LE PRINCE BONIFACIO.

I

Où l'on prouve qu'il est difficile à un père de contenter tout le monde

et son fils.

Il y avait une fois un prince, nommé Bonifacio, qui était bien le

meilleur des hommes et le plus détestable des princes.

Je ne veux médire ni de l'humanité ni du pouvoir; mais il est certain

que les vertus privées du prince Bonifacio nuisaient à ses vertus

publiques, et qu'étant doué d'une bonté fabuleuse, il ne voulait pas

qu'on forçât ses sujets à payer l'impôt, les voleurs à qui la prison

pourrait être malsaine à rester sous les verrous, les soldats qui

avaient affaire chez eux à rester sous les armes; et que, par suite de

ces concessions, l'administration des finances, celle de la justice et

celle de l'armée étaient dans un fâcheux état.

Or, tout le monde sait que, sans argent, les princes italiens n'ont pas

de Suisses, et que tous les princes de la terre n'ont pas de serviteurs

dévoués. Il est également constant que la justice a besoin d'être

administrée, ne serait-ce que comme on administre les coups de bâton, et

il n'est personne qui ignore qu'une armée est aussi indispensable à un

ministre de la guerre qu'un lièvre pour faire un civet.

Mais le prince n'était pas un rigoureux observateur des formes

monarchiques. Il en prenait à son aise, et tolérait qu'on agît de la

même façon à son égard. Ses sujets ne le chicanaient pas à propos d'une

vieille charte octroyée jadis par un de ses ancêtres, et lui, de son

côté, se fût reproché amèrement de réclamer de ses apathiques

administrés ce qu'il était en droit strict d'en obtenir. Une tolérance

mutuelle confondait les devoirs, et les rênes du gouvernement formaient

un écheveau assez embrouillé, que personne ne songeait à dévider.

Avec un pareil système, le prince Bonifacio était fort endetté, et il

était obligé de recourir à de nombreux emprunts pour faire réparer les

cheminées de son château. Le peuple n'était guère plus riche; l'argent

qui ne circulait pas s'entassait dans les coffres de quelques

financiers; les petits bourgeois se plaignaient du mauvais état des

chemins qui conduisaient de la capitale aux guinguettes des environs,

sans faire cette réflexion, que les belles routes se font avec de bons

impôts autant qu'avec de bons cailloux.

Mais cet axiome était inconnu dans la principauté. Les ponts et

chaussées n'avaient pas de représentants, et c'étaient les piétinements

des passants qui traçaient les chemins.

Le prince Bonifacio XXIII se croyait néanmoins le bienfaiteur de son

peuple, mais il n'en tirait pas vanité. Il demandait tous les matins à

son surintendant de la police si tout le monde faisait ses quatre repas

par jour; c'était là pour lui un scrupule de conscience. Le

surintendant, dont la table était bien pourvue, rassurait le prince, et

celui-ci, enchanté de réaliser à si peu de frais l'utopie de la poule au

pot, digérait sans trouble et s'endormait sans cauchemar. On a pu dire

de lui sur son épitaphe (la seule épitaphe princière véridique) qu'il ne

cessait de rêver au bonheur de son peuple. Le sommeil étant en effet

l'état le plus ordinaire du prince, les rêves étaient le seul travail de

son intelligence; encore ne rêvait-il que parce qu'il ne pouvait

s'empêcher de rêver, et ce travail était-il involontaire.

J'ai oublié de vous dire que les États du prince Bonifacio sont depuis

longtemps effacés de la carte d'Italie. C'est donc un vieux conte que je

vous débite, et les amateurs de synchronismes pourraient placer le règne

du souverain en question parallèlement à l'histoire du roi d'Yvetot.

Tout allait donc mal dans la principauté. Cette négligence, en mettant

l'incurie dans le gouvernement, mettait le désordre dans la société, non

pas un désordre tumultueux, les habitants étant d'un naturel paisible,

mais un désordre silencieux, pacifique, qui inclinait doucement,

doucement la principauté vers la hideuse banqueroute.

