VII

Où la fortune du docteur Marforio atteint son apogée.

Lorenzo avait été plusieurs fois tenté, dans la nuit, de s'échapper du

palais, de courir chez le docteur et de lui dire:

--Fuyez, disparaissez avec vos mains teintes de sang; ne touchez pas à

votre fille et laissez-la-moi.

Mais pour parler au docteur avant l'heure de son lever, il fallait le

réveiller, faire du bruit, causer peut-être le scandale qu'on voulait

empêcher. Lorenzo était timide devant l'esclandre; il resta décemment

chez lui jusqu'à l'heure où Bonifacio permettait qu'on remuât et qu'on

donnât signe de vie dans le palais. Mais dès qu'il entendit demander le

premier déjeuner de Son Altesse, laquelle faisait plusieurs déjeuners,

Lorenzo descendit en toute hâte et courut vers la demeure du savant.

Il le rencontra à moitié chemin, radieux, superbe, plus endimanché que

jamais, ayant sur la figure cette illumination particulière aux fous et

aux hommes de génie, qui fait souvent confondre les uns avec les autres.

Benvenuto Cellini raconte, dans ses Mémoires, qu'arrivé au point

culminant de sa carrière, il portait autour du visage une auréole

parfaitement distincte dans l'ombre. Il assure que ses amis ne s'y

trompaient pas. Les ennemis, bien entendu, n'y voyaient goutte.

L'auréole du docteur Marforio pouvait éblouir ses ennemis eux-mêmes.

Lorenzo était loin de compter parmi les détracteurs du savant, bien que

sa foi se sentît considérablement ébranlée. Il vit cette lueur et

soupira.

Marforio tendit les bras au jeune prince; il eût voulu pouvoir étreindre

l'univers entier, tant son triomphe lui dilatait l'âme.

--Ah! jeune homme, lui dit-il, le jour qui commence datera dans les

fastes de la principauté.

--Hélas! soupira Lorenzo qui ne savait comment entamer la série de ses

reproches et de ses recommandations.

--Je n'ai pas fermé l'oeil de la nuit, continua le docteur; une si

grande émotion, à mon âge!

--Je n'ai pas dormi non plus, reprit Lorenzo.

--En effet, monseigneur, le clair de lune a déteint sur votre visage.

Douce insomnie que celle des amoureux! Allez raconter vos soupirs à ma

fille; quant à moi, je suis pressé.

--Où allez-vous?

--Parbleu! au palais!

--Au nom de votre honneur et de Marta, je vous en conjure, n'y allez

pas.

--Pourquoi donc?

--Vous me le demandez, docteur, après les étranges folies dans

lesquelles vous avez entraîné mon père? Ah! le premier coupable, c'est

moi, qui vous ai écouté, qui vous ai recommandé; mais nous nous

repentirons, nous expierons ensemble, n'est-ce pas, docteur?

--Expier? mais quoi? Nous repentir? de quoi donc?

--Ah! docteur! vous, un homme si bon, si doux, si inoffensif!

--N'allez-vous pas ajouter si bête! Voyons, quel crime ai-je commis?

--Et le meurtre d'hier au soir! dit Lorenzo d'une voix vibrante à

l'oreille du docteur.

Celui-ci haussa les épaules. Cette insouciance était un signe de folie.

Lorenzo essaya pourtant de faire entrer le remords dans le coeur

sanguinaire de Marforio.

--Se peut-il que la science pousse au mépris des lois les plus saintes

de la nature? Vous, docteur, tuer de sang-froid!

--Mais qui ai-je donc tué? demanda le docteur en souriant et en

continuant d'avancer malgré les efforts de Lorenzo qui le retenait

doucement par le bras.

--Qui vous avez tué? Et les ministres de mon père?

--Ah! ah! vous croyez que je les ai tués? Eh bien! venez avec moi, mon

jeune ami, et je vous ferai voir des merveilles!

--Docteur, je vous en conjure, n'allez pas au palais. Fuyez, quittez la

ville; la rumeur publique sera prompte à vous accuser; je crains que le

secret n'ait pas été gardé aussi religieusement que je l'avais espéré.

Épargnez-nous la douleur de vous voir accusé, convaincu de meurtre.

--Ah! que vous êtes plaisant, mon prince, avec votre mine effrayée.

