Où l'on donne une excellente méthode pour devenir un coquin.
Le baron Walter mourut dans la nuit. Il avait remis à Gérard les titres
de tous ses biens, et il avait dit à Fritz:
--Monsieur est le maître ici; obéis-lui comme tu m'obéirais, il saura
récompenser ton zèle.
Fritz s'inclina sans étonnement. Le baron l'avait habitué aux surprises.
Quand le vieillard fut mort, Gérard, debout au pied de son lit, le
regarda longtemps. On eût dit qu'il interrogeait ce cadavre, voulant
savoir si l'âme ne se cachait point quelque part pour le guetter et pour
reparaître en l'accusant, s'il ne suivait pas les instructions reçues.
Il était grand jour. Les oiseaux chantaient dans les arbres. Ils
savaient la mort d'un Allemand mélomane, et ils voulaient l'honorer par
un petit oratorio. Gérard, brisé d'émotion, de fatigue, plus pâle que le
drap blanc sur lequel reposait le vieux baron, songea à aller se
reposer.
--Veille bien auprès de ton maître, dit-il à Fritz; je reviendrai pour
ordonner le service funèbre. S'il arrivait d'Allemagne, d'Italie,
d'Espagne, de France, ou de je ne sais où, un ami de ton maître qui
s'appelle Rosenheim, avec un jeune homme, fais-moi prévenir.
Gérard rentra chez lui; mais il ne put dormir. Il avait la fièvre.
D'ailleurs, il lui restait beaucoup de choses à faire dans la journée
même. Son rôle de fidéicommissaire l'obligeait à des soins envers le
défunt; et puis Angèle l'attendait. Angèle! Pourquoi la pensée de la
baronne de Bligny venait-elle se présenter comme un danger, comme une
menace, depuis sa visite au baron de Walter? Il redoutait maintenant de
revoir celle qu'il aimait et qui lui avait paru dans de si tendres
dispositions à son égard. Il eût été ravi d'apprendre qu'elle était
devenue invisible pour quelques jours seulement. C'est qu'au fond de
lui, en dépit de lui, malgré tous les raisonnements, tous les efforts de
son coeur, une voix terrible, inexorable, retentissante, une voix
métallique, la voix des écus de l'Allemand lui chantait, lui criait:
Si M. Rosenheim revient seul, ou ne revient pas, tu hérites.
Il était, au premier abord, invraisemblable que M. Rosenheim ne revînt
pas. Mais il était possible qu'il revînt seul; et alors Gérard se
trouvait à la tête d'un bon gros million; il devenait aussi riche que la
baronne, son égal, il pouvait l'épouser. Si, au contraire, l'héritier
inconnu se présentait, il ne restait au pauvre artiste que l'âcreté
d'une convoitise inutile, que l'amertume d'une terrible déconvenue.
Cette tentation, qui arrivait à l'heure la plus critique de son
existence, le jetait dans de grandes perplexités. Fallait-il avouer tout
à la baronne, l'associer à ses espérances, se ménager près d'elle des
consolations, en cas de désappointement? Fallait-il lui dire: Attendez
deux jours avant de m'accorder votre main! dans deux jours, je pourrai
devenir votre mari sans que vous me fassiez l'aumône? Ou plutôt ne
valait-il pas mieux accepter dès maintenant, enchaîner Angèle par sa
promesse, et lui ménager la surprise d'un million comme une récompense?
Quand il descendait au fond de ses perplexités, Gérard se trouvait en
présence de ces deux questions. Fallait-il confier à la baronne ses
chances de fortune? Et quelle était la valeur réelle de ces chances? Ce
dernier point, le plus sérieux, dominait et réglait tous les autres. Si
les chances étaient nulles ou de peu de poids, il devenait inutile de
les confier. Gérard, dans l'entretien suprême de la nuit, n'avait eu,
relativement à la mission de l'ami Rosenheim, que de vagues confidences.
Le baron Walter n'avait pu ou n'avait rien voulu lui dire de précis.
L'héritier allait-il venir? Les recherches seraient-elles infructueuses?
Il parut tout simple, en dehors de toute chicane de sa conscience, à
Gérard, de souhaiter que l'ami Rosenheim ne rencontrât personne. Il fit
des voeux insensés pour que cet enfant, peut-être abandonné, peut-être
délaissé parmi les enfants trouvés, fût introuvable. Puis, quand il
avait honte de cette ardeur, il revêtait hypocritement sa convoitise de
prétextes plausibles. Il se disait que, chargé de la volonté expresse du
baron, il avait besoin d'apporter un soin extrême, des scrupules
rigoureux dans la remise de sa fortune. Il faudrait qu'on lui prouvât
jusqu'à l'évidence, jusqu'à la démonstration la plus éblouissante, le
lien du sang. Car, enfin, ce bon ami Rosenheim pouvait être un coquin,
un intrigant, d'accord avec le premier venu, et il ne souffrirait pas,
lui, Gérard, qu'on le frustrât d'un si bel héritage, ou plutôt qu'on
manquât ainsi à la mémoire du baron, etc., etc.
