Où l'on apprend ce qu'un savant ne sait jamais.
Ce n'était ni d'une bergère, ni d'une princesse que Lorenzo était épris.
Sous ce rapport, il manquait à la fois à son éducation romanesque et à
sa position d'héritier présomptif. Je sais bien qu'il ne tenait qu'à lui
de prier sa divinité d'endosser le costume de bergère: les métamorphoses
n'étaient pas plus difficiles que cela. Mais Lorenzo n'eût pas osé
exprimer ce voeu, et Marta n'y eût peut-être pas accédé. Il eût été plus
facile encore de devenir une princesse; mais je dois déclarer que dans
la sincérité de son culte Lorenzo ne songeait ni au charme des
inégalités, ni au prestige du rang.
Il aimait Marta, parce qu'il l'aimait. Cette raison est péremptoire en
amour. Toutes les subtilités ne prévaudront jamais contre elle.
Un jour qu'il se promenait dans les champs, guettant des rimes, il
rencontra la jeune fille qui cueillait des simples. Le sort de Lorenzo
fut instantanément fixé. Le doux rayon des yeux noirs de Marta, la façon
chaste et fière dont elle fit la révérence, en saluant l'héritier de son
souverain, le petit sourire compatissant qu'elle laissa voir au beau
jeune homme un peu pâli par l'ennui, tout charma et conquit Lorenzo. Se
jeter aux pieds de Marta, lui déclarer sa flamme, et la menacer de se
passer dans l'estomac une petite épée mignonne qui faisait joujou à son
côté, c'était là le conseil que lui donnaient ses lectures et les
souvenirs de son institutrice française. Mais le véritable amour rend
indépendant. Lorenzo fut lui, pour exprimer des sentiments loyaux et
sincères. Il aborda simplement la jeune fille, et fut simplement
accueilli. La botanique les fiança, sans qu'ils se fussent avoué qu'ils
s'aimaient, et quand l'un voulut le dire, et l'autre l'avouer, il se
trouva que la déclaration était inutile. Ils se regardèrent, rougirent
et échangèrent leurs deux coeurs dans une pression de main.
Marta était la fille d'un savant, maître Marforio. Elle avait perdu sa
mère à l'âge où Lorenzo avait perdu la sienne.
Les deux orphelins se trouvaient une parenté dans ce deuil dont ils
n'étaient pas encore consolés. L'un et l'autre se sentaient aussi libres
que s'ils eussent été seuls au monde, le savant se montrant aussi
négligent de ses devoirs de père que le prince Bonifacio.
Marta et Lorenzo faisaient de longues promenades, et Dieu sait qu'aucun
amour plus innocent ne refléta jamais l'azur du ciel; mais, au bout d'un
mois, Lorenzo demanda à sa fiancée le droit de lui rendre visite dans la
maison paternelle, et jura solennellement, sur la dernière touffe de
fleurs qu'ils avaient cueillie ensemble, qu'il aimerait mieux renoncer
au trône que de renoncer à l'espoir d'avoir Marta pour femme.
La jeune fille était trop ignorante des choses de ce monde pour
apprécier à sa juste valeur le serment naïf de Lorenzo, et pour se dire
que le prince ne s'engageait peut-être pas à grand'chose, le trône de
ses pères étant fort vermoulu et passablement exposé. Elle reçut de
bonne foi cet engagement de bonne foi et promit à Lorenzo d'obtenir
l'agrément de son père.
Je commence mon récit précisément le jour où Marta doit traiter cette
délicate question avec le moins délicat des confidents.
Maître Marforio passait, aux yeux de quelques personnes, et surtout aux
siens, qu'il croyait infaillibles, pour le plus grand savant de
l'Italie. Je ne contredirai pas sa mémoire; et je suis disposé, après
que je vous aurai raconté ses erreurs et ses folies, à admettre qu'il
fut en effet un grand savant, un de ceux qui ne doutent de rien et qui
n'admettent le bon Dieu que pour prendre plaisir à lui dérober ses
secrets.