J'avais bien raison de dire que vous étiez un ignorant! Mais sachez donc

que vos précieux ministres ne courent aucun risque.

--Hélas! je le sais, ils n'en courent malheureusement plus aucun.

--Comme vous dites cela! Venez les voir dans leur bon sommeil, et vous

m'en direz des nouvelles.

--Encore une fois, il est inutile, docteur, que nous allions au palais.

Vous n'y trouverez plus rien.

--Comment?

--J'ai fait disparaître les preuves de vos sinistres erreurs.

--Quoi? que voulez-vous dire?

--Que j'ai fait respectueusement enterrer les ministres...

--Est-ce possible? s'écria Marforio qui bondit sur lui-même avec une

fureur dont on ne l'eût jamais cru capable. Triple fou que j'étais de me

confier à des princes! Mais l'assassin, c'est vous! mais le meurtrier,

c'est vous! Ah! ah! mon Dieu! vous avez raison, je suis perdu! une si

belle expérience!

Et Marforio, agitant les bras, tirant sa barbe, se livrant à un désordre

de gestes qui dénotait la tempête, marchait en toute hâte vers le

palais. Lorenzo s'efforçait de le suivre, essayant de le calmer et de le

ramener à des sentiments moins barbares.

--N'avez-vous pas de honte, docteur, de ne regretter que l'expérience,

quand vous avez tué...

--Mais je n'avais tué personne! Ils vivaient, ils dormaient; vous les

avez enterrés tout vifs.

--Pourtant, dit Lorenzo que cette assurance étonnait sans le troubler,

ces crânes ouverts, ces cervelles retirées?

--Ne voilà-t-il pas une preuve? Est-ce qu'on meurt parce que la tête a

une fêlure? Est-ce que leur cervelle était indispensable? Pour l'usage

qu'ils en faisaient!

--Vous osez rire, docteur?

--Moi! mais regardez donc si je ris, répliqua brusquement Marforio en

forçant Lorenzo à se mettre devant lui face à face et en laissant voir

ses yeux pleins d'éclairs et pleins de larmes. Vous m'avez déshonoré,

prince, et vous avez tué ceux que j'allais sauver!

--Pourtant, balbutia le prince qui se sentit pris de terreur, j'ai bien

vu... Et Colbertini, de son côté...

--Ah! Colbertini! c'est lui, le traître, qui pour se venger a tout fait!

Ces pauvres collègues! enterrés! Que faire? on ne voudra pas me croire!

Lorenzo marchait, tout haletant, à côté de Marforio qui avait pris sa

course. Enfin, n'y tenant plus et suffoqué, le prince s'arrêta. Mais les

jarrets et les poumons du docteur n'étaient pas à bout. La crainte de

voir échouer son expérience, et, d'un autre côté, un espoir d'autant

plus ardent qu'il était plus illusoire, plus insensé, le précipitaient

vers le château. Il tenait son chapeau d'une main, dénouait de l'autre

sa cravate et courait à belles enjambées. Tout à coup il s'arrêta, et se

retournant vers Lorenzo:

--Si vous leur aviez tâté le pouls! cria-t-il d'une voix étranglée.

Lorenzo soupira et ne put s'empêcher de s'avouer à lui-même qu'il avait

en effet oublié de tâter le pouls aux ministres en question; mais

comment supposer qu'il n'était pas superflu de tâter le pouls à des gens

dont on venait de voir les cervelles nager dans l'eau!

L'indignation du docteur, la singulière assurance qu'il avait mise à

protester jusqu'au bout de l'innocuité de son système, frappèrent

Lorenzo.

--Mon Dieu! se dit tout à coup le bon jeune homme, si j'avais été le

meurtrier! si par un phénomène improbable, mais possible, cette

opération n'avait pas eu les conséquences que Colbertini m'avait fait

entrevoir! Et maintenant ils sont en terre! Quel horrible châtiment le

ciel inflige à mon égoïsme! C'est parce que j'ai voulu faire passer la

raison de mon amour avant la raison d'État, c'est parce que j'ai voulu

que Marforio fût ministre, que tout ce désordre est dans la principauté.

Ah! Marta, ange d'innocence! pourras-tu me regarder sans horreur?

