II

Où l'on apprend ce qu'un savant ne sait jamais.

Ce n'était ni d'une bergère, ni d'une princesse que Lorenzo était épris.

Sous ce rapport, il manquait à la fois à son éducation romanesque et à

sa position d'héritier présomptif. Je sais bien qu'il ne tenait qu'à lui

de prier sa divinité d'endosser le costume de bergère: les métamorphoses

n'étaient pas plus difficiles que cela. Mais Lorenzo n'eût pas osé

exprimer ce voeu, et Marta n'y eût peut-être pas accédé. Il eût été plus

facile encore de devenir une princesse; mais je dois déclarer que dans

la sincérité de son culte Lorenzo ne songeait ni au charme des

inégalités, ni au prestige du rang.

Il aimait Marta, parce qu'il l'aimait. Cette raison est péremptoire en

amour. Toutes les subtilités ne prévaudront jamais contre elle.

Un jour qu'il se promenait dans les champs, guettant des rimes, il

rencontra la jeune fille qui cueillait des simples. Le sort de Lorenzo

fut instantanément fixé. Le doux rayon des yeux noirs de Marta, la façon

chaste et fière dont elle fit la révérence, en saluant l'héritier de son

souverain, le petit sourire compatissant qu'elle laissa voir au beau

jeune homme un peu pâli par l'ennui, tout charma et conquit Lorenzo. Se

jeter aux pieds de Marta, lui déclarer sa flamme, et la menacer de se

passer dans l'estomac une petite épée mignonne qui faisait joujou à son

côté, c'était là le conseil que lui donnaient ses lectures et les

souvenirs de son institutrice française. Mais le véritable amour rend

indépendant. Lorenzo fut lui, pour exprimer des sentiments loyaux et

sincères. Il aborda simplement la jeune fille, et fut simplement

accueilli. La botanique les fiança, sans qu'ils se fussent avoué qu'ils

s'aimaient, et quand l'un voulut le dire, et l'autre l'avouer, il se

trouva que la déclaration était inutile. Ils se regardèrent, rougirent

et échangèrent leurs deux coeurs dans une pression de main.

Marta était la fille d'un savant, maître Marforio. Elle avait perdu sa

mère à l'âge où Lorenzo avait perdu la sienne.

Les deux orphelins se trouvaient une parenté dans ce deuil dont ils

n'étaient pas encore consolés. L'un et l'autre se sentaient aussi libres

que s'ils eussent été seuls au monde, le savant se montrant aussi

négligent de ses devoirs de père que le prince Bonifacio.

Marta et Lorenzo faisaient de longues promenades, et Dieu sait qu'aucun

amour plus innocent ne refléta jamais l'azur du ciel; mais, au bout d'un

mois, Lorenzo demanda à sa fiancée le droit de lui rendre visite dans la

maison paternelle, et jura solennellement, sur la dernière touffe de

fleurs qu'ils avaient cueillie ensemble, qu'il aimerait mieux renoncer

au trône que de renoncer à l'espoir d'avoir Marta pour femme.

La jeune fille était trop ignorante des choses de ce monde pour

apprécier à sa juste valeur le serment naïf de Lorenzo, et pour se dire

que le prince ne s'engageait peut-être pas à grand'chose, le trône de

ses pères étant fort vermoulu et passablement exposé. Elle reçut de

bonne foi cet engagement de bonne foi et promit à Lorenzo d'obtenir

l'agrément de son père.

Je commence mon récit précisément le jour où Marta doit traiter cette

délicate question avec le moins délicat des confidents.

Maître Marforio passait, aux yeux de quelques personnes, et surtout aux

siens, qu'il croyait infaillibles, pour le plus grand savant de

l'Italie. Je ne contredirai pas sa mémoire; et je suis disposé, après

que je vous aurai raconté ses erreurs et ses folies, à admettre qu'il

fut en effet un grand savant, un de ceux qui ne doutent de rien et qui

n'admettent le bon Dieu que pour prendre plaisir à lui dérober ses

secrets.

