir son père de celle-là. Le
docteur Marforio jouerait bien à un autre jeu que celui des cartes, et
Lorenzo n'était pas sans appréhension sur l'effet du grand système du
docteur.
Bonifacio ne se livrait pas seulement à l'oubli des grandeurs terrestres
en consentant à jouer avec son ministre; nous verrons qu'il avait son
calcul. Le soir le jeu est une élégance; le jour c'est un abandon. Ne
nous étonnons donc pas si Son Altesse, dans le huis clos absolu qu'elle
s'assurait, se laissait aller à un débraillé de costume et d'allure que
le terrible parti des jeunes eût flétri en termes énergiques, s'il l'eût
connu; mais jusque-là le secret n'avait pas encore transpiré, et on ne
savait pas que Bonifacio XXIII, dans la salle même où ses aïeux avaient
si fièrement levé la tête et tenu leur rang, restait en simple veste de
basin, sans poudre et sans cravate, pour donner audience à des rois qui
s'appelaient: David, Alexandre, César, Charles et à des reines qui
avaient nom Judith, Argine, Rachel et Pallas.
Mais, je le répète, ce jeu n'était pas seulement pour le prince une
débauche, c'était aussi un principe d'économie politique; et son rêve,
vu la pénurie des finances, était de regagner à ses ministres les
maigres appointements qu'il était contraint de leur donner, quand il ne
pouvait plus se borner à les leur promettre. Ce système financier, que
je livre pour ce qu'il vaut, ne réussissait pas dans l'application, et
précisément à l'heure où Lorenzo regardait par le trou de la serrure,
Bonifacio s'alarmait intérieurement des charges énormes que son
ministère imposait au budget, et se demandait s'il ne pourrait pas se
passer de ministres, ces fonctionnaires étant un objet de luxe destiné
aux représentations officielles, et la besogne qu'ils ne faisaient pas
pouvant tout aussi bien être négligée sans eux.
Le premier ministre avait une chance bien irrespectueuse, et le prince
n'était pas éloigné de croire qu'il possédait un chef de cabinet expert
dans l'art de donner de bons yeux au hasard aveugle. Accuser ce
fonctionnaire de haute tricherie, c'était une extrémité à laquelle le
prince n'osait descendre sans avoir des preuves. En attendant, et bien
qu'il ne fût pas de la famille de Henri IV, il faisait lui-même de vains
efforts pour introduire quelque intelligence dans la répartition des
atouts, et comme ses procédés étaient naïfs et inexpérimentés, le
premier ministre les devinait et les déjouait, sans paraître les avoir
soupçonnés; ce qui dépitait une fois de plus Bonifacio.
Lorenzo lut distinctement par le trou de la serrure les sentiments
empreints sur la physionomie paternelle. Son Altesse n'était plus
sérénissime; des plis orageux s'amassaient au-dessus de ses gros
sourcils, et pour que rien ne manquât à l'image de la tempête, des
gouttes énormes pleuvaient du front.
Bonifacio XXIII perdait avec une incroyable persistance; son premier
ministre lui coûtait aussi cher que tous les autres à la fois; aussi
jamais le sang n'était-il monté avec une fureur plus apoplectique à la
tête du souverain. Il battait les cartes, dans le vrai sens du mot, les
frottant avec une colère qui équivalait à une gourmade; comme il
invoquait à son aide toute les ressources du savoir ou du hasard, Son
Altesse empruntait au tabac à priser des excitations factices qui ne
profitaient ni à son jeu, ni à son nez, ni à son jabot.
Le premier ministre était d'un embonpoint analogue à celui de son
maître. D'une figure moins colorée, mais aussi joufflue, il faisait le
digne pendant. L'un et l'autre eussent été complets, si par un coup de
baguette une fée malicieuse, sans rien changer à leur corpulence, les
eût changés eux-mêmes en porcelaine de la Chine. On eût dit deux
monstrueux objets d'étagère descendus de leur place.
Lorenzo jugea le moment opportun. Son auguste père n'osait pas par
dignité jeter les cartes au nez de son premier ministre, mais il devait
être enchanté d'une distraction.
En conséquence, le prince héréditaire frappa quelques petits coups
respectueux; les joueurs s'arrêtèrent, comme si un fil de marionnette
les eût retenus brusquement par le bras. Bonifacio, qui était en train
de distribuer les cartes, resta la main levée, la bouche béante; le
ministre, après quelque hésitation, repoussa son fauteuil et vint
demander par le trou de la serrure qui était là, et qui se permettait de
troubler les délibérations du conseil intime.
Je dois avouer que pendant cette interrogation, le prince Bonifacio,
avec une prestesse qui dénotait certaines aptitudes politiques, essaya
de tourner le roi; mais tout en parlant, le premier ministre regardait
son souverain; le geste compromettant fut surpris. Bonifacio jura bien
qu'il ne pardonnerait jamais ce regard sournois et conçut une haine
violente contre son adversaire, dont la perte fut résolue.
Lorenzo se nomma et demanda la permission d'entrer. Décidément le moment
était bien choisi. En apprenant que l'importun était son fils, Bonifacio
ramassa vivement les cartes et les enjeux et les glissa dans sa
poitrine:
--Chut! pas un mot, dit-il à son ministre, vous me répondez du silence
sur votre tête!