Lorenzo exagérait un peu; car son imprudence, à lui, partait du plus

généreux et du plus religieux mouvement du coeur. Il ne pouvait avoir eu

que le tort de faire enterrer un peu trop tôt des gens véritablement

exposés. Le seul coupable, c'était toujours le docteur. Colbertini, s'il

avait tâté le pouls, n'était pas sans reproche. Mais lui, Lorenzo, que

pouvait-il avoir sur la conscience? la responsabilité d'une inhumation

trop précipitée, tout au plus. Mais outre qu'il n'existait probablement

pas dans la principauté de règlements sur les délais légaux à accorder

aux sépultures, il en était du soin de différer l'enterrement comme de

la précaution de tâter le pouls. Soins superflus, précaution dérisoire!

Lorenzo, pour un prince, attachait donc trop d'importance à des détails

secondaires. Il était louable sur un seul point, louable sans

restriction, sans réserve: il n'avait pas une joie, pas un chagrin qu'il

ne fît tout aussitôt une invocation à Marta. Son amour était le pôle

immuable vers lequel toutes ses pensées se tournaient, et il était

impossible d'obéir plus complétement aux exigences de sa dignité

d'amoureux.

Mais si l'amour satisfait la conscience, il n'a jamais eu dans les

rapports sociaux et dans les rapports politiques la valeur d'un

principe. L'on comprend, par exemple, que dans un intérêt d'ambition,

d'orgueil, un prince écorne la loi morale: cela s'appelle un acte

vigoureux qu'on applaudit s'il réussit, qu'on blâme s'il échoue; les

peuples ont l'enthousiasme facile pour les événements engendrés par la

cupidité et la soif des honneurs. Mais qu'un joli petit prince, comme

Lorenzo, s'avise de prendre l'amour pour inspiration et pour guide;

qu'il subordonne sa conduite à ce sentiment naturel, humain, sublime,

personne ne comprendra; parce qu'il est bien convenu que le coeur n'a

rien à voir, n'a rien à dire dans le maniement des hommes, et que l'art

de régner, quoi qu'en disait le bon Bonifacio qui ne s'y connaissait

guère, n'est pas du tout la même chose que l'art d'aimer.

Lorenzo avait donc un grand poids sur le coeur, et sentait peser sur lui

toute la terre amoncelée sur les pauvres ministres. Que dirait-on dans

la principauté quand on saurait les événements étranges de la veille? à

qui en appeler? devant qui défendre son père, Marforio et lui-même?

Le prince s'était assis sur un banc de pierre dans une rue déserte, et

là il méditait douloureusement. Il était entre le palais et la maison du

docteur, à peu près comme l'âne biblique entre les deux picotins. Ce

n'était pas, grand Dieu! que dans les circonstances ordinaires l'attrait

fût égal des deux côtés; mais si les doux yeux de Maria l'appelaient à

gauche, du côté du coeur, l'honneur, le devoir l'appelaient à droite.

Que faire? Il y avait bien un troisième parti, le parti des poltrons,

que les grands politiques eussent recommandé au prince: c'était de

n'aller ni à droite, ni à gauche, mais de marcher devant lui et de s'en

aller à l'aventure. Lorenzo, âme droite et candide, répugnait à ce

moyen, et après bien des soupirs, bien des hélas! bien des défaillances

et des éblouissements, il résolut de marcher droit au danger,

d'affronter tout ce péril, et d'aller d'ailleurs prêter un peu d'aide à

son père et au docteur, que l'escapade de Colbertini avait mis dans le

plus terrible embarras.

Lorenzo n'osait regarder de loin le palais paternel, il en avait

horreur; il fut tout surpris, quand il ne fut plus qu'à dix pas, de

n'entendre aucune rumeur. Un cuisinier, qui plumait une volaille sur le

seuil de la porte principale, chantait, en faisant envoler le duvet de

sa victime. Je ne sais trop dire pourquoi, mais la vue de la chair

blanche du poulet donna la chair de poule à Lorenzo. Était-ce en

évoquant le souvenir des ministres? ou bien était-ce seulement parce que

ces préparatifs de gala (on ne plumait pas tous les jours dans la maison

de Bonifacio XXIII) concordaient mal avec le deuil du prince? Quoi qu'il

en fût, Lorenzo, blanc comme ses manchettes, franchit le seuil avec un

battement de coeur terrible, et gravit l'escalier en se tenant à la

muraille.