Sur cette pente, et toujours poussé par la rage de la justice, Gérard en
vint à ne plus admettre que comme une hypothèse invraisemblable
l'arrivée de l'héritier et de l'ami Rosenheim. Il se trouvait si digne
lui-même et investi si bien à propos de cette énorme fortune, que son
imagination inventait tous les prétextes pour n'avoir pas à la rendre.
Cependant il fallait aller chez la baronne, qui l'attendait et qui avait
promis de se prononcer.
Angèle attribua l'étrange pâleur et l'éclat des yeux de son ami à
l'animation, peut-être à la fatigue du jeu. Mais elle ne parut ni
alarmée, ni choquée; au contraire, elle sourit, et lui tendant les deux
mains:
--A quelle église nous marierons-nous, Gérard?
Une larme parut dans les yeux du musicien.
--Angèle! Angèle! s'écria-t-il, vous êtes trop bonne pour moi. Avez-vous
réfléchi à la détermination que vous prenez?
--Oui, et à moins que vous ne me refusiez, je persiste.
--Mais, voyez quelle disproportion de rang, de fortune!
--Gérard, si vous me poussez à bout, je vais me ruiner d'un coup, et me
faire si pauvre que vous serez obligé de me faire l'aumône.
--Gardez-vous-en bien, Angèle! Laissez-moi plutôt devenir riche!
--Combien de temps vous faut-il pour cela? demanda la baronne en
souriant, mais réellement froissée de l'insistance avec laquelle Gérard
parlait fortune, quand elle parlait mariage.
--Je ne vous demande qu'un jour ou deux.
--Vous êtes fou, mon ami; je ne veux pas que vous retourniez au tapis
vert.
--Il ne s'agit pas du jeu...
--Quoi! fabriqueriez-vous de la fausse monnaie? ou bien feriez-vous
partie d'une bande de voleurs?
--Angèle, reprit Gérard, je suis fier, et je me sens pénétré d'une
reconnaissance infinie quand je songe à votre amour. Cette main que vous
m'offrez, c'est mon ambition, c'est ma gloire. Mais excusez des
scrupules de délicatesse, ridicules et insensés. Il se passe dans ma vie
quelque chose d'étrange. Une fortune m'est promise. Permettez-moi
quelques jours d'attente. Si je deviens riche, j'accourrai déposer cette
fortune à vos pieds. Si la fatalité veut que je reste pauvre, je serai
vaincu et je viendrai vous demander pardon d'avoir eu un peu d'orgueil.
Mais, au nom même de cet orgueil dont l'agonie commence et qui sera mort
peut-être dans deux jours, accordez-moi un délai.
--Eh! mon cher, dit la baronne un peu piquée, prenez votre temps! je
n'allais vite que pour vous!
--Soupçonnerait-elle ma détresse présente? se demanda Gérard. Dans ce
cas, plus que jamais, je tiendrais à l'arrivée de M. Rosenheim.
--Angèle, reprit-il, j'ai votre amour: c'est le seul bien que je ne
pourrais attendre patiemment. Ce qui me manque maintenant, ce n'est plus
que votre fortune; je puis, je veux attendre cet accessoire.
--En vérité, pensa Angèle, il est incorrigible, il tient trop à
m'humilier avec mon argent.
--Vous vous rappellerez, Gérard, que je n'ai plus de consentement à vous
donner; je serai votre femme quand il vous plaira de m'accorder cet
honneur.
--Ah! si je pouvais hâter les événements!
--Seulement, mon ami, ajouta la fine Parisienne avec un peu d'ironie,
prenez garde de devenir trop riche. Ce serait moi qui rougirais à mon
tour et qui n'oserais pas me marier.
--Raillez-moi, moquez-vous de moi, Angèle; un jour, vous saurez ce que
j'ai souffert et vous m'estimerez plus.
--Vous tenez trop à l'estime, mon ami, et pas assez à l'amour.
--L'un ne vit pas sans l'autre.
--Vous êtes fou, dit la baronne en haussant les épaules et avec un rire
un peu forcé.
Gérard eut peur; il se demanda s'il ne lâchait pas la proie pour
l'ombre; si la vanité de se présenter avec un million, qui était
d'ailleurs fort hypothétique, ne le poussait pas à froisser, à blesser
un coeur aimant et à ajourner une dot considérable. Le million de madame
de Bligny était là; il brillait dans ses yeux, il rayonnait sur sa main.
Gérard n'avait qu'à s'incliner pour le prendre; un mot, un baiser, un
regard et tout était dit.
La tentation était grande; mais la fatuité et l'orgueil murmurèrent de
leur côté:
--Tu lui diras tout dans trois jours. Si tu restes pauvre, elle
t'adorera pour tes scrupules; si tu deviens riche, elle trouvera ta
surprise de fort bon goût. D'ailleurs elle cède peut-être à un accès de
pitié. Elle a soupçonné tes pertes au jeu. Montre-lui que tu es
supérieur à cet échec, et qu'elle ne soit pas ta femme par charité. Aie
la coquetterie de la pauvreté; prends tes précautions pour n'être jamais
humilié.