Maître Marforio avait tout scruté, tout analysé, tout fait passer par

l'alambic de son laboratoire, et tout fait réduire dans la cornue de son

intelligence. Mais cet abus de l'investigation ne lui avait pas porté

malheur, comme au docteur Faust. Il était, au fond, d'un assez aimable

caractère. Bien différent de quelques-uns des savants de son temps, et

de beaucoup de savants qui l'ont suivi, il n'était pédantesque et

sentencieux qu'à ses heures, quand il plongeait dans quelque problème

difficile; mais sa bonne humeur surnageait toujours, comme l'arche de

Noé sur les abîmes. Un mécompte le stimulait sans l'irriter. D'ailleurs,

pouvait-il admettre des mécomptes? Sa barbe avait blanchi, mais sans que

son front se fût sillonné de rides trop profondes. Le travail sédentaire

l'avait engraissé; et il est de notoriété académique que lorsqu'un

savant prend du ventre, il est sauvé de l'hypocondrie et de toutes les

influences malsaines.

Maître Marforio passait pour sorcier; et tout en riant de cette renommée

qui n'était peut-être pas sans danger en Italie, il n'était pas éloigné

de croire qu'il avait le don des miracles.

--Qui sait? disait-il parfois, je n'ai jamais essayé.

Sur ce point, maître Marforio se trompait; il avait fait un miracle:

Marta était bien l'oeuvre la plus prodigieuse de ce savant infaillible.

Comment cette jolie créature, si douce, si simple, si bien prise dans sa

taille et d'une âme si candide, comment cette harmonieuse statue de

l'innocence pouvait-elle le nommer son père? C'était là un problème à

confondre, mais qui ne confondait pas maître Marforio, parce qu'il n'y

songeait guère. D'ailleurs, lui qui avait trouvé le secret de faire

fleurir des roses sans rosiers, il n'eût pas été embarrassé pour

revendiquer ce parterre embaumé de toutes les vertus, fleuri de toutes

les grâces. Sa fille était classée, dans la série de ses oeuvres, entre

une expérience de chimie ou d'alchimie et une opération de physique.

Le cabinet du docteur Marforio eût réjoui un peintre et épouvanté un

commissaire-priseur. Tout s'y trouvait entassé, confondu, c'était le

chaos. Des squelettes couchés sur des livres, comme la mort sur la vie;

des fleurs pêle-mêle avec des monstres empaillés, des réchauds et des

télescopes, et au milieu de tout cela ces ensevelisseuses infatigables,

les araignées, couvrant de leurs sombres suaires les livres, les fleurs,

les instruments, tous les débris, comme l'ironie du progrès qui efface

et qui nivelle les instruments du passé.

A côté de ce sanctuaire officiel, dans lequel il donnait ses audiences,

le docteur Marforio avait un mystérieux réduit dans lequel personne,

j'ose dire personne de vivant, n'était entré. Ce qui se passait dans ce

laboratoire, nul n'a pu le dire. C'était, pour l'innocente Marta, comme

le cabinet de la _Barbe-Bleue_. La jeune fille ne croyait pas qu'il y

eût des femmes méchamment mises à mort par son père, mais elle savait

que pour une oeuvre étrange, inouïe, dont le secret ne lui avait pas été

confié, maître Marforio faisait commerce avec le fossoyeur, et que

celui-ci entrait et ressortait quelquefois avec de lourds fardeaux.

Au reste, l'oeuvre, quelle qu'elle fût, ne donnait aucun remords au

savant; il était même, après chacune de ces visites passablement

sinistres, d'une gaieté étourdissante. Il se frottait les mains, il se

tapait sur le ventre, il se tiraillait la barbe:

--Bravo! bravo! murmurait-il, tout va bien! l'humanité marche à son

cycle de rénovation. Paracelse n'était qu'un niais; la pierre

philosophale n'est qu'un caillou. Isaac le Hollandais, Basile Valentin,

et tous ceux qui ont prétendu faire vivre l'humanité au delà du terme,

voudront ressusciter pour jouir de ma découverte. L'_homunculus_ était

une chimère. L'homme ne crée pas, mais il peut conserver; il ne donne

pas la vie, il la garde. C'est le feu sacré.