Quelques esprits un peu plus vigoureusement trempés, des fils de famille

qui avaient été élevés dans de grandes capitales, à Monaco, par exemple,

ou qui avaient humé l'air vivifiant de quelque puissante république,

comme celle de San-Marin, essayaient bien de susciter de l'opposition.

Ils voulurent fonder un journal. Personne ne les empêcha. Mais la

liberté étant poussée à ses dernières limites, et ce qu'on pouvait

écrire restant toujours inférieur à ce qu'on pouvait dire, personne

n'éprouvait le besoin de se déranger pour lire une feuille mal imprimée.

Les fondateurs du journal n'eurent qu'un abonné payant, le prince

Bonifacio; encore payait-il mal, et était-on obligé de lui présenter

vingt fois la quittance avant d'en obtenir le montant.

Le parti de l'avenir était désespéré. Susciter une révolution, c'était

un moyen fort cruel, qui répugnait aux moeurs douces de ces bons jeunes

gens; d'ailleurs, il n'y avait pas de garde nationale dans la

principauté. Et puis, pour avoir l'apparence d'un combat sérieux, il eût

fallu recourir aux procédés en usage dans les pièces militaires, faire

servir les mêmes figurants à représenter l'armée du prince et l'armée de

la révolution. Or, ce moyen, excellent pour l'illusion du regard, est

détestable dans la pratique révolutionnaire.

On avait bien essayé de mettre dans les intérêts du progrès le ministre

de la cuisine du prince. Mais ce haut fonctionnaire ne voulait pas

changer de régime, et redoutait les gens de l'opposition, comme s'ils

eussent dû imposer le brouet noir, universel.

Bonifacio XXIII, averti de ces murmures de quelques-uns de ses plus

jeunes sujets, prenait plaisir à ces velléités insurrectionnelles; il

regretta beaucoup le journal, quand celui-ci, pour satisfaire à la

demande de ses nombreux abonnés, cessa de paraître; surtout à cause des

charades que cet organe de l'avenir avait cru devoir publier à la fin

de chaque numéro, pour stimuler le zèle des abonnés et des patriotes.

Mais il ne vint pas à l'idée du prince qu'il pouvait y avoir quelque

satisfaction à accorder à ces jeunes gens.

Bonifacio était un homme d'habitudes; il voulait mourir dans son pli.

Depuis vingt-cinq ans, il avait les mêmes ministres et la même

garde-robe. Il lui était impossible de changer de mode.

--Après moi, disait-il, mon fils fera ce qu'il voudra.

Cela valait mieux que de dire: après moi le déluge. Mais Bonifacio

parlait ainsi pour se débarrasser de toute réflexion; car il était, au

fond, très-éloigné de l'idée de mourir et de laisser la place à son

fils. Il aimait trop ce dernier, pour lui souhaiter un deuil aussi

cuisant que le deuil d'un père, et il dormait trop bien sur son trône,

pour songer à aller dormir sur le froid oreiller de ses ancêtres.

Quand je parle du trône, c'est par pure fiction. Bonifacio avait, depuis

longtemps, prêté son trône classique, pour augmenter les accessoires du

théâtre de la capitale, et le siége royal était une figure de

rhétorique, absolument comme le fauteuil d'un académicien.

Bonifacio, je viens de vous le dire, avait un fils; il n'en avait jamais

eu qu'un. Le ciel avait eu égard à l'apathie du prince, et n'avait pas

voulu compliquer le gouvernement de ses États du gouvernement d'une

famille un peu nombreuse. D'ailleurs, la princesse mère était morte

quelques jours après la naissance de l'héritier présomptif, à la suite

du repas des relevailles, qui avait été trop copieux.

