Où la vertu n'obtient que ce qu'elle mérite.
Le courage manquait à Gérard, précisément à l'heure où il semblait
logiquement devoir lui rester. Car enfin, puisque M. Rosenheim avait eu
devant lui le temps nécessaire pour aller en Amérique et en revenir, et
qu'il n'était pas revenu d'une simple excursion en Europe; puisque
Gérard n'avait pas reçu la visite de l'héritier, et que sa retraite à
lui, Gérard, dont il n'avait pas fait un mystère impénétrable, n'avait
pas encore été troublée, tout portait à croire que l'héritage lui était
bien et dûment acquis, et qu'il n'aurait plus de comptes à rendre.
Pourtant jamais l'existence ne lui avait paru si odieuse. Sa sensibilité
excitée, irritée par la pensée perpétuelle de l'acte honteux qu'il avait
commis, était arrivée à un paroxysme qui le précipitait dans des
abattements et dans des désespoirs terribles au moindre choc extérieur.
Angèle avait peur de lui. Hâve, les cheveux en désordre, les vêtements
négligés, craignant de dépenser, pour se vêtir, la fortune indûment
acquise, errant tout le jour, n'osant tenter aucune démarche pour se
dépouiller de cet héritage et ne voulant pas le garder, Gérard se sentit
au fond de l'abîme, quand, un soir, il remarqua dans les yeux d'Angèle
un vague effroi mêlé d'un peu de mépris.
C'était à la fin du dîner; les deux époux étaient silencieux l'un
devant l'autre. Gérard comptait sur ses doigts. Angèle soupirait en le
regardant.
--Que peut-il avoir? se demandait-elle. Quel mystère? Est-ce un crime?
une faiblesse? mon ami, lui dit-elle enfin, est-ce que tu composes?
--Non, je calcule.
--Je n'ai pas épousé un artiste, se disait-elle avec découragement, mais
un banquier.
--Vous avez épousé un millionnaire, madame, dit gravement et bêtement
Gérard.
--Eh! qui vous parle de votre million? qui songe à vous le disputer? En
vérité, mon ami, on dirait que vous m'avez fait trop d'honneur en
m'associant à votre fortune.
Ces mots furent prononcés avec une ironie stridente.
Gérard, si absorbé qu'il fût, ne s'y trompa point.
--Pardon, Angèle, répliqua-t-il avec douceur, je suis bien malheureux.
Je ne suis pas habitué à manier une fortune pareille...
--Prenez un intendant, mon ami, un comptable, qui vous voudrez;
débarrassez-vous de tous ces ennuis qui vous rendent fort maussade. Ou
bien, si vous ne pouvez pas porter le fardeau de nos deux fortunes,
prenez la vôtre, laissez-moi la mienne, et séparons-nous.
--Nous séparer! c'est vous, c'est toi, Angèle, qui as prononcé ce mot
pour la première fois!
--Parce que c'est moi, monsieur, qui ai commis la faute de vous forcer
presque à m'épouser. Il est bien juste que vous ayant enchaîné, je vous
délivre.
--Me délivrer! tu ne sais pas ce je ferais de ma liberté.
--Vous ne pouvez pas en faire un plus mauvais usage que celui que vous
faites aujourd'hui de votre prison.
--Vous êtes cruelle, madame.
--Moi! je suis juste. On dirait, mon ami, que nous jouons un proverbe:
_le Savetier et le Financier_. Depuis que vous avez un trésor vous ne
chantez plus. A votre place, j'irais rendre au financier son argent dont
je ne sais que faire. Je vous aimais mieux au temps de vos chansons.
Elles n'étaient pas toujours gaies, mais du moins leur tristesse n'était
pas sans charme. Tandis que cette hypocondrie du million!... c'est à
faire périr d'ennui. Ce baron Walter est un esprit satanique, un
personnage d'Hoffmann. Il a vu deux êtres qui paraissaient ou qui
voulaient s'aimer.--Vite, a-t-il dit, troublons cette joie!--Il a
réussi. Dites donc, Gérard, est-ce que le baron n'aurait pas laissé par
mégarde quelque héritier auquel vous pourriez repasser l'héritage?
Gérard ne voulut pas en entendre davantage. Il se leva comme un fou et
sortit de la salle. Angèle ne put retenir une larme en le suivant des
yeux.
--Je sens que je l'aimais bien, se dit-elle...
Quant au malheureux musicien, il courut dans le jardin.