La menace était évidemment exagérée. Bonifacio ne tenait pas plus à la
tête de son premier ministre, que le personnage de certaine comédie ne
tenait au nez d'un marguillier. L'échafaud était aboli depuis longtemps
dans la principauté, sans que personne (pas même parmi les voleurs) s'en
fût trouvé plus mal et en eût réclamé la restauration. Mais il y a des
formules banales, exagérées, qui existent ainsi depuis le commencement
du monde, et qui sont à la disposition des princes et des sujets. C'est
ainsi qu'on aime à faire jurer les gens sur leur tête, et à jurer
soi-même sur son honneur. Cela ne prouve rien, cela n'engage pas; il
semble que le parjure soit rendu plus facile par l'exagération ou par
l'inanité de la caution du serment.
Le ministre prit donc la menace pour ce qu'elle valait. Il mit le doigt
sur ses lèvres et promit le silence.
--J'espère que Votre Altesse sera plus heureuse une autre fois, murmura
le courtisan, en s'inclinant devant son maître.
Ce compliment de condoléance fut une dernière goutte de vinaigre;
Bonifacio redressa la tête et congédiant tout haut son ministre:
--C'est bien! c'est bien! lui dit-il, nous reparlerons de cela,
j'examinerai l'affaire, et je vous ferai savoir ma volonté.
Le ministre sourit et se retira à reculons jusqu'à la porte. Quand il
fut dehors, il osa rire aux éclats, en se couvrant la bouche pour cacher
sa gaieté séditieuse; dans tous les pays du monde les murs des palais
ont des oreilles; en Italie, même dans la principauté la plus
débonnaire, ils peuvent avoir des yeux.
--Tout va bien, disait l'éminent fonctionnaire; jamais il ne pourra se
rattraper. Si cela continue, je gagne un demi-siècle de ministère.
A-t-il eu peur quand son benêt de fils est entré! en voilà un qui
n'entend rien aux cartes et avec lequel le pouvoir sera sans profit!
Et sur cette réflexion qui consolidait son dévouement au prince régnant,
le ministre rentra chez lui, où son secrétaire l'attendait avec des dés,
pour refaire une partie analogue à celle qui venait d'être interrompue.
Le chef du cabinet appliquait à ses subordonnés le système que le prince
appliquait à son égard; et il payait ceux-là de la façon qu'il était
payé par celui-ci. C'était peut-être là une des occasions où l'esprit de
justice trouvait le plus facilement à se satisfaire.
Pendant ce temps, le prince Bonifacio, étanchant la sueur qui mettait à
son front une couronne fluviale, et se rajustant un peu, interrogeait
son fils.
--Qu'est-il donc arrivé de si grave, Lorenzo, que vous soyez venu
m'interrompre au milieu de mes occupations les plus sérieuses?
Lorenzo ne broncha pas; il n'eut ni rougeur, ni sourire, et s'excusa
d'avoir eu la témérité d'interrompre les travaux de son père.
--Oh! ce n'est pas que je sois embarrassé pour remettre à demain cette
affaire et bien d'autres, dit le prince Bonifacio en souriant, mais
quand on est en train!...
--Mon père, dit Lorenzo avec gravité en prenant le fauteuil laissé
vacant par le ministre, j'ai à vous parler de deux choses qui vous sont
chères, mon bonheur et le bonheur de vos sujets.
--Diable, l'entretien ne sera pas gai; allons, parle, mon fils, tu as
des dettes et tu veux de l'argent, mais je n'en ai pas. J'expliquais
précisément tout à l'heure à Colbertini un nouveau système de banque
destiné à m'en fournir.
--Je ne vous demande pas d'argent, mon père, reprit Lorenzo avec un
certain embarras, je ne veux pas être une charge pour le trésor.
--Une charge? quelle charge! ah ma foi, tu es bien bon, s'écria le
prince saisi d'un accès de gaieté, tu ménages le trésor! il ne t'en sait
pas gré, et ne profitera guère de ces bonnes dispositions. Tu n'as que
des vertus inutiles, mon cher Lorenzo. Le beau mérite d'être économe à
côté d'une caisse vide! ainsi, tu n'as pas des petites dettes? quand
même ce seraient des dettes... de jeu, tu pourrais me les avouer. Je ne
suis pas farouche, va!
Lorenzo savait bien que son père n'était pas farouche; mais comme pour
ajouter un commentaire à ces paroles encourageantes, le prince tira
vivement la main de sa poitrine, et la tendit à son fils. Ce geste
violent et parfaitement inutile, puisqu'il n'apprenait rien que Lorenzo
ne connût déjà, eut pour effet de remuer les cartes et les jetons dans
leur retraite, et Bonifacio vit avec effroi une cascade de piques, de
coeurs, de trèfles et de carreaux tomber de sa poitrine sur la table.
C'était plus d'effusion qu'il n'en voulait d'abord laisser paraître.
Mais le joyeux prince n'était pas homme à rester abattu, ni à se
déconcerter pour si peu.
--Tu vois précisément, mon fils, dit-il avec une certaine solennité, les
pièces qui servaient, il y a un instant, à ma démonstration économique.
Ne va pas croire au moins que ces instruments de plaisir.....
--Mon père, interrompit Lorenzo, presque malgré lui et avec un accent de
doux reproche, je ne vous demande pas les secrets de l'État.
Il y avait dans ces paroles une ironie tempérée par le respect, qui alla
droit au coeur du prince Bonifacio. Il s'élança de son fauteuil comme un
ballon qui prend son essor.