Gérard se croyait bien sage, en raisonnant ainsi, le pauvre fou! Il ne
raconta pas à Angèle tous les incidents de la dernière partie de la nuit
précédente; mais il parla de la mort du baron, de la confiance
singulière que le vieil Allemand avait eue en lui, des devoirs que cette
confiance lui imposait envers la mémoire du défunt, et de la possibilité
d'un testament qui lui ferait des avantages.
Mais de ce malencontreux Rosenheim, et du plus malencontreux héritier,
il ne dit mot. Je ne sais quelle force secrète paralysa sa langue toutes
les fois qu'il fut tenté d'entrer dans ces détails. La baronne, encore
une fois, fut choquée de le voir suspendre son mariage jusqu'à
l'ouverture prétendue du testament. Elle lui dit assez froidement qu'il
n'avait pas à se distraire de ses fonctions d'ordonnateur des pompes
funèbres pour l'accompagner dans sa promenade, et elle le quitta, afin
d'aller bouder seule, et en grande toilette, dans l'allée de
Lichtenthal.
--Est-ce que je serais un imbécile? se demanda pour la seconde fois
notre musicien. Ne risqué-je pas tout mon bonheur en prenant trop de
précautions pour l'amour?
Mais cette réflexion, ce remords, au lieu de faire courir Gérard sur les
pas de madame de Bligny, le cloua davantage à la place où il méditait,
profondément absorbé dans ses calculs; s'attachant d'autant plus
étroitement à l'idée d'hériter du baron, que cette espérance de fortune
s'était jetée au travers de ses rêves et avait dérangé les plans de sa
petite comédie d'amoureux; il devenait impatient de savoir à quoi s'en
tenir.
Dix fois dans la journée il alla à l'hôtel d'Angleterre demander si
quelque voyageur n'était pas arrivé. Il faisait des suppositions sur la
figure probable de M. Rosenheim, et dans chaque physionomie inconnue il
croyait le reconnaître.
--Jusqu'à quand me faudra-t-il l'attendre? se demandait-il, car enfin,
il peut se faire que M. Rosenheim ne revienne pas: un accident, une mort
subite peut interrompre son voyage. Le baron ne m'a pas dit l'âge de son
ami; mais pour qu'il y eût entre eux une si grande intimité, une
confiance si absolue, il fallait nécessairement qu'ils fussent
contemporains. Or, voyager à cet âge-là, c'est imprudent. Du moins, je
ne serai pas chargé d'enterrer M. Rosenheim. Mais encore, faut-il que je
sache s'il est mort.
Et Gérard revenait sur ses pas, questionnait Fritz.
Fritz ne savait rien. M. Rosenheim lui était peu connu. Il n'était entré
lui-même que depuis quelques années au service du baron. Il avait
entendu vaguement parler du voyage, mais il ne pouvait pas dire si
c'était pour l'Italie, l'Espagne, l'Angleterre, la France ou l'Amérique
que M. Rosenheim était parti. Le baron avait brûlé ses lettres. Cet
original avait pris une sorte de plaisir à remettre tout le dénoûment
posthume de son existence aux mains de Gérard, sans indications, sans
notes, sans une seule trace qui pût venir en aide à la bonne foi de son
exécuteur testamentaire.
Toute la journée fut un tressaillement perpétuel. Gérard allait, venait,
passait dans l'allée de Lichtenthal, saluait Angèle, lui parlait
précipitamment de son amour, de son bonheur, puis la quittait
brusquement pour courir au-devant d'un vieillard qu'il croyait être
Rosenheim, ou d'un jeune homme qui lui paraissait ressembler vaguement,
c'est-à-dire filialement au baron Walter. Ce fut une anxiété croissante
qui menaçait d'atteindre au supplice.
Pour surcroît de douleur, Gérard, dont les rêveries avaient
ordinairement une pente musicale, ne pouvait plus songer qu'à son
fantastique million. Il l'entendait carillonner à ses oreilles. Les
pièces d'or ou d'argent grimpaient dans sa tête, comme des notes, à des
échelles de gammes. Il ne pouvait s'empêcher de calculer ce que cette
énorme fortune, ajoutée à celle de la baronne, lui assurerait de beaux
revenus. Soyons juste toutefois, l'artiste ne se laissait jamais
étourdir par ce cauchemar; c'était pour procéder plus facilement à des
chefs-d'oeuvre qu'il calculait, et Angèle brillait toujours, au milieu
de ces splendeurs rêvées, comme la reine, comme la raison de tout ce
luxe.
La journée finit. Tous les courriers étaient arrivés. Aucun Rosenheim
n'avait paru. Il sembla à Gérard qu'on lui enlevait un fardeau d'un
million de la poitrine. Il respira, le sang circula plus librement, et
ce fut alors qu'il s'aperçut qu'il avait remué, en imagination, des tas
d'or, sans avoir un sou dans sa poche. Il alla à l'hôtel. Fritz,
préparait les malles, tout en veillant avec décence sur la dépouille du
vieux baron. Le fidèle valet devait partir le lendemain, après la
cérémonie. Il osa réclamer sa part; mais avec tant d'ingénuité qu'on ne
pouvait s'en fâcher.
