Ce que rapporte une politesse bien placée.
Nous n'abuserons pas de la situation dramatique pour peindre les
émotions de la circonstance. Ce qui importe, c'est de savoir que Gérard
dut s'estimer très-heureux en amour, car son malheur au jeu fut complet.
Il eut bientôt perdu ses cinquante francs.
--Vous ne jouez plus? dit le journaliste, qui perdait déjà la valeur du
keepsake, et qui songeait à un second volume.
--Je ne suis pas en veine ce soir, répondit Gérard, dont les jambes
tremblaient, et qui avait peur de s'évanouir.
Il se dégagea de la foule, et, au lieu de rentrer dans la salle de bal,
il sortit et alla s'asseoir sous les arbres de la promenade, se cachant
des groupes qui venaient écouter l'orchestre de la danse; là, il faut
bien l'avouer, notre héros n'eut plus de courage. Le dépit, l'amertume,
le sentiment de sa défaite l'étouffèrent: il pleura.
Les larmes sont une satisfaction que l'on s'accorde à soi-même, et si
l'on doit proclamer heureux tous ceux qui pleurent, ce n'est pas parce
qu'ils sont consolés, mais c'est parce qu'ils se consolent eux-mêmes.
Les pleurs sont une revanche et un certificat d'innocence que l'homme
accablé se décerne. Je suis bien à plaindre, se dit-il, puisque je
pleure! et si je suis à plaindre, c'est que je mérite d'être consolé. De
là, à s'estimer plus que les autres, en raison même de sa douleur, il
n'y a pas loin, et Gérard ne manquait pas à cette loi égoïste. Il en
voulait à Angèle de ce qu'il pleurait pour elle. Il avait des mouvements
haineux d'amour.
--Oh! je la forcerai bien à m'épouser, se disait-il. Il serait par trop
ridicule d'avoir tout quitté pour la suivre, et d'être laissé là parce
que je me suis ruiné pour elle. Mais comment oser lui dire... que je
n'ai plus un sou... pas même de quoi faire l'aumône? Oh! ce jeu, quelle
sottise à moi de lui demander un aide! Après tout, l'amour et la
roulette se devraient plus d'égards. Si j'osais, je mendierais... Je
comprends le vol! Qu'y a-t-il, à cette heure où je souffre, entre une
mauvaise action et moi?... La seule distance que remplirait une
occasion.
Et Gérard, froissé dans ses espérances les plus vives et les plus
douces, se sentant à la discrétion de la femme qu'il aimait, n'ayant
aucun moyen de la contraindre, rougissant de lui devoir quelque chose,
perdant d'un seul coup cette égalité apparente que son indomptable
fierté d'artiste lui avait conquise, Gérard se mordait les poings,
poussait des exclamations étouffées, et s'animait d'une formidable
colère contre lui-même, contre la destinée, contre la baronne.
Après une heure d'épanchement dans la solitude, il se crut plus calme,
et résolut de rentrer. Madame de Bligny avait remarqué son absence; elle
était inquiète et un peu jalouse. Mais quand elle le vit, elle comprit à
sa pâleur qu'il souffrait, et, dans un regard expressif, elle lui
demanda pardon de l'avoir accusé.
--Qu'avez-vous, mon ami? lui dit-elle en allant vers lui.
--Rien... la fraîcheur de la nuit m'a saisi.
--Gérard, vous me cachez quelque chose.
--Moi, que puis-je vous cacher?
--Je ne sais, une mauvaise nouvelle, un duel.
--Un duel! reprit Gérard avec un peu d'ironie, oh! ce n'est pas le duel
que vous supposez, madame, je me suis battu contre votre amour, et j'ai
été vaincu.
--Vous êtes fou, mon ami! dit la Parisienne avec une compassion
railleuse.
--C'est possible.
--Ah! je devine! s'écria Angèle, qui reconnut la vérité à certaine
flétrissure des mains, à ce petit désordre des manchettes que causent
toujours le maniement de l'argent et l'action du jeu. Vous avez joué,
et...
--Et j'ai perdu, c'est exact; mais excusez-moi, mon amie, cette perte
est insignifiante. Pourtant la persistance du sort m'a irrité. Je suis
un mauvais joueur, je n'aime pas perdre. Voilà le motif de ma pâleur et
de mon émotion.
--Je crois que vous me cachez quelque chose, dit Angèle en lui serrant
les mains, et vous avez tort. Si quelque dette...
--Je ne dois rien... Ne parlons plus de cela, et dansons, si vous
voulez.
--Non, je me sens fatiguée; je veux rentrer.
--Permettez que je vous reconduise.
Madame de Bligny était rêveuse. Cette douleur de Gérard lui semblait
facile à interpréter; elle ne doutait pas qu'il n'y eût une question
d'argent au fond de ce désespoir. L'épreuve touchait à son terme.