--Au diable! s'écria-t-il, les réticences et le décorum! j'ai bien le
droit de me montrer tel que je suis à mon enfant, à mon héritier,
puisque je fais déjà cet honneur à des étrangers, à ce Colbertini, par
exemple, que je déteste. Cet homme-là est depuis bien des années mon
premier ministre, on le croit la clef de voûte de mon cabinet. Eh bien,
entre nous, c'est un âne. Il m'assomme; sans compter que je le crois un
peu fripon. Imagine-toi que tantôt, pour nous égayer, et pour régler un
petit compte, nous avons joué aux cartes. Ne le dis à personne! le
scélérat m'a gagné avec un acharnement, une persistance!.... Il y a des
moments, Lorenzo, où je regrette de n'être pas un prince cruel; j'aurais
du plaisir à faire souffrir ce Colbertini, à le tenailler, à le pincer
jusqu'au sang. Mais on ne refait pas son caractère. Je suis pacifique,
je suis bon, cela me ferait de la peine de trouver du plaisir à ces
cruautés, voilà pourquoi je me contiens; mais si je pouvais lui jouer un
bon tour à cet insupportable ministre!....
--Précisément, mon père, je viens vous demander sa place.
--Pour toi? c'est impossible! tu ne peux pas être mon ministre. Ce
serait plus économique, j'en conviens; mais ce serait contraire aux
usages, et je crois que cela écorniflerait la constitution. Or, tu
comprends que je n'ai pas envie d'attenter à une constitution à laquelle
je n'ai jamais touché.
--Je n'ai pas l'ambition des affaires, reprit Lorenzo; ce n'est pas pour
moi que je sollicite.
--Ce n'est pas pour toi? tant mieux. Tu as un ministre à me proposer?
soit, je l'accepte; je le nomme; tiens, voilà du papier, une plume;
c'est Colbertini qui a taillé la plume. J'écris: «Moi, Bonifacio XXIII,
etc., etc., je nomme par ces présentes le seigneur...» Comment
s'appelle-t-il mon futur ministre?
--Marforio!
--Un joli nom! Je n'ai que des ministres en _i_, cela me changera. Je
signe, j'applique mon cachet, l'affaire est faite; il est nommé. Que
c'est donc beau la toute-puissance! une feuille de papier, une plume
arrachée à une oie, une goutte d'encre, et on a un ministre. Il n'est
pas si facile d'avoir un bon cuisinier! Ah ça, que fait-il cet homme
d'État?
--Comment, mon père, vous ne connaissez pas le célèbre Marforio, la
gloire de votre règne, le plus beau fleuron de votre couronne?
--Ma foi, non, je ne le connais pas. On est riche comme cela, sans s'en
douter. J'ignorais que j'eusse cette merveille. Est-ce un chanteur, un
danseur, un écuyer?
--C'est un savant, mon père, le plus grand savant...
--De la principauté? merci! cela ne veut pas dire grand'chose. Mais je
n'en veux pas de ton savant. J'aime mieux mon imbécile de Colbertini. Il
ne manquerait plus que cela pour être ennuyé! Rends-moi mon papier;
j'annule la nomination. Un savant dans mon conseil! cela ferait
disparate.
--Cependant, mon père, si vous connaissiez le docteur Marforio.
--Je ne veux pas le connaître! Un savant! il me brouillerait avec mon
clergé, avec mon ministre de l'instruction publique. Et puis, il lui
faudrait de l'argent, n'est-ce pas? des dotations, des colifichets, des
cordons de toutes les nuances? Les savants ne vivent plus comme des
anachorètes, et tu n'ignores pas, mon pauvre enfant, que j'ai les
finances un peu délabrées. Si, du moins, il savait faire de la fausse
monnaie, ton savant!...
--Il sait mieux que cela, mon père; il vous servira gratis. Il ne vous
demande que le droit d'expérimenter sur quelques-uns de vos sujets un
système de perfectionnement physique et moral dont il attend les plus
grands résultats. Du reste, le docteur Marforio est gai; ce n'est pas
un pédant, au contraire: c'est un homme aimable, spirituel, candide, un
vieillard de bonnes manières.
--Alors, tu te trompes, ce n'est pas un savant. Mais un point me touche:
il me servira pour rien. Voilà les bons serviteurs, les vrais, ceux
qu'on ne saurait payer trop cher! Un ministre sans appointements! voilà
une merveille! Sais-tu, d'ailleurs, que cela me donnerait un fameux
lustre dans l'histoire; et quoique je me soucie peu, au fond, de cette
muse bavarde, je ne serais pas fâché de savoir ce qu'elle dira de moi un
jour: «Le grand prince Bonifacio XXIII avait su résoudre le problème de
régner avec peu d'impôts et de se faire servir pour rien.» Entre nous,
c'est tout juste ce que vaut le travail; mais puisqu'il serait mesquin
de se priver de ministres, que c'est la mode d'en avoir, je me résigne à
en supporter quelques-uns, pourvu qu'ils ne me coûtent pas cher et
qu'ils aient de la tournure. A-t-il de la tournure, ton savant?
--Vous verrez, mon père.
--Eh bien! j'aime mieux, après tout, avoir quelques beaux ministres
apparents et n'avoir pas à payer. Ah! Lorenzo! Lorenzo! puisses-tu
n'apprendre que très-tard, n'apprendre jamais quels soucis donne le
pouvoir suprême! Avec ton docteur Mar... Marfur...
--Marforio! mon père.
--Un joli nom! avec le docteur Marforio, j'ai résolu d'un coup le fameux
problème économique que je m'épuisais à chercher avec ce traître de
Colbertini. Puisque je ne le payerai pas, je n'aurai pas à lui jouer ses
appointements aux cartes. C'est bien simple. Je suis décidé. Va me
chercher mon nouveau ministre.
--Oui, mon père, j'y cours, dit Lorenzo, ravi du dénoûment de sa
démarche.