--C'est juste, dit Gérard, en soupirant, tu n'attends personne, toi!
Fritz s'inclina.
--Pourquoi ne restes-tu pas avec moi? Je te prendrais à mon service.
Fritz avoua qu'il avait, là-bas, à quelques lieues de la forêt Noire,
une cousine aux joues roses, aux mains potelées, aux yeux de myosotis,
qui l'attendait. Il avait désormais une dot et de quoi manger de la
choucroûte.
Gérard ne fit aucune objection. D'ailleurs Fritz était un témoin. Et,
sans savoir pourquoi, il aimait à se retrouver seul pour penser à son
million, pour le contempler des yeux de la foi, et l'embrasser des
lèvres de l'espérance. Sa fortune tout entière, en effet, gonflait deux
gros portefeuilles. L'emprunt que leur fit Gérard pour acquitter le legs
convenu envers Fritz diminua à peine leur embonpoint.
Ne sachant comment échapper aux idées singulières dont il se sentait
obsédé, mordu par des désirs dont il avait honte, Gérard prit une
résolution vraiment héroïque, mais qui prouvait, par son caractère même,
le chemin que la gangrène de l'or avait fait en lui.
--Je passerai la nuit, se dit-il, seul, face à face avec le mort. Je
veux que cette veillée austère me purifie et me débarrasse de mes
agitations indignes.
En conséquence, Fritz alla dormir, en rêvant à sa cousine, et aux choux
gigantesques que sa nouvelle position lui permettait de convoiter, et
Gérard s'installa devant le visage bleu et grimaçant du baron Walter.
Mais cette faction courageuse devant la mort, après avoir, pendant la
première heure, refroidi, glacé, contrarié les idées profanes de Gérard,
finit, au contraire, par les alimenter: le besoin instinctif de se
soustraire à cette contemplation, qui ne pouvait être pour son coeur la
source d'émotions pieuses, le poussa dans des divagations de toutes
sortes.
Il pensa plus que jamais à ses millions; et quand l'aurore fit glisser
ses premiers rayons sur le front du musicien, aussi blême que le front
du mort, voici à quelles pensées, presque criminelles, Gérard en était
arrivé.
--Je suis maître absolu de cette fortune. Il dépend de moi seul que
l'héritier hérite ou n'hérite pas. S'il arrive bientôt, je le soumettrai
à une enquête sévère, et il faudra qu'il justifie bien de sa parenté
pour que je me dessaisisse. D'ailleurs, je ne puis pas l'attendre
indéfiniment. Si le baron Walter m'avait rencontré avant d'expédier son
ami Rosenheim, il est probable qu'il n'eût pas songé à ce fils inconnu.
Cette fortune m'est bien réellement destinée. Je ne m'en laisserai
certainement pas dépouiller par le premier venu. Je déposerai ici en
main sûre la part de M. Rosenheim; puis, je m'en irai. Angèle, qui ne
comprend rien à mon retard, à mon hésitation, s'impatiente; je ne puis
pas compromettre indéfiniment mon bonheur pour des gens que je ne
connais pas, dont je n'ai pas de nouvelles, qui sont peut-être morts,
etc., etc.
Bref, Gérard était presque convaincu qu'il pouvait toucher au million.
Il ne pensait plus à l'arrivée de M. Rosenheim que comme à une injustice
effroyable du sort, qu'il lui était permis, dans une certaine mesure,
de conjurer.
Les obsèques du baron Walter furent dignes de la reconnaissance de
Gérard. Celui-ci fit bien les choses, et tout le monde le loua
hautement. On ne savait pas que le défunt payait et avait réglé ces
détails avec lui. Le bruit se répandit bientôt dans Bade que le musicien
français héritait. Fritz, qui réglait les dépenses, au nom de l'artiste,
et qui l'avait vu toucher au portefeuille, raconta l'étrange caprice du
baron. On causa de cette bizarre aventure. Personne ne parla des
cohéritiers attendus; car personne ne connaissait ce revers cuisant de
l'éclatante médaille.
Quand Gérard en grand deuil revint de l'enterrement, il remarqua qu'on
le saluait avec déférence. Le journaliste au keepsake vint lui serrer la
main.
--Bravo! mon cher, lui dit-il, je vous fais mon compliment. Ce vieux
bonhomme si sec avait du bon. Vous gagnez plus avec les osselets qu'avec
la roulette.
Les dames s'informèrent du héros du million. Elles le trouvèrent
adorable, et Angèle qui apprit par la rumeur publique ce prodigieux
événement envoya chercher Gérard en toute hâte, comme si elle avait eu
peur qu'on le lui enlevât.