Maître Marforio avait tout scruté, tout analysé, tout fait passer par
l'alambic de son laboratoire, et tout fait réduire dans la cornue de son
intelligence. Mais cet abus de l'investigation ne lui avait pas porté
malheur, comme au docteur Faust. Il était, au fond, d'un assez aimable
caractère. Bien différent de quelques-uns des savants de son temps, et
de beaucoup de savants qui l'ont suivi, il n'était pédantesque et
sentencieux qu'à ses heures, quand il plongeait dans quelque problème
difficile; mais sa bonne humeur surnageait toujours, comme l'arche de
Noé sur les abîmes. Un mécompte le stimulait sans l'irriter. D'ailleurs,
pouvait-il admettre des mécomptes? Sa barbe avait blanchi, mais sans que
son front se fût sillonné de rides trop profondes. Le travail sédentaire
l'avait engraissé; et il est de notoriété académique que lorsqu'un
savant prend du ventre, il est sauvé de l'hypocondrie et de toutes les
influences malsaines.
Maître Marforio passait pour sorcier; et tout en riant de cette renommée
qui n'était peut-être pas sans danger en Italie, il n'était pas éloigné
de croire qu'il avait le don des miracles.
--Qui sait? disait-il parfois, je n'ai jamais essayé.
Sur ce point, maître Marforio se trompait; il avait fait un miracle:
Marta était bien l'oeuvre la plus prodigieuse de ce savant infaillible.
Comment cette jolie créature, si douce, si simple, si bien prise dans sa
taille et d'une âme si candide, comment cette harmonieuse statue de
l'innocence pouvait-elle le nommer son père? C'était là un problème à
confondre, mais qui ne confondait pas maître Marforio, parce qu'il n'y
songeait guère. D'ailleurs, lui qui avait trouvé le secret de faire
fleurir des roses sans rosiers, il n'eût pas été embarrassé pour
revendiquer ce parterre embaumé de toutes les vertus, fleuri de toutes
les grâces. Sa fille était classée, dans la série de ses oeuvres, entre
une expérience de chimie ou d'alchimie et une opération de physique.
Le cabinet du docteur Marforio eût réjoui un peintre et épouvanté un
commissaire-priseur. Tout s'y trouvait entassé, confondu, c'était le
chaos. Des squelettes couchés sur des livres, comme la mort sur la vie;
des fleurs pêle-mêle avec des monstres empaillés, des réchauds et des
télescopes, et au milieu de tout cela ces ensevelisseuses infatigables,
les araignées, couvrant de leurs sombres suaires les livres, les fleurs,
les instruments, tous les débris, comme l'ironie du progrès qui efface
et qui nivelle les instruments du passé.
A côté de ce sanctuaire officiel, dans lequel il donnait ses audiences,
le docteur Marforio avait un mystérieux réduit dans lequel personne,
j'ose dire personne de vivant, n'était entré. Ce qui se passait dans ce
laboratoire, nul n'a pu le dire. C'était, pour l'innocente Marta, comme
le cabinet de la _Barbe-Bleue_. La jeune fille ne croyait pas qu'il y
eût des femmes méchamment mises à mort par son père, mais elle savait
que pour une oeuvre étrange, inouïe, dont le secret ne lui avait pas été
confié, maître Marforio faisait commerce avec le fossoyeur, et que
celui-ci entrait et ressortait quelquefois avec de lourds fardeaux.
Au reste, l'oeuvre, quelle qu'elle fût, ne donnait aucun remords au
savant; il était même, après chacune de ces visites passablement
sinistres, d'une gaieté étourdissante. Il se frottait les mains, il se
tapait sur le ventre, il se tiraillait la barbe:
--Bravo! bravo! murmurait-il, tout va bien! l'humanité marche à son
cycle de rénovation. Paracelse n'était qu'un niais; la pierre
philosophale n'est qu'un caillou. Isaac le Hollandais, Basile Valentin,
et tous ceux qui ont prétendu faire vivre l'humanité au delà du terme,
voudront ressusciter pour jouir de ma découverte. L'_homunculus_ était
une chimère. L'homme ne crée pas, mais il peut conserver; il ne donne
pas la vie, il la garde. C'est le feu sacré.