Comme il atteignait le premier étage, il entendit un cri, puis deux,

puis trois; puis une porte s'ouvrit avec violence dans la galerie à

laquelle aboutissait l'escalier, et le docteur Marforio, les habits en

désordre, la perruque rejetée en arrière, passa devant Lorenzo, et entra

dans l'appartement de Son Altesse.

--Il est fou! le désespoir l'a achevé, pensa le prince.

Au même instant, par la porte qui venait de donner passage à Marforio,

un homme sortit. Était-ce un homme? un spectre? une apparition? Lorenzo

ne put le dire. Mais tout son sang se figea dans ses veines; il se crut

changé en statue. Le ministre de la guerre, ou l'ombre du ministre de la

guerre, s'avançait lentement, gravement, marquant le pas en quelque

sorte. Derrière lui venaient ses collègues; pas un ne manquait; tous, le

visage frais, un sourire sur les lèvres, une petite ligne rouge au

milieu du front, défilaient et pénétraient dans l'appartement de

Bonifacio.

Lorenzo n'osa pas adresser la parole à ces apparences de ministres; et,

quand elles eurent disparu, il essuya son visage, soupira, leva les yeux

au ciel, cherchant dans l'air une solution, un renseignement qui lui

permît de décider qui était fou, de lui ou de Marforio.

Il n'était pas sorti de sa stupeur quand une voix se fit entendre à son

oreille:

--Gardez-vous de rien dire, monseigneur. Tout est pour le mieux!

C'était Colbertini qui, lui aussi, avait assisté au défilé, et qui, sans

être moins surpris que Lorenzo, dissimulait davantage.

--Ah! c'est vous, répondit le prince avec un soupir d'allégement.

Expliquez-moi cette vision: les cadavres de cette nuit?

--N'étaient point des cadavres, monseigneur; je m'en suis aperçu au

dernier moment. Je n'ai pas abusé de la facilité qui m'était donnée pour

me venger. J'aurais pu profiter du prétexte et faire enterrer dans

l'état où je les trouvais mes anciens collègues.

--Quelle horreur!

--O prince! en politique, on se tue souvent pour moins que cela et d'une

façon plus cruelle. Mais j'ai réfléchi. S'il y a quelque sorcellerie,

pourquoi ne l'aiderais-je pas à se montrer? Maître Marforio empiète sur

les droits de la Providence. Grand bien lui fasse! ce n'est pas moi qui

l'empêcherai, et je suis curieux de voir jusqu'où il ira.

Colbertini se frottait les mains avec une satisfaction mesquine, qui

prouvait que, chez cet homme d'État, les passions ne s'élevaient jamais

à des hauteurs impersonnelles.

--Ainsi, demanda Lorenzo stupéfait, ils sont bien vivants?

--Sans aucun doute, monseigneur, je leur ai parlé, et je vous atteste

qu'ils n'ont rien de changé, je puis ajouter: malheureusement pour eux!

--C'est étrange! murmura le prince héréditaire que ce phénomène jetait

dans des tourbillons et qui ne savait que dire et que penser.

Colbertini s'inclina et se hâta de descendre l'escalier du palais. Il se

croyait suffisamment dégagé du serment de discrétion. Il avait promis de

ne pas révéler la mort des ministres; mais il n'avait pas juré de taire

l'état singulier dans lequel il les trouvait; et pour faire germer sa

vengeance, il n'était pas fâché de semer partout dans la ville l'annonce

des prodiges accomplis par son successeur; c'était à la fois donner une

preuve apparente de générosité et créer des impossibilités futures pour

le pauvre Marforio. Un ministre obligé de gouverner par des miracles

continuels ne peut rester longtemps au pouvoir; s'il n'est pas crucifié,

il est bafoué. Et l'une et l'autre des deux alternatives plaisaient à

Colbertini.

--Allons, dit enfin Lorenzo dès qu'il fut seul, ne réfléchissons pas;

vivons au milieu de ces sortiléges; ne discutons rien! La raison est

exposée à de grandes erreurs. Le coeur seul est infaillible. N'écoutons,

ne suivons que mon coeur. O Marta! dans cet océan de doutes où me

jettent des événements si bizarres, si inexplicables, tu es mon phare de

salut, mon étoile!