--C'est fini! c'est fini! répétait-il à chaque pas, je n'ai plus qu'à
mourir. Le mépris de moi-même, le mépris d'Angèle, c'est trop. Je ne
veux plus de la vie au prix de cette torture.
Quand la course l'eut un peu calmé, il monta dans sa chambre, s'y
enferma, et se tenant la tête dans les deux mains, il essaya de
réfléchir.
--Avant de mourir, se dit-il, il faut que je répare ma faute; mais
comment? Où trouver cet insaisissable Rosenheim? Et quand je l'aurai
trouvé, où rencontrer l'héritier véritable, s'ils ne se sont pas vus?
Ah! qu'importe? je ne veux plus de cette fortune, pas même de la part
que m'a faite cet infernal baron. Je vais emporter tout à la maison de
jeu. Je jouerai tout. Si je perds, c'est bien! Je n'aurai qu'à me tuer.
Si je gagne, je dépose intacte toute la somme que j'ai reçue, j'envoie
le reste à ma mère, et je meurs. Dans les deux cas, la mort est au
bout... Mais Angèle! écrivons-lui d'abord la vérité. Quand je serai mort
pour l'honneur, elle excusera peut-être le crime commis pour l'amour.
Gérard, un peu calmé par cette résolution, écrivit, en effet, une longue
lettre à sa femme. Il lui raconta tout dans les plus entiers détails; il
n'omit rien de ses tentations, de ses troubles, de ses remords. Quand il
eut achevé cette lettre humide de ses larmes, froissée par ses baisers,
il la cacheta, la plaça sur la cheminée, d'une façon apparente, prit une
paire de pistolets, un portefeuille rempli des valeurs de la succession,
et sortit.
En passant sous les fenêtres d'Angèle, il vit de la lumière.
--Elle pleure peut-être, dit-il, va! tu deviendras libre, tu seras veuve
encore une fois; j'aurai été un mauvais rêve dans ta vie. Mais on sort
des rêves. La réalité seule ne cède qu'à la mort. Adieu! adieu!
Et il envoyait les baisers les plus ardents à la fenêtre éclairée.
Il n'était que huit heures du soir. Gérard se rendit à la station
voisine, et à neuf heures le chemin de fer le déposait à Bade. Il se
précipita vers la maison de conversation, entra, en heurtant tout le
monde, chercha une place autour du tapis vert; puis, dans sa
préoccupation, voulant mettre devant lui son portefeuille, il chercha
dans la poche de droite, au lieu de puiser dans la poche de gauche, et
tira un de ses pistolets qu'il plaça sur la table.
--Prenez donc garde, monsieur, vous vous trompez, lui dit à l'oreille un
de ses voisins.
--Vous croyez, répondit Gérard, qui remit avec le plus beau sang-froid
son pistolet dans sa poche, et tira, sans se tromper de nouveau, le
portefeuille qui renfermait sa fortune.
--Diable! il paraît que vous êtes en fonds aujourd'hui, s'écria une voix
derrière lui.
Gérard tressaillit, se retourna, et reconnut le journaliste au keepsake.
--Vous ici? demanda-t-il.
--Parbleu! vous y êtes bien! La saison n'est pas finie; nous avons
encore au moins huit jours. Je viens tenter la chance avec le prix d'un
second volume que j'ai promis. Mais, si je perds, je suis bien décidé à
m'en tenir là, d'autant plus que les éditeurs commencent à se blaser sur
les souvenirs des eaux.
--Eh bien, mon cher ami, dit Gérard, mettez-vous à côté de moi et
tentons la fortune de concert.
--Oh! vous! vous pouvez perdre, reprit le journaliste en s'attablant,
car il paraît que vous vous noyez dans le Pactole! Avez-vous lu le beau
feuilleton que j'ai fait sur votre mariage, sans vous nommer tout à
fait, bien entendu? car moi je ne suis pas de ces chroniqueurs comme il
y en a tant; je suis discret. Je ne nomme jamais les héros des
histoires que je raconte.
--Eh bien, si vous restez jusqu'à la fin de la nuit, je vous promets une
histoire fort intéressante pour votre prochain courrier, dit Gérard en
souriant.
--Ah! bah! un scandale?
--Non, une expiation! vous verrez. Mais, silence! laissez-moi faire mon
jeu!
Et Gérard prit quelques billets de mille francs qu'il déposa devant lui.
--A propos, lui dit encore le journaliste, j'étais tantôt à l'hôtel
d'Angleterre, quand on vous a demandé. Le maître de l'établissement
était d'abord fort embarrassé pour donner votre adresse. Mais il s'est
rappelé que vous aviez loué le château de X*** pour passer votre lune de
miel, heureux gaillard!