--A propos, s'écria le prince, comment as-tu fait la connaissance de ton
docteur Marforio?
Lorenzo, qui allait sortir, s'arrêta et rougit.
--Ceci, mon père, est la seconde partie de mon secret, celle qui tient à
mon bonheur personnel. Puisque les intérêts de l'État sont réglés, je
puis vous parler des miens. Le docteur a une charmante fille. Quand vous
aurez vu Marta, mon père...
--Je suis plus bête que Colbertini! s'écria le bon prince en retombant
dans son fauteuil avec un gros éclat de rire. Comment! je n'ai pas
deviné tout de suite que tu me tendais un piége d'amoureux! Ah! mon
gaillard, tu seras un grand politique! Ah ça, est-elle aussi jolie que
son père est savant, la belle Marta?
--Mon père, vous la verrez, et je ne doute pas que quand vous aurez
admiré sa candeur, ses grâces ingénues...
--Assez, assez! je connais la nomenclature. C'était déjà la même de mon
temps. Mais ce n'est pas un ministre que tu me proposes, c'est toute une
famille!
--Si vous le voulez bien, mon père, ne parlons aujourd'hui que du
ministre.
--N'en parlons plus, au contraire, puisque c'est une chose convenue,
bâclée. Après tout, j'en ai bonne opinion de ton savant, puisqu'il a
l'esprit d'avoir une jolie fille. Porte-lui sa nomination, et dis un mot
à l'office. Je donne un grand dîner. Le budget peut bien me faire ce
petit cadeau sur les économies que je lui procure.
Lorenzo sortit et courut en toute hâte porter la grande nouvelle au
docteur Marforio. Pendant ce temps, le prince Bonifacio continuait à
s'essuyer le front et répétait:
--Quelle journée! quel travail! et l'on croit que je ne fais rien! Un
ministère changé, un encouragement public donné à la science dans son
personnage le plus éminent, Colbertini foudroyé, une économie réalisée,
mes pertes au jeu glorieusement vengées! Que de choses en un jour! Si
l'opposition n'est pas contente, elle aura tort.
Le prince Bonifacio avait raison. Les événements de la journée pouvaient
réjouir l'opposition à plus d'un titre.
--Mais, se dit le prince au bout de quelques minutes, Colbertini ignore
sa disgrâce. Hâtons-nous de la lui annoncer.
En conséquence de cette résolution qui n'était pas exempte de malice, le
meilleur des hommes et le plus ingrat des princes écrivit à son
adversaire de la matinée:
«Mon cher comte,
«Je n'ai eu jusqu'ici qu'à me louer de vos services, et j'éprouve
une très-réelle satisfaction à vous donner ce témoignage, au moment
où de graves considérations me forcent à vous laisser aller vers
cette retraite que votre âge et vos travaux réclament
impérieusement.
«Je n'oublierai jamais que vous avez été le confident de mes
pensées les plus intimes. Souvenez-vous-en aussi.
«P.S. C'est le malheur des princes de rester insolvables envers
ceux qui les ont le mieux servis. Je ne puis m'acquitter, mon cher
comte. Mais je veux que le poids de ma dette me soit une occasion
de penser toujours à vous.
«Sur ce, etc., etc.
_Signé_: BONIFACIO XXIII.
--Comprendra-t-il bien ce _post-scriptum_? demanda le prince Bonifacio
avec une certaine inquiétude qui ressemblait à un remords. Je ne peux
pas lui demander grâce pour la somme que j'ai perdue. Je la lui payerai,
bien certainement, sur mes économies, quand j'en ferai. Mais s'il
s'avise de me la réclamer, je le décrète d'accusation. Aux termes de la
constitution, il est responsable de mes bévues; j'en trouverai bien
quelques-unes d'assez solides pour le faire pendre. Voilà, d'ailleurs,
un jeu de cartes qui commence le trésor des pièces à conviction.
Et pleinement rassuré par ces raisons d'État dont il ne sentait pas
l'improbité, Son Altesse fit porter le fatal message et passa dans son
cabinet de toilette pour se préparer à recevoir dignement le plus grand
savant de sa principauté.
V
Les utopies du docteur Marforio.
L'entrevue du docteur et du prince mériterait les honneurs de la
comédie. Bonifacio, malgré le sentiment de sa dignité personnelle et de
sa dignité officielle, était un peu ému à la pensée d'avoir pour
ministre un savant, un vrai savant. Ces diables de gens qui discutent du
ciel et de la terre ont quelquefois envers les puissances de ce bas
monde des familiarités et des dédains que le prince redoutait. Si son
premier ministre allait devenir son maître! Je sais bien qu'après tout
la question des émoluments pesait d'un grand poids dans l'esprit de Son
Altesse, et que la perspective d'être servi gratis donnait à
l'apparition du docteur Marforio le charme d'une délivrance. _Sans
appointements_! ces deux mots rayonnaient comme le: _sans dot_! aux yeux
de l'avare.
Marforio, de son côté, avait l'émotion d'un artisan du Grand Oeuvre qui
touche au but suprême, et qui n'a plus qu'à tirer un léger rideau pour
recevoir l'entier éblouissement de la vérité. Le ministère n'était qu'un
moyen; la science était sa seule ambition. Peu lui importait d'être
appelé Excellence, et de monter dans le vieux carrosse détraqué de Son
Altesse. Pour lui, l'essentiel, c'était la possibilité de trouver des
sujets d'expérience, de faire la nique aux préjugés, et de poser le pied
sur le front d'airain de l'ignorance.
