Où l'on dégage la moralité de l'histoire.
Stanislas Robert, en finissant, crut devoir s'incliner avec modestie,
comme s'il eût voulu récuser d'avance l'explosion des bravos. Mais le
succès avait été trop réel, et chacun des auditeurs était trop vivement
préoccupé de l'idée de chercher un sens, un secret, un aveu, dans ce
récit, pour donner place aux applaudissements vulgaires. Personne ne
battit des mains, chacun interrogea à son tour:
--Êtes-vous bien certain qu'Angèle ait angéliquement pardonné à son
mari? demanda madame Julie Vernier. Pour moi, j'en doute.
--Et moi je n'en doute pas, interrompit la señora Mendez: la passion
vraie purifie tout.
--Pour ma part, insinua sir Olliver, je ne crois pas à la passion des
artistes ni au pardon des dames.
--S'il y avait eu moins de vanité et par conséquent plus d'amour réel
dans cette union, dit Frantz, les tentations ignobles n'auraient pas
effleuré votre héros. Tout le monde peut aimer, même les artistes, et
l'amour vrai ne conseille jamais de bassesse.
--Vous êtes sévère, dit le peintre.
--Que t'importe? reprit Ottavio, tu nous as déclaré que ce n'était pas
là ton histoire.
--Sans doute, mais j'en suis l'historien; et si la moralité vous en
semble immorale, je deviens complice.
--Et vous, que pensez-vous de votre héros? demanda vivement l'Espagnole.
--Oh! vous ne m'embarrassez guère. J'en pense du mal. Mais je crois que,
pendant son intervalle de coquinerie, il fut un escroc naïf. Les
subtilités de raisonnement prouvent la profondeur de ses remords et son
honnêteté primitive.
--Décidément, il y a de l'indulgence dans votre sévérité, reprit la
Française.
--Je vois, mesdames et messieurs, dit le peintre en souriant, que si
vous ne me soupçonnez pas d'être à la fois mon historien et mon héros,
vous êtes disposés à croire que j'ai prêté quelque chose de moi à mon
personnage. Eh bien, je l'avoue, je lui ai prêté... ma bourse. Je lui
ressemble par le désir de la fortune et de la gloire. Quant au reste,
l'analogie n'est pas saisissante. Je ne suis pas marié, je n'ai pas
hérité de millions, et la femme qui doit me tendre le rameau d'or est
encore inconnue. Mais il y a des rêves qui ont la violence des
souvenirs. Je me suis souvent demandé si la grande probité qui gesticule
pour cent mille francs offerts en public, et qui se livre à des
mouvements d'Hippocrate refusant les présents d'Artaxercès, pour
quelques billets de banque, n'avait pas plus d'héroïsme quand elle se
cramponnait seule, dans le silence et dans le secret de la conscience, à
quelques dernières branches de la vertu. J'ai voulu, avant de
m'embarquer pour l'Australie, me raconter la maladie du million. Cette
histoire n'est pas authentique, et pourtant elle est vraie. Je ne sais
pas si le musicien en question n'est pas un peintre ou un littérateur;
mais je sais qu'il y a tous les jours, à toute heure, quelque part, un
malheureux, affamé de joie, ivre d'orgueil, qui fait les yeux doux à un
coffre-fort, et qui adore d'un amour platonique les petites images de la
Banque. La limite exacte de l'intérêt et de la passion désintéressée; le
point où le sentiment n'est plus un calcul, et où le calcul devient un
sentiment; voilà la véritable terre inconnue. C'est un petit essai de
géographie morale que j'ai voulu tenter. Ne voyez pas autre chose dans
mon récit.
--Tant pis! dit en soupirant la belle Dolorida.
--Voilà un _tant pis_ que je place dans mon coeur avec le _pas encore_
d'hier matin, répondit en riant Stanislas Robert. Je suis bien désolé de
n'avoir aucune peccadille honteuse à confesser. Mais l'occasion m'a
peut-être manqué, et si vous voulez bien m'honorer d'une mauvaise
opinion!.....
--Mais si ce n'est pas votre histoire que vous nous avez racontée, nous
n'avons pas fait assez honneur à votre imagination. Applaudissons,
mesdames, dit madame Vernier.
--Hourra! s'écria l'Anglais.