Un jour donc, au beau milieu d'un de ces monologues qui se renouvelaient
quotidiennement, avec quelques variantes, le docteur Marforio entendit
frapper à la porte de son cabinet.
--Entrez, dit-il.
Marta, le sourire sur les lèvres, et un peu de rougeur sur le front,
apparut, sans oser franchir le seuil.
--C'est toi, ma fille, demanda le savant avec un véritable étonnement et
un petit ton solennel. Qu'y a-t-il de nouveau? quel motif si grave?
--Mon père, je voulais d'abord vous embrasser. Depuis quelque temps vous
ne me regardez plus, vous ne songez plus à moi!
--J'ai tort, je le confesse, dit le docteur en entr'ouvrant sa barbe
blanche pour laisser passer un baiser. La vue de l'innocence est un bon
conseil et une précieuse inspiration. J'ai tort, ô mon étoile! _Virgo
virginea_! Albert le Grand ordonne aux humains de vivre loin des hommes;
il n'a pas dit loin des jeunes filles. Je te permets de venir me dire
bonjour tous les matins, miroir du firmament, et tous les matins je te
bénirai.
En parlant ainsi avec sa volubilité ordinaire, le docteur Marforio avait
attiré Marta et lui déposait, avec componction, le plus banal des
baisers paternels sur son beau front, entre les bandeaux de ses longs
cheveux noirs.
--Eh bien! es-tu contente, fillette? lui demanda-t-il après cette
faveur, et en faisant mine de la congédier.
Marta hésitait à parler. Il lui semblait sacrilége de livrer le pur et
cher secret de son âme, qu'un éclat de rire accueillerait sans doute.
Elle restait au milieu du cabinet, immobile, courbant la tête, et
traçant avec son doigt des lignes bizarres et impossibles dans la
poussière qui couvrait un gros livre placé près d'elle sur un bahut.
Fort heureusement, le docteur Marforio, s'il n'entendait pas
grand'chose à l'art de provoquer des confidences, était d'une loquacité
commode pour les auditeurs timides; il leur donnait le temps de se
remettre et de ressaisir leurs idées. Les savants ont parfois de ces
utilités de circonstance.
--Que veux-tu de moi? dit-il à sa fille; tu n'es pas encore à l'âge où
l'on a besoin de refaire l'écrin de la nature. Te faudrait-il un élixir
pour garder, conserver ta chevelure? Les savants à venir, les chimistes
allemands ou français s'épuiseront en vains efforts pour trouver l'eau
ou la pommade qui arrête la chute des cheveux. J'emporterai ce secret
avec moi. Te faut-il de l'émail pour tes dents? du vermillon pour tes
joues? Je t'en demanderais plutôt, charme de ma vie. Parle: je puis
t'ouvrir l'infini; car je dispense la beauté éternelle, immuable! Ah!
j'avoue qu'il m'en coûterait pourtant, continua le docteur, en devenant
pensif, d'essayer sur toi certaine opération. La main me tremblerait
peut-être... Marta, as-tu confiance en ton père? es-tu persuadée, comme
il convient de l'être, qu'il est le plus grand savant de la principauté,
un des plus grands savants de l'Italie, et par conséquent un des plus
grands savants du monde? Si je te disais: Ma mignonne, je vais, avec un
petit instrument dont il ne faut pas t'effrayer, te faire là, au front,
une incision légère, dont il ne faut pas prendre souci; donner avec une
jolie petite scie un ou deux petits coups à ton joli crâne; dis, mon
étoile, aurais-tu peur?
Marta ouvrait de grands yeux et regardait son père: elle avait peur
réellement, mais d'être obligée de reconnaître que son illustre père
était fou. La pauvre enfant n'entendait rien à la science, ni aux
savants.
--Mais il ne s'agit pas de cela, balbutia-t-elle.
--De quoi donc alors s'agit-il? C'est vrai, j'ai tort, primavera!
T'offrir de la jeunesse, c'est souhaiter des zéphyrs pour le printemps
et des roses pour le mois de mai. Que veux-tu? Ton coeur soupirerait-il
après quelque rêve impossible? Si ce n'est que cela, tu l'auras. Ou
bien, fille d'une mortelle, te faudrait-il seulement l'amour d'un
mortel, et viendrais-tu, pauvre fleur modeste, invisible aux regards, me
demander un philtre, pour être vue et pour être aimée?