Jamais l'orgueil, la joie de participer aux choses divines n'avait mis
plus de lueurs dans les yeux et sur le front d'un mortel. La perspective
du triomphe avait attendri le coeur du docteur; il était devenu presque
sentimental. Quand Lorenzo l'eut quitté, en lui recommandant de se hâter
d'aller au palais, Marforio sentit ses jarrets s'amollir; il s'assit.
--Marta, ma fille, viens m'embrasser, dit-il à son enfant; et il lui
donna un vrai baiser paternel.
--Allons, mon père, songez à votre toilette, répondit Marta, dont le
coeur battait bien fort.
Le docteur endossa son plus bel habit, et regretta pendant quelques
instants d'avoir négligé jusque-là le soin de sa personne.
--C'est un habit bleu de ciel brodé d'argent que je devrais avoir, se
dit-il, un habit couleur du firmament. A partir d'aujourd'hui, j'entre
au service de l'Être suprême, et le costume est un symbole.
Maria craignait que les honneurs ne rendissent son père un peu fou. La
pauvre enfant était indulgente pour le passé. Elle voulut arranger
elle-même la perruque de cérémonie sur les beaux cheveux gris de son
père. Elle cousit les dentelles au jabot et les manchettes aux poignets,
tout en accumulant les recommandations.
--Savez-vous comment on salue un prince? disait-elle, en époussetant le
chapeau du docteur.
--Parbleu! je le saluerai en latin, en grec, en hébreu, dans toutes les
langues passées, présentes, et j'oserai dire, futures.
--Ce n'est pas cela, mon père. Il y a une révérence à faire.
--Ne veux-tu pas que je prenne un maître à danser?
--Mon bon père, soyez patient et prudent. Le prince Bonifacio n'a jamais
reçu de savants à la cour; il pourra manquer à ce qu'il vous doit; ne le
rebutez pas!
--Sois tranquille, mon enfant, je sais quelle indulgence il faut avoir
pour les grands du monde. Je l'épargnerai d'autant plus que ce n'est pas
un aigle, ce bon Bonifacio!
--Surtout, mon père, ne répétez pas tout haut cette opinion-là, à la
cour!
--Oh! j'imagine qu'elle doit y être répandue, et que Bonifacio lui-même
ne s'aveugle pas à cet égard.
--Mais, s'il s'aveuglait, par hasard, mon bon père, ne lui ouvrez pas
les yeux!
--Ne crains rien! As-tu encore quelque recommandation, petite prêcheuse?
--Ne soyez pas trop distrait. Il vous arrive de puiser dans la tabatière
de votre interlocuteur, plus que celui-ci ne le voudrait; prenez garde à
cela. Et puis, enfin, ne m'oubliez pas; et quand vous serez installé,
pensez que vous avez laissé au logis votre enfant toute seule.
--Et mon laboratoire aussi; ne crains rien: si Bonifacio me comprend,
dès demain j'installe tous mes instruments, et tu viens me rejoindre.
--Oh! non, mon père, moi je n'irai pas; je ne dois pas aller à la cour,
répliqua vivement la jeune fille, en rougissant beaucoup.
--Sournoise, tu ne veux pas y aller encore? mais, quand tu seras
princesse, tu ne pourras plus refuser d'y venir.
--Princesse! reprit la jeune fille avec effroi, ce mot-là me fait peur;
pourvu que je sois toujours aimée, je bénirai Dieu.
--Et ton père, n'est-ce pas, qui t'aura conquis une couronne par son
génie? Allons, adieu; je te raconterai ma visite, et je promets de te
rapporter des bonbons de la cour; car on doit en manger à tous les
repas.
Quand on vint annoncer à Son Altesse Bonifacio que le docteur Marforio
l'attendait, le prince se cambra démesurément, fit ouvrir à deux
battants les portes du salon où il donnait ses audiences, et s'avança
avec majesté, en levant le pied et en tendant la jambe.
Le docteur ne voulait pas paraître ému devant un souverain dont il
jugeait sévèrement les capacités publiques et privées; mais l'effort
même qu'il fit pour rester calme donna à sa contenance une raideur et un
embarras que Bonifacio interpréta précisément dans le sens de cette
émotion. Il voulut se montrer courtois devant un savant si modeste.
--Parbleu! docteur, je suis enchanté de vous voir et de faire votre
connaissance. Mon fils m'a dit qu'il vous était agréable de prendre une
part du lourd fardeau du pouvoir. Je n'ai rien à refuser à mon fils,
vous êtes ministre. Asseyons-nous et causons comme de vieux amis.
--J'avoue, prince, qu'en songeant au ministère, répondit Marforio, j'ai
moins ressenti le puéril orgueil de gouverner les hommes, que l'ambition
de doter le monde de mon système.
--Ah! oui, vous avez un système, une idée fixe. Nous allons en reparler.
Je ne contrarie jamais mes ministres, moi; je les laisse libres d'agir
et de faire ce qu'ils veulent, à la seule condition qu'ils ne
m'ennuieront pas davantage. Taillez, rognez, amusez-vous; mais ne me
demandez pas d'argent. Quant au gouvernement des hommes, entre nous,
c'est bien peu de chose! avec deux ou trois leçons, vous en saurez
autant que Machiavel! Ah! si les peuples avaient le temps de réfléchir,
ils auraient des tentations de se passer de nous! Tenez! moi qui vous
parle, je ne suis que le fils de mon père, Bonifacio XXII; eh bien, si
je voulais m'en donner la peine, je pourrais jouer, tout comme un autre,
mon rôle de grand homme; ce n'est pas la mer à boire. Seulement, j'avoue
que c'est fatigant; et puis, cela rapporte si peu à l'artiste et au
spectateur, que j'aime autant la lueur paisible de mon règne. Cela
n'éblouit pas, mais cela suffit à éclairer.