Gérard secoua de ses bottes la terre blanchâtre du cimetière, et
s'empressa d'accourir, après avoir demandé encore une fois d'une voix
tremblante si aucun étranger n'était arrivé. On lui répondit que non.
--Parbleu! se dit-il en route, si c'était une ironie! un piège, une
malice de ce baron! Si ce Rosenheim n'existait pas! Fritz était bien
vague sur ce point, quand je l'ai interrogé. Je lui en reparlerai ce
soir.
Et, bien qu'il sût que le soir même Fritz ne devait plus être à Bade,
puisqu'il avait reçu ses adieux, il se dit:
--C'est cela! j'interrogerai Fritz ce soir même!
En attendant, il alla répondre aux questions d'Angèle.
V
Ce que coûtent une chaumière et un coeur.
La baronne de Bligny avait appris les fastueuses proportions de
l'héritage attribué à Gérard au moment même où le dépit qu'elle
ressentait de l'étrange conduite de son compagnon de voyage lui
conseillait presque une rupture. Elle était humiliée de ses hésitations,
et trouvait que la mésalliance perdait de son charme vengeur si Gérard
délibérait ainsi.
Son amour, composé de tous les éléments en discorde, n'avait pas les
vertus évangéliques qui font tout souffrir, parce qu'on est disposé à
tout pardonner.
--Je veux savoir, se dit-elle, si la prospérité le changera. Voilà une
merveilleuse occasion d'éprouver son amour. Sa fierté excessive m'était
suspecte; il n'a plus maintenant à faire le dédaigneux, ni à essayer le
rôle de généreux; nous sommes égaux.
Et elle l'attendit avec son plus séduisant sourire, le coeur agité d'une
émotion véritable, se préparant à lire son sort dans les premiers
regards de Gérard.
Mais Gérard, pour des raisons que nous connaissons, n'avait pas le
regard intelligible. Il sentait la rougeur et la pâleur se succéder sur
son front, il écoutait avec des distractions perpétuelles, et répondait,
au milieu d'une sorte de cliquetis intérieur qui l'assourdissait:
--Eh bien! mon ami, lui dit la baronne avec une grâce enchanteresse, il
paraît que décidément nous n'aurons pas une chaumière, et que nous
pouvons prétendre au palais d'une fée.
--Quoi! on vous a dit déjà?... balbutia Gérard.
--Oui, monsieur, j'ai appris par tout le monde ce que vous n'auriez pas
dû me cacher; mais il paraît que monsieur hérite pour lui seul. Oh! le
vilain avare!
--J'hérite! mais cela n'est pas encore sûr!
--Comment? est-ce que vous n'êtes pas investi? Est-ce qu'il y aurait des
collatéraux? des cousines, peut-être, comme moi j'avais des cousins? Oh!
je vous plaindrais alors!
--Non! non! je suis bien maître absolu, se hâta de reprendre Gérard, qui
n'eût jamais consenti à parler de Rosenheim.
--Comme vous dites cela avec tristesse, mon ami! Il semble que ce bon
vieillard qui voulait se faire bénir par nous, a, de son côté, porté
bonheur à notre amour. Vos scrupules, vos fiertés n'ont plus de
prétextes. Allons, riche vertueux, ayez le courage de votre fortune, et
résignez-vous à m'apporter une grosse dot, si vous consentez toujours à
m'épouser.
--Ah! Angèle, pourquoi raillez-vous? Je suis bien malheureux!
Et des larmes s'échappèrent des yeux de Gérard; c'était le dernier
effort de sa probité qui râlait.
--Vous malheureux, quand vous acquérez l'indépendance envers le monde et
envers moi-même; car je puis bien vous l'avouer maintenant que vous
voilà riche, quelquefois, mon ami, je me demandais s'il n'y avait pas
de l'imprudence dans nos projets de mariage. Je ne parle pas des
calomnies, je les bravais volontiers; mais vous pouviez, à mon insu,
vous sentir blessé. Je vous ai vu si prompt à repousser mes offres, que
je redoutais, de votre part, de terribles accès de repentir. Notre
mariage devient moins romanesque; mais il acquiert des chances positives
de bonheur immuable. Je n'aurai pas à me défendre d'une mésalliance, ni
vous d'une ambition d'argent.
--Quoi! madame, s'écria Gérard d'une voix étranglée, nous pouvions
entendre ces accusations?
--Encore une fois, mon ami, je les aurais bravées. Mais vous pouviez en
souffrir, tandis que maintenant nous nous résignerons, vous à ma fortune
et moi à la vôtre.
--Ah! j'aimais mieux ma pauvreté, dit Gérard qui mentait, mais qui
cherchait un prétexte aux soupirs et aux sanglots qui l'étouffaient.
--Moi aussi, peut-être, ajouta la baronne en souriant; mais que
voulez-vous! ce sont là les coups du sort. Notre amour se prouvait par
le désintéressement; il lui faudra trouver une autre façon de
s'affirmer.
Gérard fut tenté de dire:
--Je renonce à la fortune, j'abandonne ce million pour rester pauvre.