Marta ne put s'empêcher de sourire; son père effleurait son secret; mais
la jeune fille ne venait pas chercher de philtre; son regard était un
assez puissant alchimiste qui avait fait la besogne.
--Ah! ah! dit le docteur Marforio, qui vit le sourire de son enfant,
j'ai deviné! _Euréka_! A nous autres savants rien n'échappe. Tu veux un
philtre, Marta? c'est une grande imprudence, il ne faut pas jouer avec
les philtres. Heureusement que je suis toujours là, pour te guérir, pour
te sauver; et il ne me déplaît pas que tu coures un danger, pour mieux
prouver combien je suis infaillible.
--Mais, mon père, je n'ai _plus_ besoin de philtre.
Et la jeune fille, riant et rougissant à la fois, appuya sur le mot
plus, pour aider son secret à sortir.
Le docteur Marforio, bien que savant, n'était pas absolument étranger
aux choses de ce monde. Il avait des instants lucides; c'était un reste
d'infériorité. Hélas! qui peut se flatter d'être parfait? D'ailleurs, il
avait peut-être été jeune aussi. A l'âge où la science est une muse et
n'est pas encore une épouse acariâtre et exclusive, il avait peut-être
expérimenté quelque chose d'analogue à l'amour. Il comprit donc la
réclamation de sa fille, et faisant un mouvement de surprise qui
n'attestait pas une profonde stupéfaction:
--Ah! ah! tu t'es permis?... au fait, pourquoi pas? te l'avais-je
défendu?... Alors, explique-moi ce que tu viens me demander.
Marta, sensiblement rassurée par ces façons qu'elle trouva paternelles,
avoua le nom de Lorenzo et exposa le voeu timide de l'héritier
présomptif.
--Un prince, s'écria le docteur avec un gros rire, ce n'est qu'un
prince! J'avais peur que ce ne fût Apollon en personne. Tu méritais
mieux que cela, ma fille. Je sais bien qu'il eût été difficile de
trouver quelque chose de mieux dans la principauté.
--Mon père, murmura la jeune fille, avec un geste suppliant, vous vous
moquez de moi!
--Eh bien! ne rions plus, reprit le joyeux savant. Que veux-tu faire de
ton petit prince, ma petite fille? et que veux-tu que j'en fasse? Il
craindrait peut-être d'humilier sa dynastie, vouée par tradition à
l'inutilité, s'il soufflait mes fourneaux. D'ailleurs, Albert le Grand,
dans son huitième précepte, dit expressément: «L'homme qui rêve au grand
oeuvre évitera d'avoir aucun rapport avec les princes et les seigneurs.»
Est-ce que tu voudrais me faire échouer si près du port?
Marta n'y songeait guère; elle avait bien envie d'interrompre son père
pour lui faire remarquer qu'il ne s'agissait pas de lui, mais d'elle
seule; que Lorenzo n'adorait pas le savant, mais la fille du savant, et
qu'elle ne venait pas demander l'office de souffleur pour son héros.
Mais la jeune fille, sans être à même de s'avouer que les savants en
général ont un égoïsme implacable, savait par expérience filiale que le
docteur Marforio avait une façon toute particulière de juger les
événements quotidiens, et que c'était peine perdue de vouloir
l'intéresser longtemps à autre chose qu'à son laboratoire. Elle soupira
donc et continua d'écouter:
--Il est gentil, ton oiseau de romance, n'est-ce pas, ma mignonne? Eh
bien! il ferait une triste figure au milieu de mes hiboux empaillés.
Lâche le fil qui le retient par les ailes. Laisse-le s'envoler, Marta,
et je te trouverai un beau savant qui se fera mon élève, et qui épousera
ma doctrine en même temps que ma fille.
Marta ne savait plus trop si elle devait rire ou pleurer. Elle était
fort émue.
--J'aime Lorenzo et je n'aimerai jamais que lui, dit-elle enfin.