--Vous êtes un philosophe, dit Marforio.
--Et vous, mon cher ministre, vous êtes un flatteur, ce qui prouve une
première aptitude pour le métier de courtisan; je vous fais mon
compliment. On dit que vous avez une jolie fille?
--Et vous, prince, vous avez un aimable fils.
--Oui, il est gentil, un peu timide; c'est la faute de son institutrice.
Heureusement, je n'ai pas besoin de lui. Il fait les yeux doux à votre
héritière, mon héritier.
--Prince, croyez que je ne suis pour rien...
--Parbleu! vous êtes un savant! Vous regardez sans doute les étoiles
avec une grande lunette et vous ne voyez pas ce qui se passe à votre
nez. C'est toujours comme cela.
--Si Votre Altesse daignait m'instruire des devoirs de ma charge,
demanda le docteur, un peu décontenancé par les persiflages du prince.
--Vos devoirs? c'est de parapher les ordonnances que je signe, et, soyez
tranquille, j'économise le papier, je n'en signe guère. C'est de
s'asseoir à côté de moi, à table, d'être toujours de mon avis, excepté
quand je suis du vôtre; car alors il faut avoir l'air de se résigner et
de se courber, vaincu, sous le poids de mes raisons; et puis... Ma foi,
j'ai oublié le reste. Mais le premier garçon de bureau du ministère vous
dira cela. Règle générale, une seule condition est indispensable pour
être mon ministre, la nomination. Puisque vous l'avez en poche, vous
êtes un ministre aussi parfait que vos collègues. Il ne vous manque que
le costume. Je vais le réclamer à Colbertini. Bien qu'il serve depuis
vingt-cinq ans, je le crois encore mettable. Maintenant, mon cher
docteur, que nous voilà liés l'un à l'autre, dites-moi donc, entre nous,
là, franchement, ce que c'est que la science.
--Ce que c'est que la science? monseigneur! s'écria le docteur qui
croyait trouver une occasion d'enfourcher son dada.
--Oui, je devine ce que vous allez me débiter. Des grands mots, des
grandes phrases! Mais, nous autres, dont le métier est d'en apprendre et
d'en réciter, nous ne sommes pas dupes de cette rhétorique. Je m'imagine
que la science c'est comme le pouvoir, l'art de vivre du respect des
autres et de s'en faire un joli petit édredon. Mais, vraiment, qu'est-ce
que vous savez de plus que moi, par exemple?
--Il faudrait que Votre Altesse me renseignât sur ce qu'elle a étudié.
--Moi, je n'ai rien étudié, je m'en vante. J'ai joué autrefois
très-agréablement de la viole; je ne suis pas sans adresse au
bilboquet, et je manie les cartes sans trop de désavantage, excepté
quand on me triche, ajouta Bonifacio avec amertume.
--Je ne sais rien de tout cela, moi, reprit avec fierté le pauvre
docteur, qui trouvait son prince encore inférieur à la mauvaise opinion
qu'il en avait; mais je connais l'origine du monde, je sais décomposer
les éléments, combiner des forces inconnues.
--Et puis après? Connaissez-vous une meilleure façon de brûler le café,
de donner moins de mélancolie aux heures qui suivent le repas? Avez-vous
trouvé l'eau de Jouvence? Tant que la science ne pourra pas prolonger
d'une heure le plaisir de vivre, ni ajouter une jouissance à la somme
des prétendues félicités terrestres, elle sera, comme le pouvoir, le pis
aller des ignorants.
--Eh bien! monseigneur, dit enfin le docteur Marforio, en redressant sa
taille, en s'efforçant de se faire très-grand, pour se faire
très-imposant, moi, votre ministre, je vous apporte précisément cette
jouissance que vous regrettez. Cette eau de Jouvence que les jolies
femmes désirent encore plus que les laides et dont bien des hommes
chercheraient à s'abreuver, je l'ai fait jaillir et je vous l'offre; ce
sera le payement de ma bienvenue.
--Vous pouvez rajeunir les gens? demanda Bonifacio avec une curiosité
qui n'était pas désintéressée.
--Je n'efface pas les rides du front, et je ne fais pas refleurir les
roses dans la neige, répliqua le docteur Marforio; mais je sais l'art,
ou plutôt la science d'alléger le vol des années, d'empêcher toute
action dévastatrice de la pensée sur le corps. Je prolonge la vie en la
conservant. Cette flamme qui brûle en nous, je l'empêche de nous brûler.
--Parbleu! je serais curieux de voir cela, interrompit Bonifacio, qui ne
comprenait pas bien, et qui se rendait à lui-même cette justice que
jamais la pensée n'avait fatigué son corps.
--Le problème de vivre est le seul problème intéressant, continua le
docteur. Chacun l'a abordé. Les uns ont inventé des philtres; d'autres
ont prétendu rajeunir par des évocations et des sortiléges. Ma science
est moins empirique; elle repose sur la philosophie la plus judicieuse;
elle a puisé ses éléments dans la connaissance du corps et dans l'étude
de l'âme. Un de mes confrères, un de ces demi-savants comme l'Allemagne
en propose pour modèle à la France, le docteur Florentius ne prétend-il
pas qu'il suffit de boire frais, de manger avec discernement, d'user
modérément de toute chose pour vivre jusqu'à deux cents ans, terme
extraordinaire, et jusqu'à cent cinquante ans, terme moyen?