Bonifacio avait pleuré sa femme comme un homme qui n'a pas l'habitude

de pleurer, c'est-à-dire abondamment, bruyamment. Puis, il s'était

consolé tout à coup, en vertu de cette loi de dynamique qui nous remet

promptement en équilibre quand un brusque accident nous a dérangés, et

qui fait que les caractères soumis à l'habitude en reviennent toujours à

leurs antécédents. L'habitude du prince étant d'être heureux, il le

redevint promptement.

Satisfait d'avoir un fils, de ne pas craindre que son sceptre tombât en

quenouille, le prince s'en tenait à cet héritage légitime, et dérogeait

à la dignité de son rang sur ce point, qu'il ne voulait pas de bâtards.

Libre de la compagne qu'il conduisait de la main droite, il ne songea

pas à embarrasser sa main gauche, et il mit ses deux mains dans ses

poches, ou les croisa sur son ventre, avec la béatitude du meilleur des

hommes, dans la meilleure des positions terrestres.

Lorenzo, le jeune prince, avait vingt ans. Il était beau comme un prince

de conte de fées; ce n'était pas du tout le portrait de son père. Élevé

jusqu'à l'âge de douze ans sous des habits de fille, pour économiser à

la liste civile la dépense d'un précepteur, il avait eu une institutrice

française qui s'était plu à développer en lui les sentiments tendres.

Elle ne lui avait rien dit des devoirs constitutionnels d'un souverain,

et si elle lui avait lu _Télémaque_, le jeune héritier s'était beaucoup

moins préoccupé des sentences de gouvernement que de l'histoire de la

nymphe Eucharis. Il connaissait tous les romans français, et ne

demandait pas mieux que d'en faire à son tour en réalité.

Lorenzo était aussi libre que tous les sujets de son père, et les

loisirs infinis que lui laissait l'absence de toute profession, ou même

de tout semblant de profession sociale, il les employait à rêver, à se

promener mélancoliquement, et à passer sous une certaine fenêtre de la

ville, à certaines heures de la journée. Je n'affirmerais pas que

Lorenzo ne commît point en secret des petits vers; je crois même, à

parler franchement, qu'il était d'une certaine force sur l'art

d'Apollon; mais il n'osait confier à personne, j'entends à personne de

son sexe, les essais de sa muse. Son Altesse Bonifacio XXIII eût éclaté

de rire et se fût bien moquée de ces goûts romanesques.

Le jeune prince aimait son père; mais on peut avouer qu'il eût voulu

aimer un père un peu moins gras, un peu moins comique, un peu moins

insoucieux des choses célestes et des choses terrestres, d'une majesté

plus sévère, d'une bonté plus grave.

Le pauvre Lorenzo était un insuffisant convive; il n'entendait rien aux

dés ni aux cartes. Comme le conseil des ministres se tenait à table et

qu'on délibérait des affaires de l'État entre la poire et le fromage,

Lorenzo voulait toujours dîner seul, à l'écart, par respect pour les

secrets d'État. Quelquefois Bonifacio regardait en soupirant la place

vide de son héritier présomptif, et disait, en faisant emplir son verre

par son premier ministre:

--Lorenzo me désole; il n'entend rien à la politique!

La désolation du prince nécessitait quelques rasades; et c'est ainsi que

Lorenzo faisait à la fois le malheur et le bonheur de son père.

[Illustration: «Le conseil des ministres se tenait à table»]

Le parti des mécontents, qui se réunissait dans une hôtellerie

médiocrement fournie, et qui, par conséquent, paralysé dans son essor

par l'insuffisance de la carte et la mauvaise qualité des vins ne

pouvait pas s'élever jusqu'à la conspiration, le parti des jeunes avait

voulu enrôler Lorenzo et s'en faire un chef, c'est-à-dire un instrument.

Mais Lorenzo avait décliné cet honneur par devoir; seulement, il avait

cru bon d'essayer plusieurs fois d'exciter dans l'esprit de son père

quelque activité, quelque désir de progrès.

--Ta! ta! ta! répondait Bonifacio, que me demandes-tu? Que je crée à mes

sujets d'autres besoins que ceux qu'ils satisfont? Ce serait courir la

chance de les rendre malheureux. Est-ce que je les tyrannise?