Un jour donc, au beau milieu d'un de ces monologues qui se renouvelaient

quotidiennement, avec quelques variantes, le docteur Marforio entendit

frapper à la porte de son cabinet.

--Entrez, dit-il.

Marta, le sourire sur les lèvres, et un peu de rougeur sur le front,

apparut, sans oser franchir le seuil.

--C'est toi, ma fille, demanda le savant avec un véritable étonnement et

un petit ton solennel. Qu'y a-t-il de nouveau? quel motif si grave?

--Mon père, je voulais d'abord vous embrasser. Depuis quelque temps vous

ne me regardez plus, vous ne songez plus à moi!

--J'ai tort, je le confesse, dit le docteur en entr'ouvrant sa barbe

blanche pour laisser passer un baiser. La vue de l'innocence est un bon

conseil et une précieuse inspiration. J'ai tort, ô mon étoile! _Virgo

virginea_! Albert le Grand ordonne aux humains de vivre loin des hommes;

il n'a pas dit loin des jeunes filles. Je te permets de venir me dire

bonjour tous les matins, miroir du firmament, et tous les matins je te

bénirai.

En parlant ainsi avec sa volubilité ordinaire, le docteur Marforio avait

attiré Marta et lui déposait, avec componction, le plus banal des

baisers paternels sur son beau front, entre les bandeaux de ses longs

cheveux noirs.

--Eh bien! es-tu contente, fillette? lui demanda-t-il après cette

faveur, et en faisant mine de la congédier.

Marta hésitait à parler. Il lui semblait sacrilége de livrer le pur et

cher secret de son âme, qu'un éclat de rire accueillerait sans doute.

Elle restait au milieu du cabinet, immobile, courbant la tête, et

traçant avec son doigt des lignes bizarres et impossibles dans la

poussière qui couvrait un gros livre placé près d'elle sur un bahut.

Fort heureusement, le docteur Marforio, s'il n'entendait pas

grand'chose à l'art de provoquer des confidences, était d'une loquacité

commode pour les auditeurs timides; il leur donnait le temps de se

remettre et de ressaisir leurs idées. Les savants ont parfois de ces

utilités de circonstance.

--Que veux-tu de moi? dit-il à sa fille; tu n'es pas encore à l'âge où

l'on a besoin de refaire l'écrin de la nature. Te faudrait-il un élixir

pour garder, conserver ta chevelure? Les savants à venir, les chimistes

allemands ou français s'épuiseront en vains efforts pour trouver l'eau

ou la pommade qui arrête la chute des cheveux. J'emporterai ce secret

avec moi. Te faut-il de l'émail pour tes dents? du vermillon pour tes

joues? Je t'en demanderais plutôt, charme de ma vie. Parle: je puis

t'ouvrir l'infini; car je dispense la beauté éternelle, immuable! Ah!

j'avoue qu'il m'en coûterait pourtant, continua le docteur, en devenant

pensif, d'essayer sur toi certaine opération. La main me tremblerait

peut-être... Marta, as-tu confiance en ton père? es-tu persuadée, comme

il convient de l'être, qu'il est le plus grand savant de la principauté,

un des plus grands savants de l'Italie, et par conséquent un des plus

grands savants du monde? Si je te disais: Ma mignonne, je vais, avec un

petit instrument dont il ne faut pas t'effrayer, te faire là, au front,

une incision légère, dont il ne faut pas prendre souci; donner avec une

jolie petite scie un ou deux petits coups à ton joli crâne; dis, mon

étoile, aurais-tu peur?

Marta ouvrait de grands yeux et regardait son père: elle avait peur

réellement, mais d'être obligée de reconnaître que son illustre père

était fou. La pauvre enfant n'entendait rien à la science, ni aux

savants.

--Mais il ne s'agit pas de cela, balbutia-t-elle.

--De quoi donc alors s'agit-il? C'est vrai, j'ai tort, primavera!

T'offrir de la jeunesse, c'est souhaiter des zéphyrs pour le printemps

et des roses pour le mois de mai. Que veux-tu? Ton coeur soupirerait-il

après quelque rêve impossible? Si ce n'est que cela, tu l'auras. Ou

bien, fille d'une mortelle, te faudrait-il seulement l'amour d'un

mortel, et viendrais-tu, pauvre fleur modeste, invisible aux regards, me

demander un philtre, pour être vue et pour être aimée?