--Deux cents ans! c'est joli, murmura Bonifacio.
--Bah! qu'est-ce que cela, repartit Marforio, si je vous donnais
l'éternité?
--Je l'accepterais, mais à la condition que ce fût toujours gratis, dit
en riant le prince.
--Si je supprimais d'un seul coup les querelles, les disputes, les
guerres, qui sont des agents de destruction?
--Bravo! ce serait une économie pour mon budget et un grand sujet de
joie pour mon ministre de la guerre, qui est d'un caractère
très-pacifique. Mais, mon cher Marforio, si les hommes ne mouraient
plus, est-ce qu'ils continueraient toujours à se multiplier? Je
craindrais l'encombrement: la terre est petite.
--J'ai prévu le cas, continua gravement le docteur; il y a des esprits
si mal faits qu'ils ne sont jamais contents de rien. Ceux-là
commenceraient à s'impatienter de la vie vers quatre-vingt-dix-neuf ans,
et se tueraient à cent vingt-cinq ans. D'ailleurs, je donne la
possibilité de ne pas mourir, mais je n'impose pas la vie.
--Oui, je comprends, on est toujours libre de ne pas boire de l'élixir.
Quant à moi, mon cher docteur, ne craignez rien, j'ai le caractère bien
fait, l'âme robuste. Je m'accommodais de l'existence mesquine et bornée
que je menais déjà. Je ne me lasserai jamais de l'existence sans bornes
et sans limites que vous me promettez. Quand déboucherons-nous la
bienheureuse fiole?
--L'incomparable mérite de mon système tient précisément à ceci,
continua Marforio; je ne me sers ni de fiole, ni de pommade, ni de
philtre. Je n'emploie que les seules ressources de l'humanité banale. Il
suffira que je vive assez longtemps pour laisser des élèves, et que je
trouve quelqu'un pour me faire jouir à mon tour du bienfait que j'aurai
donné. Le salut du monde est à ce prix.
--_Per Bacco_! vous allez devenir un ministre précieux.
--J'ai remarqué, reprit le docteur, que le sommeil, qui passe
généralement pour le repos de l'âme et du corps, est bien souvent pour
celle-là une fatigue qui influe sur celui-ci, la plus dangereuse, la
plus traître de toutes les fatigues, puisque nous n'en avons pas
conscience au moment même, et que nous ne pouvons ni y faire diversion,
ni la suspendre.
--Je m'en étais toujours douté! s'écria Bonifacio. Je me réveille
quelquefois la tête lourde, l'estomac pesant; les rêves troublent la
digestion. Ah! si l'on pouvait dormir sans rêver!
--Vous touchez au point délicat, au pivot de mon système.
--Mon cher ministre, cette pénétration m'est habituelle. Faites-moi le
plaisir de ne plus vous en étonner.
--Supprimer les rêves, continua Marforio, faire que le sommeil soit
réellement ce qu'il devrait être, le repos, l'anéantissement de la
pensée: ce serait doubler, tripler l'existence humaine. Combien de fois
de pauvres dormeurs ne se sont-ils pas couchés avec des cheveux noirs et
éveillés avec des cheveux blancs! Ils avaient vieilli de vingt ans dans
un rêve. Remarquez, d'ailleurs, que les rêves sont des reflets des
pensées du jour précédent ou des projections des pensées du jour qui
doit suivre. Mais, d'ordinaire, ils sont inutiles au passé et à
l'avenir; et on a regardé comme des miracles, comme des visitations
célestes, tous les rêves qui ont eu un sens, qui ont contenu un
avertissement logique. L'humanité a donc tout à gagner à ne plus rêver.
--Je ne verrais plus comme dans un cauchemar ce scélérat de Colbertini
me gagnant sans cesse! soupira Bonifacio. Mais les rêves sont souvent
des remords. Vous supprimez la conscience, mon bon Marforio?
--D'abord, ce serait assez commode aux hommes d'État, et je ne les
engagerais pas à s'en plaindre, riposta Marforio; et puis qu'importent
les remords, si je supprime les criminels?
--Vous avez raison, les remords seraient du superflu. Mais comment vous
y prendrez-vous?
--Parbleu! c'est tout simple: l'homme ne vivant plus dans une excitation
continuelle, et se reposant complétement la nuit de l'humanité qui lui
pèse le jour, n'aura plus de tentations fâcheuses. Supprimer
l'obstination, l'acharnement de la pensée, c'est supprimer les écarts,
les excès, les ivresses, les vertiges de l'imagination.
--Hum! dit le prince en respirant, comme un homme qu'on a contraint pour
la première fois de faire un plongeon et qui cherche à prendre de l'air,
je ne vois pas trop comment vous ferez.
--Le cerveau est l'instrument de la vie intellectuelle et morale,
continua le docteur; j'ai découvert qu'il n'est pas l'agent principal de
la vie physique.
--Je m'en suis toujours douté, interrompit Bonifacio en croisant les
mains sur son estomac.
--En conséquence de cette découverte, reprit Marforio, je crois que si
l'on pouvait refuser momentanément au cerveau les instruments qu'il fait
agir, il ne travaillerait plus, et il laisserait le corps dans une
immobilité profitable à l'organisme entier et au cerveau lui-même. Fort
de cette conviction, j'ai expérimenté et voici mon résultat. Au moyen
d'un délicat instrument, qui trancherait le fer comme un fruit, je
pratique une incision circulaire dans la boîte osseuse, de manière à ce
que le sommet du crâne puisse s'enlever comme un couvercle.