Gérard avait pâli affreusement. Par un mouvement rapide, il amena à lui
les billets de banque qu'il éparpillait sur la table, comme s'il eût
craint que les regards des assistants ne les missent en feu.
--Ah! on m'a demandé! balbutia-t-il en cherchant sa salive et comme s'il
étranglait.
--Oui, deux voyageurs.
--Deux voyageurs! un Allemand peut-être!
--Ma foi, oui, un Allemand; il s'est nommé, je crois; il s'appelle
Ros...
--Rosenheim, s'écria Gérard en se dressant tout à coup.
--C'est, en effet, ce nom-là!... Mais, qu'avez-vous donc? Eh bien, vous
ne jouez pas?...
Gérard écartait la foule et sortait du salon sans entendre. Quand il fut
dehors, il chancela et fut obligé de s'asseoir sur les marches du
perron.
--Il est arrivé, disait-il; voilà l'expiation! Eh bien, j'aime mieux
qu'il en soit ainsi. Je serai plus libre de mourir, quand j'aurai tout
restitué.
Après quelques minutes de repos, il rassembla tout son courage et
parvint en se traînant, en s'arrêtant à chaque pas, en s'appuyant aux
murailles, jusqu'à l'hôtel d'Angleterre. Le même maître d'hôtel, qui lui
avait donné, quelques semaines auparavant, une si violente émotion, vint
encore, avec le même sourire, au-devant de lui.
--M. Rosenheim! hurla Gérard qui s'était préparé, pendant toute la
route, à articuler ce nom.
--Il est ici, monsieur, répondit l'infaillible maître d'hôtel.
--Conduisez-moi vers lui, murmura le pauvre artiste qui craignait de
tomber raide mort.
--Ah! M. Rosenheim! ce voyageur arrivé de France! Je confondais avec un
autre, reprit le prototype du maître d'hôtel. Il était ici il y a une
demi-heure; mais comme il a appris que M. Gérard, son ami, n'habitait
plus Bade, il a pris le premier convoi du chemin de fer, et maintenant
il doit être arrivé à X..., où ils avaient hâte d'arriver.
--M. Rosenheim n'était pas seul, n'est-ce pas?
--Non, monsieur, ils étaient deux.
--C'est bien cela, se dit Gérard qui se dirigeait vers la porte. Il
avait avec lui un jeune homme?
--Je n'ai pas vu ce jeune homme, mais j'ai vu une dame... peut-être
madame Rosenheim!
--Une femme! c'était une femme que je volais et que je ruinais, pensa le
pauvre artiste avec un mouvement d'horreur. Je suis souffrant, monsieur,
et je crains de n'avoir pas la force de me rendre à la station; veuillez
me faire conduire.
--Précisément, monsieur, voilà les voyageurs qui partent.
Quelques minutes après, Gérard était à la station, et prenait le chemin
de fer qui le ramenait chez lui.
Quand il eut quitté le convoi, au village de ***, et quand il aperçut de
loin le château où M. de Rosenheim l'attendait sans doute, le courage,
qui semblait l'abandonner, lui revint tout à coup comme par
enchantement.
--Soyons un homme, se dit-il. J'ai commis une lâcheté, mais je vais la
réparer. Probablement l'arrivée de ces étrangers a tout appris à Angèle,
si la curiosité ne l'a pas conduite dans ma chambre, et si elle n'a pas
lu ma lettre. Quand j'aurai remis à ce Rosenheim et à cette femme la
fortune qui leur revient, je demanderai pardon à Angèle, et
j'accomplirai ma résolution. Mais la seule façon de lutter contre le
mépris, c'est d'être inflexible envers moi-même, et de ne pas craindre
de m'humilier par un aveu... Avouer? est-ce que je puis faire autrement?
Ah! j'éprouve, à l'approche de l'expiation, un bien-être, un apaisement!
L'honnêteté est donc quelque chose!
Tout en parlant, Gérard s'avançait à grands pas. Il regardait avec
attendrissement cette maison où il avait pensé trouver tant de bonheur,
où toute sa vie, toute son ambition étaient concentrées. Il lui semblait
que la nuit mettait des ombres plus obscures sur la façade, comme si
elle la couvrait déjà de deuil.
--Ce deuil, se disait-il, qui le portera? Angèle, oui, pendant quelque
temps, parce qu'elle m'a aimé et qu'elle me plaindra. Et puis parce que
le noir lui va bien! Mais peu à peu, elle m'oubliera. Qui sait? elle se
remariera encore! Je ne resterai plus dans son souvenir que comme
quelques mois de cauchemar ou de maladie. On dira: Il méritait d'être un
honnête homme, mais la vanité en fit un coquin! Et ce sera tout.