Mais cette bouffée d'héroïsme se dissipa. Il réfléchit que répudier ce
qui n'était pas encore à lui, c'était de l'exagération et du mauvais
goût; il valait mieux le conserver.
--Quand serez-vous libre? lui demanda la baronne qui ne comprenait rien
à ses silences, à ses interjections, et qui, voulant le pousser à bout,
avait hâte de lui arracher un engagement.
--Libre! mais je le suis, dit Gérard.
--Ainsi, rien ne vous retient plus à Bade?
--Rien, ou peu de chose.
--Quel est ce peu de chose?
--Des comptes à régler, des dispositions à prendre pour satisfaire à la
volonté du baron.
--Je croyais que toute votre fortune était en portefeuille, et que vous
n'aviez qu'à l'emporter avec vous, dit négligemment madame de Bligny,
comme s'il se fût agi d'une bagatelle.
--Sans doute, répondit Gérard, qui se laissait entraîner sur une pente
fatale, mais qui ne se croyait pas coupable en s'imaginant qu'on lui
ôtait la volonté.
--Eh bien! alors, puisque vous portez, heureux Bias, tout avec vous,
enlevez-moi par surcroît et allons nous marier!
Angèle était d'une grâce irrésistible en parlant ainsi. Elle avait dans
les yeux cet éclair à demi voilé de la provocation mutine.
Gérard fut vaincu. Comme M. Rosenheim n'avait pas donné signe de vie, il
en conclut subitement qu'il était mort. Il lui était si facile de tuer
son mandarin! Quant à l'héritier, pouvait-il le connaître? l'aller
chercher?
--Vous avez raison, Angèle, s'écria-t-il avec force, comme s'il eût
craint qu'on ne l'entendit pas; mais, en réalité, pour ne pas entendre
les derniers et timides chuchotements de sa conscience. A quoi bon
différer un bonheur qui ne dépend que de nous! partons. Je vais
commander les chevaux. Dans une heure, nous serons en route; demain, si
vous le voulez, nous serons mariés.
--On m'a indiqué, dit la baronne, tout près d'ici, une charmante
retraite, un château à louer; c'est là que nous nous arrêterons, mon
ami.
--Pourquoi ne pas rentrer en France, et pourquoi ne pas voyager encore?
--Parce que le voyage était un prétexte, et que nous n'avons plus besoin
de courir les chemins; nous sommes arrivés.
--Angèle, demanda solennellement Gérard, m'aimez-vous?
--Votre question manque d'à-propos, répliqua la baronne; il me semble
que je ne vous offre pas une preuve d'indifférence.
--M'aimez-vous, répéta Gérard, à ce point de tout braver pour moi?
--Que faut-il faire pour vous mériter? dit Angèle avec ironie.
--J'ai peur, ajouta Gérard en hésitant, que vous ne m'estimiez plus que
je ne vaux. Si vous découvriez un jour...
--Quoi donc, mon ami? que vous avez tué ou volé? Je deviendrais alors
une héroïne si intéressante, une victime de la perfidie humaine si digne
de compassion, que je vous pardonnerais peut-être vos torts, en faveur
des mérites qu'ils me donneraient. Mais ne parlons pas de ces
enfantillages, Gérard, et partons.
--Dans une heure, je reviens vous prendre, s'écria l'artiste qui partit
comme un fou.
D'abord, il erra dans les rues, sans savoir au juste où il allait; puis
la réflexion lui vint, il courut à l'hôtel d'Angleterre, et demanda, en
bégayant presque, si M. Rosenheim n'était pas arrivé.
--Je crois que oui, répondit un monsieur tout de noir habillé, un maître
d'hôtel qui, habitué à tout promettre et à répondre affirmativement à
toutes les questions, n'admettait pas qu'on dût rebuter un client.
Gérard se sentit défaillir; il s'appuya au mur, et voulut continuer ses
questions; mais sa langue resta collée à son palais.
--Est-il seul? murmura-t-il avec un effort pénible.
--Je ne saurais trop vous le dire, répliqua le maître d'hôtel
infaillible.
--Jacques, demanda-t-il à un garçon qui passait, quand et avec qui M.
Rosenheim est-il arrivé?
--Rosenheim? je ne connais pas ce nom-là; nous n'avons pas de voyageur
qui se nomme ainsi.
Gérard put respirer.
--Il me semble pourtant, reprit le maître d'hôtel, que j'ai entendu
prononcer plusieurs fois ce nom-là!
--C'est peut-être par moi, insinua Gérard; voilà, depuis deux jours, la
dixième fois que je viens le demander.
--C'est cela, sans doute, qui a fait confusion dans mon esprit. En ce
cas, je ne crois pas maintenant que M. Rosenheim soit arrivé.
--Au diable l'important! se dit tout bas Gérard dont les dents
claquaient.
--Toutefois, monsieur, nous allons regarder sur le livre des voyageurs,
ajouta le maître d'hôtel.
Gérard consentit. On chercha sur le livre. M. Rosenheim n'y figurait
pas.