Décidément l'artiste avait triomphé. Son orgueil qui n'avait jamais
fléchi, son amour qui avait eu recours à toutes les luttes plutôt que
d'accepter un bienfait, tout attestait le désintéressement de la
passion.
--Gérard, lui dit-elle avec une sorte de gravité, laissez-moi vous dire
que je vous aime plus que jamais. J'ai été cruelle envers vous
peut-être; mais c'était pour mieux vous prouver mon estime. Venez me
chercher demain matin. Nous aurons une longue conversation ensemble;
nous avons tout notre bonheur à assurer.
Gérard ne put que répondre:
--A demain!
Il mit sur le front d'Angèle un respectueux baiser, et il la quitta
brusquement.
--Elle m'a pris en pitié, se disait-il, j'ai lu dans ses yeux la
compassion. Demain elle va m'offrir sa fortune avec sa main: c'est là
mon rêve! Et pourtant je voudrais que cette offre ne vînt pas si
justement à l'heure où j'en ai besoin; elle saura plus tard que je
n'étais plus en mesure de refuser. L'humiliation pour moi sera complète.
Les scrupules de Gérard devenaient absurdes, et sa délicatesse était
surtout de l'orgueil. Mais de toutes les tâches, la plus difficile pour
l'homme est celle d'accepter simplement son bonheur. Il perd un temps
précieux à minauder avec lui, et il a parfois des accès de fierté
chevaleresques et pervers, dans lesquels il prétend mériter les
bienfaits qui lui tombent du ciel. Gérard traversait une de ces crises
folles. Il n'avait qu'à passer cette nuit-là dans l'enchantement, dans
l'espérance; il aima mieux la consumer dans des enquêtes pénibles sur
sa situation, sur la dépendance que sa pauvreté allait lui imposer.
Après avoir dit adieu à madame de Bligny, il revint à la Maison de
conversation. Le bal n'était pas fini; on dansait et on jouait encore.
L'artiste n'osa pas rentrer, mais il regarda les fenêtres du salon de la
roulette, comme si l'une d'elles dût s'ouvrir, et comme si quelque
joueur privilégié dût lui jeter de là tout une fortune, dont il avait
grand besoin, pensait-il.
Personne n'ouvrit de fenêtre; il ne tomba aucune aumône, et Gérard, fort
ému par avance de l'entretien qu'il devait avoir le lendemain, rentrait
chez lui en baissant la tête, quand il remarqua, au détour d'une rue,
une ombre masculine attachée à ses pas avec une persistance singulière.
Nous ne commettrons pas la mauvaise plaisanterie d'affirmer que Gérard,
ce soir-là, ne redoutait pas les voleurs. Il se retourna brusquement,
vint droit à son ombre, et lui frappant sur l'épaule:
--Que me voulez-vous? lui demanda-t-il résolûment.
--Rien, si vous n'êtes pas celui que je cherche, répondit l'ombre avec
un fort accent germanique; ce qui prouvait par surcroît, après le
témoignage sensible du contact, que cette ombre n'était pas celle de
l'artiste lui-même.
--Et, qui faut-il être pour vous satisfaire?
--Un jeune homme de bonne tournure qui se promenait tantôt dans les
ruines du vieux château, en compagnie d'une charmante dame.
--Et si j'étais ce jeune homme? demanda Gérard.
--En ce cas, monsieur, j'affirmerais que je ne me suis pas trompé en
croyant vous reconnaître, et je vous prierais de venir parler en toute
hâte à mon maître, qui désire vivement vous entretenir.
--Quel est ton maître?
--Le baron Walter, un vieillard bien malade, que vous avez rencontré
dans les ruines.
--Quoi! ce bonhomme un peu fou!
--Je ne sais pas si mon maître est fou, reprit gravement Fritz; mais je
sais qu'il veut vous voir et qu'il m'a chargé de vous amener à lui en
toute hâte.
--Mais je ne le connais pas du tout, dit Gérard d'assez mauvaise humeur,
et comme je ne suis ni notaire, ni médecin, je n'ai rien à faire au lit
d'un moribond.
Fritz garda le silence, il attendait un refus plus formel.
--A moins que ce ne soit pour me nommer son héritier, continua
l'artiste, qui mêlait ses préoccupations d'argent à cet incident
bizarre, et qui riait à moitié; auquel cas, mon cher, je te suivrais
avec empressement.
--C'est peut-être pour cela, en effet, répliqua Fritz, qui s'inclina et
qui passa devant, comme pour indiquer la route.
--Au surplus, la nuit est bonne pour les aventures, continua Gérard, je
ne dormirai pas; allons visiter les mourants, c'est une oeuvre
méritoire.
A quelques pas de là, Gérard s'arrêta tout à coup.