--Non, mon père; mais la sollicitude...

--Ne veux-tu pas, d'un autre côté, que je me mette la tête à l'envers

pour leur procurer des distractions? Je les laisse tranquilles; qu'ils

agissent de même à mon égard; et vive la liberté!

Lorenzo quittait son père avec découragement. Cette liberté des

nonchalants qu'il entendait si plaisamment évoquer était l'ironie, la

parodie de cette belle et forte liberté qui a l'initiative et

l'activité, et il rougissait de honte en pensant que son pays n'occupait

qu'un rôle ridicule dans l'histoire, et en voyant le vide se faire peu à

peu dans les finances, et le trouble dans les esprits.

Ce n'est pas, je le répète, que monseigneur Lorenzo eût des idées de

gouvernement. Mais il avait du coeur, et il y a toujours dans la

tendresse, quelle qu'elle soit, une sorte d'illumination qui porte

bonheur à la prévoyance. Le jeune prince eût été fort embarrassé de

soumettre ses plans de réforme, mais il sentait confusément qu'il y

avait autre chose encore à faire qu'à ne rien faire, et que l'abandon

n'est pas un principe.

D'ailleurs, il avait des idées accessoires. Ainsi il n'était pas

belliqueux, mais il voulait une petite armée:

--Nous l'emploierions à des carrousels, disait-il au ministre de la

guerre pour l'exhorter à appuyer ses projets.

Or, le ministre n'avait aucune raison pour préférer le travail à une

sinécure, et il n'appuyait pas le moins du monde les propositions de

Lorenzo.

--Développons alors les arts de la paix, essayait de dire le poëte

Lorenzo; créons une académie, des jeux Floraux.

Mais le ministre des beaux-arts et des belles-lettres était un joyeux

compère qui n'aimait pas l'ennui et qui, sous prétexte de bibliothèque,

faisait collection de toutes les oeuvres grivoises de l'Italie.

Enfin, quand il avait échoué dans toutes les propositions de l'ordre

moral, Lorenzo finissait par demander à son auguste père qu'au moins on

fît balayer et éclairer les rues.

Car, j'ai honte de le dire, la capitale de la principauté était un

cloaque, et, la nuit, on s'y fût heurté à toutes les murailles, si les

gens dévots n'avaient eu l'idée d'allumer de petites veilleuses devant

les statues de la bonne Vierge, nichées à tous les coins de rues. Grâce

à ce système, qui pouvait servir à repousser le reproche d'obscurantisme

que les gens sans foi se permettent encore, on pouvait rentrer chez soi

sans courir le risque d'être plus d'une heure à trouver sa porte.

Mais Bonifacio XXIII ne voulait pas qu'on balayât les ordures; il

fallait, disait-il, songer à tout le monde; et les chiens errants ne

méritaient pas qu'on les privât des restes amoncelés auprès des bornes.

Quant aux réverbères et aux lanternes, il les considérait comme des

inventions funestes. Voici son raisonnement:

--La nuit, tous les honnêtes gens doivent dormir chez eux; or, quand on

dort, on n'a pas besoin de lumière. Si je laissais éclairer les rues, je

ne pourrais pas empêcher qu'on s'y promenât; or, en s'y promenant, on

pourrait faire du bruit et éveiller ceux qui dorment.

Il semblait que le sommeil fût le but de la vie, et que le prince

Bonifacio n'eût d'autre tâche que de veiller à ce que personne ne

veillât.

Lorenzo était bien triste de cette résistance passive, d'autant plus

triste qu'il était dans cette disposition d'âme où l'on veut faire le

bien, non-seulement pour le bien, mais pour la beauté.

Lorenzo avait la faiblesse qui n'épargne pas toujours les princes: il

était amoureux.

L'île des rêves: Aventures d'un Anglais qui s'ennuie · 第 22 / 51 题