--Comme une tabatière qu'on ouvre, dit le prince, en saisissant une
pincée de tabac dans une boîte d'écaille.
--Votre Altesse comprend parfaitement. Avec une cuiller faite d'un métal
composé par moi, et après que j'ai paralysé par un narcotique les
résistances de la volonté, j'enlève délicatement la cervelle; je laisse
le cervelet qui suffit à la vie bestiale, et je dépose dans l'eau la
plus limpide cette pauvre cervelle qui se baigne tout à son aise, et se
pénètre de fraîcheur.
--C'est ainsi que nos fermiers font rafraîchir le beurre, dit Son
Altesse qui avait un faible pour les comparaisons.
--Sans doute, repartit Marforio. Je laisse toute la nuit la cervelle se
reposer de cette façon. Le corps, pendant ce temps, ne vit que d'une vie
végétative. Le matin, au premier chant du coq, je pêche la cervelle dans
le vase de cristal où je l'ai déposée; je la replace dans le crâne; je
referme le couvercle, et l'homme se réveille et agit, pense, travaille,
complétement délassé, rajeuni, sans aigreur, sans les influences
fâcheuses que laissent les mauvais rêves et les sommeils pénibles.
--Voilà qui est prodigieux, s'écria Bonifacio. Mais croyez-vous le
procédé infaillible?
--Infaillible.
--Je pensais qu'on ne touchait pas impunément à la cervelle.
--Autrefois, c'est possible, parce qu'on s'y prenait mal. Mais
maintenant on a trouvé le moyen de manier et de pétrir les cerveaux
comme on veut.
--Quel précieux ministre j'ai là! dit Bonifacio en riant.
--Vous comprenez qu'avec un pareil système, j'allonge la vie de toute la
quantité qui se perdait dans le sommeil. C'est une lumière que je
souffle tous les soirs et que je rallume tous les matins.
--Au lieu d'emprisonner les gens, demanda le prince, ne pourrait-on pas
à l'avenir se contenter de leur prendre la cervelle pour un jour ou
deux?
--Parfaitement.
--C'est fabuleux! c'est fabuleux! mon cher ami, votre système
m'enchante, il est peut-être absurde, mais il doit être amusant. Nous
verrons s'il n'offre pas des difficultés dans l'application. Mais sur
qui avez-vous fait des expériences?
--Jusqu'à présent, je me suis contenté des morts...
--Ah bah! s'écria Son Altesse, en bondissant sur son siége; mais alors
vous ne répondez pas des vivants?
--Au contraire, monseigneur, ceux-ci ont une complaisance qui facilite
les expériences; d'ailleurs, j'allais ajouter que j'ai aussi expérimenté
dans les maisons de fous, et les résultats obtenus dépassent toutes les
prévisions de la science. C'est à confondre l'entendement.
--Vous avez guéri les fous?
--Oh! non, monseigneur! Si je les avais guéris, j'étais vaincu, puisque
je changeais les conditions de vie morale de leur cervelle. J'ai
remarqué que non-seulement ils étaient le lendemain aussi fous que la
veille, mais qu'il y avait même une petite recrudescence, un progrès.
--Voilà qui est tout à fait péremptoire, dit le prince: vous me
montrerez ces bienheureux fous, assez sages pour ne pas guérir. Mais sur
qui allons-nous opérer?
--Je pensais que monseigneur serait enchanté de dormir sans mauvais
rêves et de donner le bon exemple à ses sujets.
--Sans doute, sans doute; mais je ne serais pas fâché non plus d'avoir
vu l'opération réussir sur mes ministres d'abord; je vous les abandonne.
--Monseigneur sera content.
--Eh bien, mon cher Marforio, je ne m'étais jamais douté que le dernier
terme du progrès et le dernier mot de la science était de fêler les
crânes! Je suis curieux de vous voir à l'oeuvre; quand commençons-nous?
--Quand il plaira à Votre Altesse.
--Il faut que je prépare mon ministère à l'opération; ces gaillards-là
n'auraient qu'à vouloir garder leurs cervelles intactes.
--Ah! monseigneur, croyez bien qu'ils ne tiennent pas à si peu de chose!
Donnez-leur un titre, un hochet, et vous aurez toutes les cervelles de
la principauté.
--Quel homme vous êtes! Vous franchissez d'un bond tous les échelons de
la politique.
--Et vous, monseigneur, tous les abîmes de la science.
--Nous sommes faits pour nous entendre, mon bon Marforio.
--J'en ai l'espoir, monseigneur.
--Il ne me reste plus qu'à juger votre capacité à table. Mais j'ai de la
confiance.
--Je la justifierai, monseigneur, dit Marforio qui ne se sentait pas
d'aise, et qui, malgré la gravité des engagements pris par lui, eût
dansé une sarabande au milieu du salon, s'il eût osé. Après tout,
Richelieu dansait bien.
Bonifacio XXIII passa dans la salle du festin et présenta son nouveau
ministre à ses collègues.
Marforio comprit du premier coup d'oeil qu'il aurait facilement raison
de ces excellentes gens. Ils n'avaient pas résisté à une vingtaine
d'années de pouvoir et quelques-uns florissaient dans cet épaississement
physique et moral qui était comme le but et la récompense des hautes
fonctions exercées dans la principauté.
--Hein! dit Bonifacio tout bas à son premier ministre, quelles bonnes
têtes!
Le docteur s'assit avec appétit. Mais en lui voyant manier avec vivacité
son couteau qui jetait des étincelles, le prince se demanda si l'aimable
docteur pensait à son système ou au somptueux dîner que le budget lui
donnait.