--Es-tu bien sûr, demanda-t-il à Fritz, que ton maître soit un
vieillard?
L'Allemand ne parut pas comprendre le sens de cette interrogation.
--Il me le semble, balbutia-t-il.
--C'est que si, par hasard, tu me menais à quelque jeune ou respectable
dame, reprit l'artiste avec fatuité, je l'avoue, mon cher, que par égard
pour ta maîtresse, il vaudrait mieux me laisser en route.
Fritz sourit et répondit avec dignité:
--Je suis père de famille, monsieur, et mon maître n'est pas une femme.
--Que peut-il me vouloir? se demanda Gérard, qui continua son chemin.
Le baron Walter occupait un appartement, meublé très-confortablement, à
l'hôtel d'Angleterre. Gérard fut introduit dans un salon, où on le
laissa seul pendant quelques minutes; puis, Fritz, qui avait été
prévenir le malade, revint chercher notre héros, qu'il conduisit à la
chambre du baron.
Gérard se laissait aller aux chances de cette aventure avec
l'enthousiasme ironique d'un homme qui vient d'être profondément atteint
et qui méprise le surcroît des petites misères humaines. La curiosité
qui naissait en lui s'aiguisait en sarcasmes.
--Parbleu! se disait-il, je veux savoir quelle sotte mésaventure la
chance qui m'a trahi au jeu me réserve encore!
Le vieillard essaya de se soulever sur son séant quand il le vit entrer;
mais ses efforts furent vains, sa tête retomba sur l'oreiller.
Fritz s'approcha pour l'aider.
--Non, merci, murmura le baron, je n'ai pas besoin de toi, nous avons à
causer, laisse-nous.
Fritz avança un fauteuil pour Gérard au pied du lit, ranima le feu dans
le foyer, jeta un coup d'oeil aux diverses potions ordonnées par le
médecin et se retira.
--Monsieur, dit le mourant, en s'interrompant presque à chaque syllabe,
je vous remercie d'être venu; vous m'enlevez une grande inquiétude de
l'esprit; et si, comme je l'espère, vous voulez bien accepter la tâche
que je prends la liberté de vous confier, je mourrai sans remords.
--Mais, monsieur, interrompit Gérard, vous ne me connaissez pas!
--Si, je vous connais bien, dit le moribond, en essayant de sourire et
en secouant la tête, vous êtes la jeunesse, l'amour, l'illusion, par
conséquent la candeur, la bonne foi, l'honneur. Oh! je vous connais
bien!
--Mais tout cela n'est pas sur mon passe-port, dit Gérard. Avant de
recevoir des confidences qui sont peut-être le résultat d'une prévention
trop favorable, et par cela même dangereuse, j'ai besoin, monsieur le
baron, de vous dire qui je suis: Je me nomme Gérard, je suis musicien;
je ne vous assurerai pas que j'ai du talent, mais j'ai l'honneur d'avoir
quelques ennemis qui travaillent à ma réputation.
--Artiste et amoureux! vous êtes complet, mon ami, dit le malade, et
cette belle dame...
--Sera ma femme dans quelques jours, monsieur le baron, dit Gérard avec
fierté.
--Oh! le beau rêve! Tâchez, mon ami, de ne pas vous éveiller, je ne
pouvais choisir mieux, et je vous ai bien deviné! Moi, je suis le baron
Walter, un vieil Allemand sentimental qui va faire bientôt son dernier
voyage dans le bleu! J'ai aimé l'art et les artistes; j'ai aimé tout ce
qui est aimable; maintenant il me faut aimer la mort. Après une
existence assez orageuse, pendant laquelle j'essuyai bien des tempêtes,
sans faire beaucoup de naufrages; je vais quitter la terre, en laissant
une dette à payer... Oh! cette dette-là est sacrée. Je l'ai oubliée
longtemps, mais le malheur m'a frappé et m'a averti. J'avais un fils
légitime que j'aimais ardemment... Je l'aimais trop: c'était le
témoignage d'une union heureuse et courte. Il y a quelques mois on
m'apporta le cadavre de mon enfant blessé mortellement dans un duel...
Je ne vous dirai pas combien je pleurai... mais je vous dirai que je
meurs de sa mort. Après quelque temps d'un désespoir que la pensée d'une
réunion prochaine finit par adoucir, comme j'allais prendre des
dispositions pour distribuer ma fortune entre les diverses sociétés
chorales de mon pays, je me demandai si je n'avais personne à frustrer,
et si j'avais bien réellement le droit de disposer ainsi de mon bien.