Marta ne put s'empêcher de sourire; son père effleurait son secret; mais

la jeune fille ne venait pas chercher de philtre; son regard était un

assez puissant alchimiste qui avait fait la besogne.

--Ah! ah! dit le docteur Marforio, qui vit le sourire de son enfant,

j'ai deviné! _Euréka_! A nous autres savants rien n'échappe. Tu veux un

philtre, Marta? c'est une grande imprudence, il ne faut pas jouer avec

les philtres. Heureusement que je suis toujours là, pour te guérir, pour

te sauver; et il ne me déplaît pas que tu coures un danger, pour mieux

prouver combien je suis infaillible.

--Mais, mon père, je n'ai _plus_ besoin de philtre.

Et la jeune fille, riant et rougissant à la fois, appuya sur le mot

plus, pour aider son secret à sortir.

Le docteur Marforio, bien que savant, n'était pas absolument étranger

aux choses de ce monde. Il avait des instants lucides; c'était un reste

d'infériorité. Hélas! qui peut se flatter d'être parfait? D'ailleurs, il

avait peut-être été jeune aussi. A l'âge où la science est une muse et

n'est pas encore une épouse acariâtre et exclusive, il avait peut-être

expérimenté quelque chose d'analogue à l'amour. Il comprit donc la

réclamation de sa fille, et faisant un mouvement de surprise qui

n'attestait pas une profonde stupéfaction:

--Ah! ah! tu t'es permis?... au fait, pourquoi pas? te l'avais-je

défendu?... Alors, explique-moi ce que tu viens me demander.

Marta, sensiblement rassurée par ces façons qu'elle trouva paternelles,

avoua le nom de Lorenzo et exposa le voeu timide de l'héritier

présomptif.

--Un prince, s'écria le docteur avec un gros rire, ce n'est qu'un

prince! J'avais peur que ce ne fût Apollon en personne. Tu méritais

mieux que cela, ma fille. Je sais bien qu'il eût été difficile de

trouver quelque chose de mieux dans la principauté.

--Mon père, murmura la jeune fille, avec un geste suppliant, vous vous

moquez de moi!

--Eh bien! ne rions plus, reprit le joyeux savant. Que veux-tu faire de

ton petit prince, ma petite fille? et que veux-tu que j'en fasse? Il

craindrait peut-être d'humilier sa dynastie, vouée par tradition à

l'inutilité, s'il soufflait mes fourneaux. D'ailleurs, Albert le Grand,

dans son huitième précepte, dit expressément: «L'homme qui rêve au grand

oeuvre évitera d'avoir aucun rapport avec les princes et les seigneurs.»

Est-ce que tu voudrais me faire échouer si près du port?

Marta n'y songeait guère; elle avait bien envie d'interrompre son père

pour lui faire remarquer qu'il ne s'agissait pas de lui, mais d'elle

seule; que Lorenzo n'adorait pas le savant, mais la fille du savant, et

qu'elle ne venait pas demander l'office de souffleur pour son héros.

Mais la jeune fille, sans être à même de s'avouer que les savants en

général ont un égoïsme implacable, savait par expérience filiale que le

docteur Marforio avait une façon toute particulière de juger les

événements quotidiens, et que c'était peine perdue de vouloir

l'intéresser longtemps à autre chose qu'à son laboratoire. Elle soupira

donc et continua d'écouter:

--Il est gentil, ton oiseau de romance, n'est-ce pas, ma mignonne? Eh

bien! il ferait une triste figure au milieu de mes hiboux empaillés.

Lâche le fil qui le retient par les ailes. Laisse-le s'envoler, Marta,

et je te trouverai un beau savant qui se fera mon élève, et qui épousera

ma doctrine en même temps que ma fille.

Marta ne savait plus trop si elle devait rire ou pleurer. Elle était

fort émue.

--J'aime Lorenzo et je n'aimerai jamais que lui, dit-elle enfin.

--Paroles de jeune fille, feuilles légères qu'emporte le vent! comme dit

Ovide.