--Je me suis trompé, monsieur, dit avec une modestie pleine d'assurance
le majordome en habit noir. Mais puisque ce monsieur est attendu, il ne
tardera sans doute pas. Je puis garantir qu'il sera ici par le premier
courrier. J'ai remarqué, en effet, que les personnes ainsi annoncées...
Gérard était déjà dans la rue, laissant le maître d'hôtel continuer en
monologue son raisonnement.
--Sauvé! sauvé! s'écriait le malheureux artiste. Je suis libre, je puis
partir. Il n'arrivera pas, il n'arrivera plus. Quoi! si j'étais resté
pauvre, Angèle n'eût cédé qu'à la pitié en m'épousant. Elle l'a avoué.
Maintenant, nous sommes égaux; mon mariage n'est plus un calcul; le sien
n'est plus une déchéance. Je pourrai donc braver ces insolents qui me
toisaient tous les jours avec tant de mépris. Je suis riche, je suis
millionnaire. Qui osera dire que cet argent n'est pas à moi? personne.
Le baron Walter m'a désigné, dans son coeur, comme héritier, et les
réserves qu'il a faites en faveur d'un inconnu sont soumises à mon
appréciation. C'est moi qui suis seul juge. D'ailleurs, tant pis pour
eux, je ne puis pas m'immobiliser ici. Ils sont en retard; je suis forcé
de partir.
Et s'étourdissant ainsi par des sophismes, s'aveuglant par des lueurs
chimériques, pour mieux dissimuler la route dans laquelle il
s'engageait, Gérard n'admettait plus la possibilité d'une restitution.
Le sort en était jeté; la fortune était à lui.
Il mit sous enveloppe la part réservée à M. Rosenheim, la confia au
propriétaire de l'hôtel d'Angleterre, et, comme il fait bon prendre des
précautions envers des gens que l'appât d'une grosse somme pourrait
tenter, Gérard se fit donner un reçu.
Une heure après, il était, à côté de madame de Bligny, dans une berline
de voyage qui les emportait avec rapidité. A mesure qu'on s'éloignait de
Bade, Gérard, d'abord soucieux, inquiet, fiévreux, reprenait sa gaieté.
Le remords s'évanouissait avec les tourbillons de poussière qui
s'envolaient derrière chaque roue de la voiture. Il ne voyait plus que
comme dans un brouillard la figure du vieux baron; et, comme il n'avait
jamais vu M. Rosenheim, il ne pouvait pas s'imaginer ce revendicateur
hypothétique.
La réalité, pour lui, était cette femme charmante, enlevée à ses
préjugés, qui le nommait son mari; c'était ce luxe dont il croyait avoir
acquis le droit d'user et de jouir. La réalité, c'était son rêve de
fortune et de gloire; car les mélodies lui revenaient à l'esprit; il se
sentait de l'inspiration.
Je sais bien que quelquefois un spasme l'étreignait à la gorge, que
quelque chose de semblable à un sanglot se tordait dans sa poitrine et
montait jusqu'à ses lèvres; mais c'étaient là des mouvements nerveux,
sans raison et sans conséquence, dont il était le premier à se moquer,
et qui échappaient à Angèle.
La baronne prenait son bonheur avec plus de calme. Quelque chose lui
déplaisait dans ce mariage. Elle avait voulu une union disproportionnée,
et voilà que son héros ne lui laissait pas le mérite de l'enrichir. Il
avait été pauvre, il est vrai; elle avait pu apprécier son courage, son
désintéressement, son amour. Mais enfin il était désormais un
millionnaire!
Le mariage fut contracté selon la loyale promesse de la baronne dès
qu'il se trouva un moyen légal et expéditif de conclure. La lune de
miel, c'est-à-dire ce qui en restait, s'écoula dans un charmant château,
loué pour la fin de la saison, à dix lieues de Bade. Les premiers temps
de ce séjour furent un apaisement réciproque.
Angèle n'avait plus à choisir; elle n'avait qu'à s'arranger, pour être
heureuse, avec le mari de son choix. Gérard se voyait préservé et
défendu par son mariage. Il lui semblait que son bonheur le rendait
inviolable, et que ce Rosenheim tant redouté, s'il se montrait,
reculerait et s'attendrirait devant une union pareille. Il osa, dans les
premiers jours, se laisser aller avec insouciance, avec oubli, aux
charmes de sa vie nouvelle. Des promenades, de longues causeries
insensées et sublimes, des improvisations au piano dans lesquelles
Gérard épanchait son coeur, des coquetteries à huis-clos, tous les
enfantillages, toutes les piétés, toutes les gourmandises du bonheur
occupèrent les premiers jours.
Une fois pourtant, Angèle, qui se promenait au bras de Gérard, lui dit
en bâillant un peu:
--Je voudrais bien savoir ce qui se passe.
--Ne le sais-tu pas? répondit Gérard qui était, ce matin-là, un peu
rêveur; le monde n'a pas changé depuis notre retraite. Est-ce que la
solitude te pèse?
--Non; mais enfin il est bon de ne pas vivre en ermites. Si nous
retournions à Bade?