Tout l'auditoire applaudit; Stanislas se leva et fit un grand salut.
--Je suis on ne peut plus sensible à cette marque désintéressée
d'approbation que vous attendez sans doute aussi de moi, et que je
promets de rendre à chacun de vous à l'occasion.
--Le traître! Il doute de tout, dit en souriant le mélancolique Frantz.
--Vous voyez bien que non, puisque je crois tout possible, au
contraire.
--Vous ne doutez pas du moins de la puissance de l'or? demanda
l'Espagnole.
--Je ne doute pas non plus, madame, de la puissance de l'amour.
--Mais, qui l'emporte du coeur ou de l'argent?
--Parbleu! vous me posez là, en plaisantant, la grande question moderne.
Voilà, au fond, tout le problème social. On se dispute dans toutes les
langues, et l'on s'égorgille sous toutes les latitudes, pour savoir qui
l'emportera, ou du coeur, qui s'appelle, à l'occasion, la patrie, la
justice, la liberté; ou de l'argent, qui s'appelle communément
l'égoïsme, la tyrannie, l'orgie. Il n'y a pas de questions politiques;
il n'y a que des questions sentimentales. Aimer ou haïr! voilà
l'alternative des peuples et des rois.
--Enfin, êtes-vous pour l'amour ou pour la haine? demanda encore
l'Espagnole.
--Je vous dirai volontiers ce que Figaro écrivait sur ses tablettes, en
changeant seulement les termes:
L'_Amour_ et la _Richesse_
Se partagent mon coeur;
Si l'une est ma maîtresse,
L'autre est mon serviteur.
--J'entends, repartit gaiement madame Vernier, vous vous inclinez devant
la richesse, et l'amour s'incline devant vous. Vous voulez être à la
fois don Juan et le marquis de Carabas.
--Je n'ai pas dit cela; c'est Beaumarchais qui m'a trompé par sa
comparaison. Je voulais faire comprendre que l'amour et l'argent sont
deux pouvoirs, et que je suis pour l'équilibre des pouvoirs.
--L'argent est la chambre des lords, dit sir Olliver avec un accent qui
faisait de sa plaisanterie un calembour, et l'amour est la chambre des
communes.
--L'amour, dit Ottavio avec un peu d'ironie, n'est souvent qu'une
chambre étoilée; on y débite de beaux discours et de plates homélies; on
y rend des sentences despotiques; on y condamne à mort; et l'argent est
la prison où l'amour met ses victimes.
--Prenez garde d'embrouiller le débat par des définitions, reprit la
jeune Française. L'amour se prouve et ne se définit pas.
--Nous n'avons pourtant rien de mieux à faire qu'à définir, dit le
peintre.
Les dames sourirent.
--L'amour, dit l'Allemande en levant ses beaux yeux au ciel, mais de
façon à rencontrer le regard de Frantz, c'est l'_Ile des Rêves_; on y
aborde parfois, comme dans un naufrage, mais les fleurs y sont plus
belles, la verdure y est plus douce que partout ailleurs. On y vit par
l'espérance.
--Et on court aussi le risque d'y mourir de faim, ajouta sir Olliver,
qui n'avait encore fait que deux repas depuis le matin.
--Complétez l'image par ce détail: on y écoute des histoires saugrenues,
et on y rêve des histoires merveilleuses, repartit Stanislas.
--Vous êtes modeste, monsieur, dit la señora Mendez.
--Nous verrons à la fin. A ce propos, j'ai donné bravement l'exemple;
qui veut me suivre?
Il se fit un profond silence.
--Sir Olliver n'avait-il pas promis?..... demanda Ottavio, après
quelques minutes.
--Je promets toujours, dit l'Anglais.
--Ottavio, mon ami, tu t'es trahi, reprit Stanislas. Invoquer la
complaisance de sir Olliver, c'est offrir la sienne.
--Je veux bien, répondit Ottavio; mais je ne sais pas d'histoires
sentimentales.
--Eh bien, les histoires tristes ne font pas peur aux beaux yeux,
n'est-ce pas, mesdames? Tu as toute la nuit pour réfléchir et pour
préparer ton improvisation, à moins que, comme moi, tu n'aies pris la
précaution d'un manuscrit.
--Dieu m'en garde!
--Ainsi, voilà qui est convenu, demain, à pareille heure, nous nous
réunissons pour entendre Ottavio.