Personne ne me pleurera, excepté, là-bas, ma mère.
Il était devant une barrière en bois qui fermait l'entrée du parc.
--Allons, dit-il, je ne repasserai plus par ce chemin.
Il arriva, par une allée couverte, jusqu'au château. La fenêtre d'Angèle
n'avait plus de lumière.
--Ne les aurait-elle pas vus? se demanda-t-il. Aurait-on respecté sa
retraite? ou plutôt, n'est-elle pas dans ma chambre occupée à lire ma
lettre de ce soir? Après tout, il est bien tard; Rosenheim n'a peut-être
pas voulu nous déranger à minuit; il pensait bien que je ne lui
échapperais pas... C'est cela! on ne sait rien encore. Rentrons; et, au
point du jour, j'irai trouver Rosenheim.
--D'où venez-vous donc, mon ami? lui demanda tout à coup une voix
argentine, au-dessus de sa tête.
Gérard leva les yeux. Angèle était à sa fenêtre. Elle avait éteint la
lumière, afin de le mieux guetter sans doute. Il trouva, aux douces
paroles de sa femme, un effroyable accent d'ironie.
--D'où je viens? dit-il: de me promener.
--Pourquoi sortir si longtemps, si tard, et nous exposer à des
inquiétudes? continua Angèle avec la même douceur. En votre absence, il
nous est venu des hôtes.
Gérard sentit son sang lui monter au cerveau:
--Je vais être frappé d'apoplexie, pensa-t-il; tant mieux, cela évitera
toute explication.
--Eh bien, vous ne répondez pas, monsieur, continua Angèle. Hâtez-vous,
car nos voyageurs sont fatigués, et je crains bien que dans quelques
minutes vous ne puissiez plus leur parler; je les ai laissés dans la
bibliothèque.
Gérard ne s'appartenait plus. Il n'avait plus de volonté. Une force
invincible le poussait: il entra, gravit l'escalier comme un automate en
faisant retentir les marches sous ses pas, et il arriva devant la porte
de la bibliothèque; là, il se dit tout bas:
--Dieu ne veut pas que je meure avant la honte. Que sa volonté soit
faite!
Puis, poussant la porte entr'ouverte, il entra.
Une exclamation joyeuse et un cri retentirent à la fois. Une femme se
précipita dans ses bras:
--Gérard! mon enfant! comme tu as tardé! lui dit-elle.
--Ma mère! vous ici? s'écria Gérard, qui sentit ses cheveux se dresser
sur sa tête.
--Oui, moi, qui ai voulu accompagner M. Rosenheim.
A ce nom, Gérard baisa convulsivement le front de sa mère, et se tourna
vers le terrible M. Rosenheim.
C'était une honnête figure d'Allemand, au menton carré, aux joues
rondes, aux cheveux grisonnants, aplatis sur les tempes. Si jamais la
vengeance eut un aspect paterne, ce fut bien quand elle prit un masque
pareil. Gérard voulut s'avancer, il était blême, ses lèvres s'agitèrent
sans qu'il pût dire un mot.
--Remettez-vous, mon cher monsieur, dit M. Rosenheim, en lui serrant les
deux mains. Nous commencions à craindre de ne pas vous embrasser ce
soir. Ah! vous pouvez vous vanter de m'avoir fait faire un terrible
voyage... d'autant plus que mon voyage était inutile. Ah ça!
expliquez-moi donc par quel moyen miraculeux mon vieil ami Walter a
découvert que vous étiez son fils...
--Son fils, dit Gérard, qui se sentit touché par une étincelle
électrique, et qui ne sut pas s'il devait crier ou rire.
--Oui, son fils, ajouta madame Gérard en s'avançant. Tu ne m'as jamais
parlé de ton père, mon enfant; tu ne voulais pas me faire rougir. Moi
j'avais changé mon nom de théâtre, celui que je portais quand je jouais
à Francfort. Je croyais que le passé était à jamais derrière nous. Je ne
pensais guère qu'un jour on viendrait me le remettre sous les yeux, en
me demandant mon nom. Mais je ne m'en plains pas, puisque tu trouves une
fortune... Mais comment as-tu su que le baron Walter?...
--Je n'en sais rien, le hasard, quelque chose de mystérieux; mais je
suis bien son fils, n'est-ce pas ma mère? n'est-ce pas, monsieur?