--Lorenzo m'aime aussi, mon père. Et d'ailleurs, s'il est prince, il

n'en est pas plus ignorant pour cela.

L'amour est l'école de la diplomatie; la dernière république française

l'avait bien prouvé en créant une école d'administration. Marta devenait

habile.

--Que sait-il, ton beau prince? demanda le docteur avec une raillerie

qui n'était pas exempte de curiosité.

--Oh! nous n'avons pas causé de science, repartit Marta; mais nous

avons causé de vous, mon père, et Lorenzo vous admire.

L'encens ne perd jamais son parfum. Le docteur Marforio sourit. Mais on

ne l'avait pas encore assez flatté.

--Eh bien! s'il admire ton père, je n'admire pas le sien, moi. Son

Excellence Bonifacio XXIII est une brute dont les fourneaux ne servent

qu'à la cuisine. Ah! s'il avait compris les savants! quel prince! et

quelle principauté! avec lui j'aurais pu expérimenter en grand mon

système. Et tu veux que le fils d'un pareil prince, d'un bouffon qui ne

s'occupe pas de moi, tu veux que l'héritier de la sottise soit autre

chose qu'un sot! un joli sot, si tu veux, mais un sot.

--Je ne veux rien, mon père, dit Marta, qui se rassurait depuis quelques

minutes et qui entrevoyait le triomphe. Je n'entends rien à la

politique; mais je suis certaine que Lorenzo a de l'esprit, et qu'il

aime assez la science pour faire aimer les savants par son père, s'il

veut s'en donner la peine.

--Ne dirait-on pas qu'il faudrait un Cicéron pour prouver ce que je

vaux? reprit le docteur en haussant les épaules; mais tu crois

sérieusement, ma fille, que ton prince, s'il voulait...

--Il est irrésistible, mon père.

--Pour les jeunes filles? soit; mais pour le prince Bonifacio?

--Les bons pères n'ont rien à refuser à leurs enfants, dit Marta en

appuyant son front avec câlinerie contre l'épaule du docteur.

--Bonifacio est donc un bon père? demanda maître Marforio en riant. Eh

bien, alors, c'est la seule vertu qu'il ait oublié de laisser perdre. Tu

peux dire à Lorenzo que ma maison lui est ouverte.

--Merci, mon père, dit Marta avec effusion.

--Tu seras princesse, à la condition que ton prince est ou deviendra

savant. C'est peut-être le grand alchimiste des coeurs qui a préparé

tout ce petit roman sentimental, pour que je sois mis à même de présider

aux destinées de cette principauté; il y a une femme au début de toutes

les grandes choses; mais ce serait manquer d'égards à la fortune que de

lui céder sur un point. Tu ne seras princesse que le jour où je serai

premier ministre de Bonifacio.

--Vous m'effrayez, mon père!

--C'est bon signe! Tant pis pour toi, ma mignonne, si tu me rends

ambitieux. J'ai aussi mon amour en tête. Tu as ton prince, je veux avoir

le mien.

Marta soupira et sourit. Lorenzo pouvait venir; voilà ce qui la

ravissait; mais ces conditions burlesques, mais ces prétentions du

savant lui paraissaient gâter ou compromettre le joli poëme qu'elle

sentait vivre et chanter dans son coeur.

Quant au docteur, il était d'une gaieté à faire trembler un médecin

d'aliénés. Il voyait distinctement son étoile s'élever à l'horizon. Et,

bien qu'il fût pénible de n'être premier ministre que d'une principauté

microscopique, il était impatient d'entendre sonner l'heure où la

principauté, chétive comme État, deviendrait un gigantesque laboratoire,

où les habitants seraient ses sujets d'analyse, le ministère son réchaud

et le prince Bonifacio son soufflet de forge. Quant à l'ambition

d'avoir pour gendre le prince héréditaire, il n'y songeait guère; et

quant au bonheur pur et simple de sa fille, il n'y songeait pas.

Le docteur Marforio était un trop grand savant pour s'abaisser à ces

sentiments vulgaires.

L'île des rêves: Aventures d'un Anglais qui s'ennuie · 第 23 / 51 题