Le rendez-vous donné était le signal qui dispersait les habitants de
l'île. Sir Olliver put aller, sans scandale, se livrer à une collation
qui lui manquait. Madame Vernier le vit partir et devina ses projets:
--Bon appétit, lui dit-elle en riant.
Sir Olliver rougit, mais envoya un salut amical à la jeune Française qui
l'avait compris, et, s'il l'eût osé, il lui eût offert une part de son
goûter.
Ottavio resta couché sur l'herbe, et rêva jusqu'à la nuit.
Frantz et Carolina se mirent en quête de myosotis. Quant à la señora
Mendez, elle s'approcha de Stanislas.
--Vous êtes joueur! lui dit-elle avec vivacité.
--Je l'ai été.
--Vous avez perdu beaucoup?
--Et souvent! oui, señora.
--Suis-je indiscrète en vous demandant la confidence de quelques-unes de
vos émotions?
--En aucune façon. Et Stanislas lut dans les yeux ardents de l'Espagnole
une curiosité presque fébrile. Est-ce que, vous aussi, señora, vous avez
joué?
Dolorida poussa un profond soupir.
--Tenez, lui dit-elle, je suis Espagnole, c'est-à-dire catholique
fervente. J'ai aimé Dieu avec passion; eh bien, j'en étais arrivée à le
prier, d'une façon sacrilége, sur ce chapelet.
Et la belle madame Mendez tira de son sein un chapelet en ivoire dont
chaque grain était formé d'un dé à jouer.
--Combien de fois, dit-elle, tandis que, d'une main, je touchais les
cartes ou les enjeux, n'ai-je pas serré, de l'autre, ce chapelet contre
ma poitrine, mêlant des prières folles à des calculs, invoquant tout
bas, avec des supplications grotesques, le Dieu que j'offensais en
croyant l'adorer! Oui, j'ai joué beaucoup; et je jouerais encore si.....
Mais je vous dirai cela plus tard. Je veux que vous m'estimiez un peu
avant de tout savoir.
--Vous estimer? ce n'est rien, dit Stanislas avec une galanterie
empressée; je veux.....
--Oh! pas de fadeurs, monsieur le Français; je vous parle sans
coquetterie; parlez-moi sans compliments. Je vous étudie depuis que le
naufrage nous a réunis dans cette île. J'ai confiance en votre
caractère. J'ai pensé qu'un artiste saurait comprendre les bizarreries,
les excentricités qui feraient peur à nos campagnons..... Voilà pourquoi
je vous demande des confidences.
--Rien de plus naturel, reprit le jeune peintre en souriant. Écoutez-moi
donc.
Nous n'avons pas les mêmes raisons que la señora pour nous initier, plus
que nous ne l'avons fait jusqu'ici, aux secrets de M. Stanislas Robert;
et nous n'avons pas besoin d'écouter son récit pour apprendre plus tard
les aventures de la belle Espagnole. Laissons donc les nouveaux amis à
leur promenade, et revenons au rendez-vous général pris pour le
lendemain.
Ce fut avec empressement que la petite colonie se réunit sur l'herbe. Le
Décaméron devenait la vie normale. Ottavio ne se fit pas prier.
--Je ne vous raconterai pas, dit-il, quand il vit tous les auditeurs
assemblés, une histoire sentimentale ou dramatique; c'est un conte, si
vous le permettez, un véritable conte, absurde, fantasque, que je veux
vous offrir. J'ai fait un pacte avec l'invraisemblable; je mourrais de
la vie réelle; je vis de la vie de l'imagination; d'ailleurs, ce conte
peut devenir de l'histoire.
--Espérons-le pour l'histoire! dit Stanislas. Tu es dans ton droit, mon
cher Ottavio. Arioste et Boccace sont tes ancêtres.
--Prends garde, mon ami, tu vas me faire tort auprès de ces dames.
--Ottavio, tu abuses de la préface.
--C'est toi qui m'as donné l'exemple.
--Moi, c'était bien différent; je commençais; mais toi, qui viens après
moi, tu avais un point de comparaison favorable; je nie ton excuse.
Ottavio ne voulut pas prolonger ce petit assaut de modestie; il se mit
en mesure de tenir son engagement, et il débuta ainsi.