Le vieux Rosenheim sourit sans répondre; il semblait dire: demandez à
votre mère. Madame Gérard renouvela ses protestations, et en quelques
mots mit son fils au courant. Quant à celui-ci, écrasé, épuisé
d'émotions, il avait peur maintenant de mourir de joie, de suffoquer. Il
faisait des efforts inouïs pour retrouver son sang-froid.
--C'est égal, dit le vieil Allemand, c'est mal à vous, mon ami, de
n'avoir pas écrit à votre mère que vous saviez tout, que monsieur Walter
était mort, et que vous héritiez. Vous me laissez ma part dans un coin,
et puis bon voyage! Vous partez sans me dire où vous allez. Ah! les
amoureux! les beaux égoïstes! Mais nous vous pardonnons. Savez-vous, mon
ami, que j'ai eu toutes les peines du monde à trouver madame votre mère,
et que sans un feuilleton qui racontait votre aventure avec le baron, en
vous désignant presque, je n'aurais jamais été sur la voie: je
m'informai, je questionnai; j'eus votre nom, votre adresse. Je trouvai
madame votre mère; elle m'avoua tout, et nous voilà.....
--Ah! mon ami! ah! ma mère! si vous saviez quelle joie! Pourquoi ma
femme n'est-elle pas là?
--Ta femme, mon fils, je t'en parlerai; elle se plaint un peu de toi;
elle t'a cherché dans toute la maison, dans ta chambre.....
--Dans ma chambre? interrompit Gérard qui se souvint de sa lettre
d'adieu. Il courut comme un fou, et faillit mourir de joie en retrouvant
sur la cheminée la lettre non ouverte, le cachet intact.
--Dieu soit loué, dit-il en tombant à genoux et en joignant les mains
avec ferveur, elle ne saura rien. Le secret de ma honte restera dans mon
coeur.
Il se releva comme un ressuscité. La vie, une vie nouvelle l'envahissait
par tous les pores. Après avoir embrassé mille fois sa mère, causé et
fumé avec M. Rosenheim, il alla doucement frapper à la porte de sa
femme.
--Qui est là? dit Angèle.
--Un coupable, un suppliant qui est à genoux, et qui va se tuer si tu ne
pardonnes pas au plus sincère repentir.
Il entendit un bruit de verrou. Angèle ouvrit la porte, et, à demi
vêtue, se jeta dans ses bras.
--Tu es guéri, lui demanda-t-elle, bien vrai?
--Regarde! et il essuyait ses yeux pleins de larmes avec les jolis
doigts de sa femme.
Le lendemain, comme un gai rayon du soleil entrait dans la chambre:
--Voyons, dit la jeune femme, me raconteras-tu le sujet de ta mélancolie
passée, de ta sombre humeur?
--C'est impossible, balbutia Gérard.
--Pourquoi? Il n'y a qu'une infidélité que tu ne puisses pas m'avouer.
Gérard eut une vision. Il lui sembla que le moyen de racheter sa faute
et de s'attacher invinciblement à jamais le coeur d'Angèle, c'était de
tout lui avouer. Il eut la noble confiance de lui raconter tout.
--Ce n'est que cela, dit Angèle qui avait pourtant pâli un peu à ce
récit. Comment! je pouvais te perdre! comment! cette nuit même! Oh! tu
ne m'aimais pas. Si, au contraire, je te pardonne ta vilaine action,
parce que tu m'aimais et que tu voulais mourir. Va! ne crains pas que je
te reproche jamais cette faute; tu as souffert, tu as lutté; c'était moi
qui, par mes coquetteries, te poussais à l'abîme.
Et Angèle attendrie serra avec force son mari contre son coeur. Quelques
instants après:
--A quoi tient la vertu? reprit-elle en souriant. Dire que je pouvais
être la femme d'un coquin!
[Illustration: Angèle ouvrit la porte et se jeta dans ses bras.]
--Dites la veuve!
Gérard et Angèle furent-ils heureux? eurent-ils beaucoup d'enfants? Je
l'ignore; mais je le présume. Il y a quelques semaines, Angèle, m'a-t-on
affirmé, disait avec la coquetterie d'une Parisienne ennuyée d'être
heureuse à une de ses amies qui vantait les mariages d'argent:
--Ah! la vie est une série de déceptions; il n'y a pas de joie complète.
On croit faire la fortune d'un pauvre artiste sans le sou, et on épouse
un millionnaire!
Je connais beaucoup de femmes à Paris et ailleurs qui ne craindraient
pas d'affronter cette déception.