Et après cette invocation qui résumait et complétait toujours les

diverses opérations de son esprit, Lorenzo voulut se donner le spectacle

complet des ministres ressuscités; il aimait mieux les appeler ainsi,

croyant plutôt au miracle de la résurrection qu'à celui de la vie sans

cervelle. On riait, on parlait à haute voix dans les appartements de

Bonifacio. Quand Lorenzo entra, Marforio était dans les bras de son

souverain; et comme ces deux obésités ne pouvaient pas facilement

s'étreindre, elles se rapprochaient par le haut du corps, en s'éloignant

par la base.

--Viens, mon fils, dit l'excellent prince, salue dans ton père le

monarque le plus heureux de l'Italie, et dans ton beau-père le savant le

plus infaillible.

Lorenzo eut un frisson en pensant à Colbertini et à l'idée d'enterrer

les ministres.

Ceux-ci, un peu abasourdis de l'étonnement dont ils étaient l'objet,

comprenant à grand'peine ce qui s'était passé et ce qu'on s'obstinait à

leur raconter, ne sachant pas s'ils devaient se fâcher ou se réjouir,

étaient là, béats et béants, tournant de temps en temps la tête pour

s'assurer qu'elle était bien fermée.

Le ministre de la guerre, moins calme que les autres, se secouait un

peu.

--Ce n'est rien, ce n'est rien, lui disait Marforio pour le rassurer. Il

sera entré un peu d'eau dans le crâne; je m'y prendrai mieux demain.

Colbertini leur avait tâté le pouls, ajouta le docteur à demi-voix, en

marchant vers Lorenzo. Chut! ne parlez pas de nos terreurs, ils s'en

épouvanteraient.

Et se redressant, comme s'il n'eût pas craint de se heurter au

firmament, Marforio exhalait un orgueil, resplendissait d'une joie qui

échappent à toute analyse. Bonifacio cherchait des formules, des

exclamations.

--O renversement de toutes les lois humaines! ô glorieuse usurpation des

droits de la Providence! Marforio, mon ami, je t'autorise à te laisser

tutoyer par moi; tu es plus que mon ministre, tu es mon ombre, mon

satellite, mon _alter ego_, le surintendant de ma cervelle. Je vais

créer tout exprès un ordre, une décoration, et tu en seras le premier,

le seul décoré. Je veux que les populations de ma principauté se

ressentent de l'heureux événement qui vient de s'accomplir. Qu'elles me

demandent ce qu'elles voudront et je le leur donne immédiatement. Si une

constitution peut leur faire plaisir, je leur en donne une ou deux de

plus. Je veux être prodigue, pour signaler un phénomène si étourdissant.

Mon bon Marforio, tu m'ouvriras le crâne quand tu voudras, et celui de

Lorenzo.

--Mon père, je n'ai pas d'ambition, dit Lorenzo, qui ne se souciait que

médiocrement de mieux dormir et qui tenait trop à ses rêveries pour ne

pas tenir également à ses rêves.

--A l'âge de Lorenzo et quand on est amoureux, répliqua d'un petit air

miséricordieux le bon Marforio, on ne songe guère à économiser la vie et

le repos. Plus tard, il y songera.

Les ministres écoutaient ce débordement d'expansion de leur souverain et

de leur collègue sans s'y mêler autrement que par un faible sourire. Ils

n'avaient pas une conviction bien assise; et, je le répète, ils

passaient avec des petits gestes furtifs et inquiets leurs doigts autour

du front pour s'assurer que la fermeture était hermétique.

--Oh! c'est solide, disait Marforio.

--Vous vous rappelez, n'est-ce pas, nos conversations d'hier? demandait

Bonifacio, pour s'assurer que la mémoire n'avait pas changé.

Et les complaisants ministres, répondant aussitôt, répétaient, dans les

mêmes termes, les opinions qu'ils avaient exprimées la veille.

--C'est merveilleux! merveilleux! ne cessait de dire Bonifacio.

--Est-ce que cela recommencera tous les soirs? demanda le ministre de la

guerre.

--Certainement, reprit Marforio, vous en trouvez-vous mal?

--Jusqu'à présent, non; j'ai dormi comme à quinze ans, mais j'ai quelque

léger embarras.

--Oui, oui, je sais, un peu d'eau! ce n'est rien... Une première fois,

vous comprenez, on ne prend pas toutes les précautions.