--Paroles de jeune fille, feuilles légères qu'emporte le vent! comme dit
Ovide.
--Lorenzo m'aime aussi, mon père. Et d'ailleurs, s'il est prince, il
n'en est pas plus ignorant pour cela.
L'amour est l'école de la diplomatie; la dernière république française
l'avait bien prouvé en créant une école d'administration. Marta devenait
habile.
--Que sait-il, ton beau prince? demanda le docteur avec une raillerie
qui n'était pas exempte de curiosité.
--Oh! nous n'avons pas causé de science, repartit Marta; mais nous
avons causé de vous, mon père, et Lorenzo vous admire.
L'encens ne perd jamais son parfum. Le docteur Marforio sourit. Mais on
ne l'avait pas encore assez flatté.
--Eh bien! s'il admire ton père, je n'admire pas le sien, moi. Son
Excellence Bonifacio XXIII est une brute dont les fourneaux ne servent
qu'à la cuisine. Ah! s'il avait compris les savants! quel prince! et
quelle principauté! avec lui j'aurais pu expérimenter en grand mon
système. Et tu veux que le fils d'un pareil prince, d'un bouffon qui ne
s'occupe pas de moi, tu veux que l'héritier de la sottise soit autre
chose qu'un sot! un joli sot, si tu veux, mais un sot.
--Je ne veux rien, mon père, dit Marta, qui se rassurait depuis quelques
minutes et qui entrevoyait le triomphe. Je n'entends rien à la
politique; mais je suis certaine que Lorenzo a de l'esprit, et qu'il
aime assez la science pour faire aimer les savants par son père, s'il
veut s'en donner la peine.
--Ne dirait-on pas qu'il faudrait un Cicéron pour prouver ce que je
vaux? reprit le docteur en haussant les épaules; mais tu crois
sérieusement, ma fille, que ton prince, s'il voulait...
--Il est irrésistible, mon père.
--Pour les jeunes filles? soit; mais pour le prince Bonifacio?
--Les bons pères n'ont rien à refuser à leurs enfants, dit Marta en
appuyant son front avec câlinerie contre l'épaule du docteur.
--Bonifacio est donc un bon père? demanda maître Marforio en riant. Eh
bien, alors, c'est la seule vertu qu'il ait oublié de laisser perdre. Tu
peux dire à Lorenzo que ma maison lui est ouverte.
--Merci, mon père, dit Marta avec effusion.
--Tu seras princesse, à la condition que ton prince est ou deviendra
savant. C'est peut-être le grand alchimiste des coeurs qui a préparé
tout ce petit roman sentimental, pour que je sois mis à même de présider
aux destinées de cette principauté; il y a une femme au début de toutes
les grandes choses; mais ce serait manquer d'égards à la fortune que de
lui céder sur un point. Tu ne seras princesse que le jour où je serai
premier ministre de Bonifacio.
--Vous m'effrayez, mon père!
--C'est bon signe! Tant pis pour toi, ma mignonne, si tu me rends
ambitieux. J'ai aussi mon amour en tête. Tu as ton prince, je veux avoir
le mien.
Marta soupira et sourit. Lorenzo pouvait venir; voilà ce qui la
ravissait; mais ces conditions burlesques, mais ces prétentions du
savant lui paraissaient gâter ou compromettre le joli poëme qu'elle
sentait vivre et chanter dans son coeur.
Quant au docteur, il était d'une gaieté à faire trembler un médecin
d'aliénés. Il voyait distinctement son étoile s'élever à l'horizon. Et,
bien qu'il fût pénible de n'être premier ministre que d'une principauté
microscopique, il était impatient d'entendre sonner l'heure où la
principauté, chétive comme État, deviendrait un gigantesque laboratoire,
où les habitants seraient ses sujets d'analyse, le ministère son réchaud
et le prince Bonifacio son soufflet de forge. Quant à l'ambition
d'avoir pour gendre le prince héréditaire, il n'y songeait guère; et
quant au bonheur pur et simple de sa fille, il n'y songeait pas.
Le docteur Marforio était un trop grand savant pour s'abaisser à ces
sentiments vulgaires.