Cette question fut salutaire. Je me souvins alors que, parmi les orages
d'une existence dont la passion était la boussole, j'avais abandonné, il
y a quelque trente ans, une charmante femme, parce qu'elle m'attribuait
avec obstination la paternité d'un enfant, dont je ne consentais pas à
m'avouer le père. Un scrupule contraire à celui que j'avais ressenti
autrefois me saisit. J'aimai cet enfant entrevu et repoussé, j'eus une
vision de cette jeune mère si belle... Et puis c'était un péché de
jeunesse que j'allais revoir... et j'ai eu une jeunesse dont les cendres
sont encore chaudes. Je résolus de me mettre à la recherche de cet
enfant et de lui léguer mon bien. Un de mes amis, auquel je donnai des
instructions et qui avait plus de santé que moi, s'est mis en campagne.
Il m'a écrit qu'il était en bonne voie, qu'il espérait m'amener mon fils
dans quelques jours... Par malheur, je ne serai plus là, monsieur, quand
cet héritier viendra frapper à la porte du père prodigue... Je sens que
je meurs. Cette promenade de tantôt m'a achevé. J'ai voulu aspirer la
vie. C'est une boisson désormais trop forte; elle m'a enivré, elle m'a
tué. J'ai besoin de quelqu'un à qui je puisse confier mes dernières
volontés. J'ai horreur des gens de loi, je ne les aime qu'en costume et
dans des cortéges de féeries. Comme je cherchais dans mon esprit à qui
je pourrais m'adresser, votre pensée m'est venue. Les amoureux, tant
qu'ils aiment, ont toutes les vertus; ils sont chevaleresques et
dévoués: un artiste surtout a des fiertés et des tendresses qui le
rendent incapable d'une félonie... Monsieur, je vous le demande avec
l'ardeur et l'insistance d'un mourant, voulez-vous accepter un dépôt? Si
je meurs cette nuit ou demain, vous entrerez en possession de tous mes
papiers, de tous mes effets; j'ai ma fortune là, réalisée dans ce
portefeuille, prenez-la pour la remettre à mon fils. Il viendra, amené
par mon ami Rosenheim; dites-lui que je le prie de me pardonner, et
tâchez d'en faire votre ami.
Gérard s'était levé pâle et ému.
--Monsieur, dit-il, ce que vous me demandez là est impossible, je n'ai
ni la liberté ni le temps d'accepter ce fidéicommis.
--Oh! vous serez libre demain soir, peut-être, ou dans deux jours.
Rosenheim ne peut tarder; il devrait être ici, j'étais venu au-devant de
lui jusqu'à Bade; mais je ne peux aller plus loin.
--Pourquoi ne pas confier ce dépôt à votre valet, à ce Fritz, qui me
paraît dévoué?
--Fritz m'est dévoué, mais... je ne veux pas le tenter.
Gérard voulait s'écrier:
--Pourquoi me tentez-vous, moi?
Une secrète pudeur retint ce cri; il se borna à dire:
--Attendre un jour ou deux n'est pas une si longue tentation.
--D'ailleurs, reprit le vieillard, j'ai mon idée, et la voici:
--Il se peut que Rosenheim, malgré ses espérances, revienne seul, que
mon fils soit mort ou introuvable; dans ce cas, je veux que ma fortune
serve à des gens dignes du bonheur. Vous la garderez, monsieur, vous en
distrairez une part que j'ai indiquée pour mon ami Rosenheim; une
seconde part pour Fritz, qui retournera dans son pays, et une troisième
part, destinée aux sociétés chorales. Je veux que tous les ans on donne,
en mémoire de moi, un petit concert dont l'écho me viendra sans doute à
travers la tombe.
--Monsieur, dit Gérard, qui faisait de grands efforts pour dissimuler un
tremblement dans la voix, je ne puis accepter, moi, inconnu, des chances
pareilles... ma conscience...
--Quoi! votre conscience vous interdit de me rendre service? de me
permettre un peu de repos à mes dernières heures... de me donner l'appui
de votre probité... Allons, monsieur, n'ayez pas d'orgueil, c'est une
bonne action que je vous offre, cédez à la tentation, je suis convaincu
que celle que vous aimez vous conseillerait d'accepter.
--Soit! alors j'accepte, monsieur, dit Gérard, qui se sentait le front
humide. Mais, permettez-moi de vous donner ma parole d'honneur que je
remettrai fidèlement ce dépôt.
--A quoi bon jurer? interrompit le vieillard; si je ne me suis pas
trompé, le serment est inutile; si vous devez me trahir, que vous
importerait un parjure? Puisque vous le voulez, donnez-moi votre main;
voici la mienne; Dieu nous voit et scelle entre nous un contrat dont il
est le seul témoin et le seul juge. Maintenant, mon ami, prenez dans ce
secrétaire-là ces deux portefeuilles, et causons.
Gérard obéit; mais, sans qu'il pût dire pourquoi, il était pâle, il
tremblait, et il acceptait cette bonne action comme s'il se fût disposé
à commettre un crime.