Cette remarque judicieuse fit trembler tout le ministère. En effet, on

ne prend pas bien ses précautions une première fois, et ils auraient pu

courir des risques autrement sérieux.

En somme, le système du docteur fut jugé, acclamé. Il y eut fête au

palais, mais une fête dont on ne voulut pas dire trop haut le motif.

Marforio craignait les contrefacteurs maladroits, et il eut été

dangereux de mettre à la portée du premier venu un moyen d'endormir, qui

fournissait en même temps le meilleur moyen d'empêcher le réveil.

On but à la santé des ministres. Ceux-ci, ménageant leur cerveau et

excitant leur cervelet, tinrent tête à l'ovation. Je vous fais grâce des

plaisanteries qui égayèrent le repas. Marforio fut étouffé

d'embrassements. Il n'est pas jusqu'à Lorenzo qui, contraint de se

rendre à l'évidence, n'eût son petit mot louangeur et son grain

d'encens.

Colbertini, qui n'avait pas de raison d'être discret, était allé

colporter partout la nouvelle de ce prodigieux événement. Le soir tout

le monde sut que Marforio avait dérobé les secrets de Dieu. Une

manifestation populaire, qui tourna à l'honneur de la science, fut

immédiatement organisée. Le parti des jeunes, irrité de longue date

contre Colbertini, fut enchanté d'exalter son successeur. D'ailleurs, il

y avait, au premier aspect, dans l'application de la science et de la

physiologie au gouvernement des États, la réalisation d'une grande idée.

Ce n'était plus l'influence du nom, la prépondérance de la fortune qui

décidaient de l'aptitude aux affaires, c'était la science, dans son

expression la plus élevée. Et quelle science! celle qui touchait à

l'instrument de l'intelligence lui-même, qui en modifiait les ressorts,

qui prenait en pitié les fatigues, les consomptions de l'esprit.

Quelques bonnes gens, habitués, par suite de leur costume, à voir tout

en noir, hochèrent la tête et crièrent au matérialisme. On les laissa

crier; mais on opposa ce miracle au miracle de saint Janvier. Personne

ne douta de la possibilité de déplacer les cervelles. Le fameux parti

des jeunes décida que l'invraisemblable était le vrai; que le progrès se

manifestait par des coups pareils; qu'il n'y avait pas lieu de douter;

et, je le répète, personne ne douta. On poussa le fanatisme jusqu'à

déclarer que les ministres avaient bien mérité de la patrie.

Des poëtes composèrent des cantates sans être payés, ce qui ne se voit

qu'en Italie. Des chanteurs les chantèrent sans y être contraints. Ce

fut un beau jour pour les États de Bonifacio XXIII.

Si vous me demandez mon opinion personnelle sur le prétendu sortilége,

je ne serai pas éloigné de croire, comme les gens bien pensants de la

principauté, que ce merveilleux résultat était logique. Il rentre dans

la catégorie des phénomènes dont il ne faut plus se moquer, par ce seul

prétexte qu'ils sont moquables. Il n'était pas plus absurde de croire à

ce sommeil forcé qu'à des tables tournantes, valsantes, parlantes; et

Marforio devait-il paraître beaucoup plus fou aux sceptiques de son

temps en se vantant de faire vivre et prospérer des gens sans cervelle,

que s'il avait prétendu leur faire lire un grimoire par l'épigastre, ou

s'il avait évoqué Satan, Socrate, Platon et les ancêtres de Bonifacio,

et fait passer leur âme dans une cruche ou dans une cuvette?

C'est par égard pour le bon sens que les savants ne nous en font pas

voir de toutes les couleurs; et puis c'est qu'ils perdent quelquefois à

étudier le temps qu'ils pourraient utiliser à enseigner. Mais tout le

monde est d'accord en principe qu'ils font de l'univers entier ce qu'ils

veulent, et il était ridicule autrefois de leur contester un seul

miracle. Aussi ne perdait-on pas le temps à les réfuter, et quand leurs

miracles n'étaient pas au goût du jour, aimait-on mieux les mettre à

mort et les torturer que les chicaner.