--Pourquoi faire?
--C'est là, mon ami, que nous nous sommes juré d'être l'un à l'autre;
c'est là que tu as rencontré un bienfaiteur.
--Un bienfaiteur! s'écria Gérard qui bondit comme si ce mot eût été une
injure. Oh! je ne lui demandais pas son bienfait; il pouvait le garder.
--Tu ne le lui demandais pas, sans doute; tu étais trop généreux, trop
désintéressé. Mais enfin tu l'as reçu, et j'avoue que, pour ma part, je
ne suis pas ingrate. On est fou quand on rêve une chaumière. Il n'y a
pas d'assez beau palais pour le bonheur. J'ai toujours trouvé impossible
qu'on s'estimât heureux d'un grenier, surtout quand on a vingt ans!
Remercions Dieu, mon ami; il nous a protégés, et ce vieillard nous a
bénis.
Gérard était taciturne. Il pensait que cette femme adorable, qui
l'estimait pour son désintéressement, le repousserait avec horreur si
elle savait la vérité, et ne verrait plus en lui qu'un escroc de la plus
basse espèce. Il avait violé la parole donnée à un mourant; il avait
manqué à sa propre conscience.
--Angèle, dit-il en essayant de sourire, si le baron Walter s'était
trompé en me laissant cette fortune, si je découvrais qu'il m'a pris
pour un autre!
--Eh bien, il faudrait te dépouiller pour cet autre; mais quelle
vraisemblance! il ne s'est pas trompé!
--Aussi n'ai-je rien à craindre, conclut Gérard.
Un silence suivit cet échange de paroles. Peu de temps après, Angèle
reprit:
--Je suis en train de te découvrir un défaut, Gérard.
--Oh! si tu n'en vois qu'un, tu ne vois rien.
--C'est que celui-là est capital. Tu aimes l'argent.
--Moi! s'écria l'artiste qui sentit le froid de la peur le pénétrer
jusqu'aux os.
--Oui, tu es avare. Je remarque que tu dépenses avec peine, et que tu
enfouirais volontiers le million du bonhomme Walter pour n'y pas
toucher.
--Quelle plaisanterie! dit Gérard. Je le jetterais bien plutôt par les
fenêtres, ce million-là.
--Ne le jetons pas et ne l'enfouissons pas, mais profitons-en, mon ami.
Ces entretiens se renouvelaient fréquemment. Angèle s'étonnait et riait
parfois des allures embarrassées de son mari en présence de sa nouvelle
fortune. Elle attribuait à une inexpérience, à une sorte de pudeur de
nouvel enrichi ce qui tenait à d'autres sentiments. Elle en riait; mais
parfois elle s'en alarmait: elle se demandait si cette âme d'artiste
n'était pas tout simplement une âme de thésauriseur. Ses craintes, à cet
égard, au lieu de diminuer, augmentèrent encore quand elle vit, au bout
de quelque temps, que Gérard affectait dans sa toilette, dans tout ce
qui tenait à lui personnellement, une simplicité, une sorte d'abandon,
réservant tout le luxe pour sa femme; et quand elle remarqua, parmi ses
papiers de musique, des chiffres, des calculs qui lui prouvaient qu'au
lieu d'user ses revenus, son mari les capitalisait et se livrait à des
placements, entretenant avec des agents de change de Paris une
correspondance fort active.
L'humeur de Gérard changeait aussi beaucoup. Plus d'abandon, de douce
intimité. Il paraissait inquiet, toujours aux aguets. Les sonnettes le
faisaient bondir. Il prétendit que c'était à cause de leur timbre
criard qui agitait ses nerfs artistiques; mais on eut beau changer, le
timbre n'y faisait rien.
Après trois mois, ce couple si gracieux, si touchant, si digne d'envie
quand le baron Walter lui demandait sa bénédiction, eût fait pitié.
Angèle, triste, fière dans ses désillusions, cachant ses blessures et ne
laissant pas paraître de repentir pour un mariage qu'elle avait voulu,
en était arrivée à craindre pour la raison de Gérard, tant elle trouvait
d'agitation, de fièvre continue dans celui-ci. Le musicien pliait sous
le remords. Il avait honte de lui et, en même temps, il se sentait
attiré, fasciné par cette fortune dont il n'osait se séparer. Il avait
résolu de la doubler en peu de temps par des spéculations, s'imaginant
qu'il aurait la conscience plus libre s'il rendait le million intact,
tout en l'ayant préalablement utilisé pour s'enrichir lui-même; mais ses
spéculations n'étaient pas toujours heureuses. Il perdait au lieu de
gagner, et alors à l'angoisse de se sentir contraint de restituer à la
première apparition de Rosenheim se joignait l'horreur de penser qu'il
ne pourrait pas même rendre intacte une fortune qu'il avait
intentionnellement volée.
Tels étaient la situation d'Angèle et de Gérard, et le supplice de ce
dernier quand, un beau jour, il résolut d'en finir avec ses remords et,
au besoin, avec la vie.