L'adoucissement des moeurs a détruit cet argument; et si messieurs les

savants ne trébuchaient pas au seuil des académies et n'aimaient pas les

croix, les pensions, les titres, comme de simples ignorants, ils

deviendraient bien vite les dispensateurs de la pluie, du beau temps, de

la chaleur et du froid. Fort heureusement pour la liberté du vulgaire,

l'ambition du ridicule compense dans l'esprit des hommes de science

l'ambition de la vérité; et ils rétablissent, sans le vouloir, l'égalité

entre eux et les imbéciles, précisément quand ils deviennent de

très-grands personnages.

Qui sait à quelle autorité morale Marforio aurait pu prétendre, s'il eût

pu consentir à ne point avoir d'autorité positive! Un homme qui avait

fait une si grande révolution dans la physiologie et donné une si

furieuse entorse à la routine pouvait découvrir, avec un peu d'effort,

la navigation aérienne et le moyen d'aborder dans la lune. Mais les

délices de Capoue attendaient Marforio, et le progrès ne fut pas

accéléré dans sa marche autant qu'on aurait pu l'espérer ou le craindre.

L'union du jeune Lorenzo et de la belle Marta était une conséquence si

naturelle de la pleine réussite du fameux système, qu'il n'y eut plus

qu'à commander les cierges et les violons. Bonifacio tenait beaucoup

plus à l'existence qu'à la naissance. Il ne craignit pas d'humilier ses

aïeux en bénissant dans sa bru la fille d'un académicien. Il pensa que

cette mésalliance serait agréable à son peuple.

Je dois avouer qu'elle ne lui fut pas désagréable, car il n'y songea que

tout juste assez pour voir passer le cortége et admirer la grâce et

l'éclatante jeunesse des époux. Les ministres à la cervelle mobile

furent l'objet de l'examen, de l'attention publique. On ne se lassait

pas de leur trouver bon air, bonne façon; ils causaient, comme des

personnes naturelles; les gens à imagination vive prétendaient même

qu'ils avaient acquis de l'esprit. Mais Marforio lui-même n'allait pas

si loin dans son enthousiasme.

--A moins, disait-il, que l'eau pure n'ait des qualités qu'on n'a pas

encore soupçonnées! Car il est impossible que ces messieurs acquièrent,

en réfléchissant moins, des vertus spirituelles qui leur ont toujours

fait défaut, quand ils avaient, nuit et jour, le libre exercice de leurs

facultés.

Trois jours après les noces de l'héritier présomptif, Bonifacio XXIII,

qui voyait que ses ministres engraissaient, rajeunissaient et

n'éprouvaient aucun ennui, consentit à confier son auguste front au

bistouri du docteur.

--Surtout, lui dit-il, avant d'avaler le narcotique nécessaire, ne sois

pas trop ému; oublie la dignité de mon front, et dis-toi bien que ton

souverain n'est plus que ton sujet.

Marforio n'était pas ému. Il scalpait avec une dextérité incroyable; la

cervelle de Son Altesse alla dans l'eau comme les autres; la seule

distinction que le docteur lui accorda fut un vase un peu plus orné que

les autres; mais pour la dimension, la couleur, la pesanteur, la

cervelle de Bonifacio XXIII n'avait absolument rien qui pût la faire

trouver différente de celle du premier crâne venu.

--O égalité! dit Marforio en voyant baigner dans l'eau l'instrument des

pensées de son prince.

Le lendemain de son premier sommeil, Bonifacio fut ravi et se promena

dans sa capitale, pour bien montrer à ses sujets qu'il était un illustre

exemple de la supériorité du système de son premier ministre, et qu'il

ne reculait devant rien pour encourager les sciences, accélérer le

progrès et ajouter aux éléments de bonheur et de civilisation de la

principauté.

Mais sur ce dernier point le doute commençait à naître; et le parti des

jeunes, perfidement excité par Colbertini, qui en était devenu l'âme,

après en avoir été pendant si longtemps la terreur et la bête noire, le

parti des jeunes commençait à murmurer, et à se demander si, de toutes

les utopies, celles de la science n'étaient pas les plus vaines, et s'il

y avait d'autres moyens empiriques de faire le bonheur des peuples que

de les laisser libres et de les aimer avec intelligence.

Je vais vous montrer par quelles manoeuvres Colbertini voulait prendre

sa revanche et faire expier à Marforio sa gloire et son ambition.

L'île des rêves: Aventures d'un Anglais qui s'ennuie · 第 27 / 51 题