Comment l'île des Rêves courut le risque de changer de nom.
--A quel chiffre monte la population de l'île? demanda l'Anglais avec un
effort visible.
--Oh! rassurez-vous, monsieur, reprit Stanislas Robert, il n'y a pas
encore d'encombrement: vous serez le septième personnage et le quatrième
homme de la colonie.
--Comment! il y a des dames?
--Oui, monsieur, et comme aucune d'elles ne m'a donné le droit d'avoir
de la modestie pour son compte, je puis avouer qu'elles sont toutes les
trois fort jolies.
--Quelle île déserte! murmura sir Olliver.
--Ayez un peu de patience, nous ne sommes pas ici pour longtemps. Un
accident arrivé au vaisseau qui nous transportait vers l'Australie a
contraint le capitaine à nous déposer pour quelques jours dans cette île
charmante; mais il doit nous envoyer chercher, et vous pourrez,
monsieur, reprendre le cours de vos méditations solitaires.
L'Anglais comprit qu'affecter l'amour de la solitude quand il devenait
impossible d'en jouir, c'était fournir un prétexte à des railleries. Il
avait déjà été mystifié par le capitaine Michel. S'exposer à de
nouvelles épigrammes, c'était évidemment justifier le guignon qui
s'acharnait après lui; d'ailleurs, la pensée que des dames, fort jolies,
comme le disait le jeune peintre qui devait s'y connaître, partageaient
son sort, et étaient obligées de mettre aussi en action la morale de
_Robinson Crusoé_, le faisait sourire.
--Eh bien, monsieur, dit-il presque gaiement à son interlocuteur,
veuillez me présenter à ces dames et à ces messieurs.
--Très-volontiers, reprit Stanislas, qui s'empara du bras de l'Anglais
et le conduisit vers un point du rivage que sir Olliver n'avait pas
encore eu le temps d'explorer.
Sur une pelouse qui datait sans doute du premier printemps de la terre,
mais qui n'en était pour cela ni moins verte, ni moins jeune, ni moins
touffue, et qui, ayant échappé à la culture des hommes, avait toutes les
perfections désirables; à l'ombre de beaux arbres, dont je me
dispenserai (pour cause) de vous donner les noms scientifiques, et qui
n'avaient peut-être pas de noms, puisqu'ils semblaient une grâce, un
privilége exclusif de cette île enchantée, les naufragés annoncés par le
jeune peintre étaient installés d'une façon pittoresque, et composaient
un tableau, une sorte de Décaméron sur l'herbe qui, fort heureusement,
échappera au pinceau de M. Winterhalter, mais qui, hélas! a peut-être
inspiré M. Stanislas Robert.
Trois jeunes femmes, bien différentes de physionomie, mais ayant toutes
les trois cette douce analogie de la jeunesse et de la beauté, étaient
assises dans des attitudes rêveuses.
L'une, modestement vêtue, paraissait en deuil, et effeuillait des fleurs
qu'elle jetait ensuite sans leur demander un oracle. Une autre, qu'à la
figure brunie et à la flamme de ses yeux on reconnaissait pour une
Espagnole, semblait absorbée par quelque important calcul. Le menton
dans la main, et le coude appuyé sur le genou, elle regardait devant
elle avec une fixité presque terrible. Quant à la troisième, elle
n'était pas si plongée dans sa mélancolie qu'elle n'eût assez de
sang-froid pour employer ses loisirs à l'occupation la plus étrange
qu'on pût attendre d'une naufragée. J'ai honte de l'avouer, elle
chiffonnait des dentelles et se préparait un bonnet.
Des écharpes, des ombrelles, des chapeaux de paille étaient jetés à
quelque distance, et des débris attestaient, non loin de là, que les
nouveaux habitants de l'île n'avaient pas encore eu besoin, pour leur
nourriture, de recourir aux procédés sommaires des sauvages.
Près du groupe des trois femmes, deux jeunes gens s'entretenaient à
demi-voix, en fumant, l'un dans une énorme pipe de porcelaine, et
l'autre une cigarette.
--Voilà, monsieur, toute la population de l'île, dit le peintre en
montrant de loin ces cinq personnes.
Sir Olliver avait pris un lorgnon et regardait avec le sang-froid d'un
amateur de tableaux, légèrement blasé.
--Il ne nous manque absolument qu'un échantillon des habitants du
voisinage pour que la collection soit complète, continua Stanislas.
Voici la _sentimentale_ Allemande, la _brune_ Espagnole, la _piquante_
Française, comme dans les gravures d'auberge. Vous avez dû rencontrer
ces trois portraits-là partout.
--Oui, mais je ne m'attendais pas à les trouver ici.
--Ne vous plaignez pas, et avouez qu'on ne saurait les mettre dans un
plus joli cadre. Quant à ces deux messieurs, l'un, celui qui a une
casquette de toile cirée, est un blond enfant de la blonde Allemagne; il
regrette la bière, mais vous saurez plus tard pourquoi il prend son mal
en patience. L'autre est un Italien qui avait si peur des présents de
l'Autriche, qu'il les fuyait jusqu'en Australie. Maintenant, monsieur,
permettez-moi de vous présenter.
L'aspect de deux personnes, au lieu d'une seule qu'on attendait, fit
pousser une exclamation en choeur aux cinq naufragés. Mais avant que
leur étonnement eût pu se manifester par des questions, Stanislas
s'était avancé et avait pris la parole.
--N'ayez pas peur, mesdames et messieurs, dit-il en riant; monsieur
était un peu sauvage, mais je l'ai apprivoisé.
Les trois dames s'étaient levées, les deux fumeurs s'étaient rapprochés;
on se salua avec des sourires; les circonstances de la rencontre étaient
si extraordinaires, qu'on eût passé volontiers par-dessus les formules
de la présentation officielle; mais Stanislas connaissait son Anglais.
--Mesdames, reprit-il avec la gravité d'un chambellan, je vous présente
le roi de cette île; c'est à lui que vous devez l'hospitalité.
--J'ai abdiqué, interrompit sir Olliver.
--Oh! vous avez des droits et nous les respectons, continua le peintre;
d'abord, vous êtes Anglais: toute île nouvellement découverte doit vous
appartenir. Et puis, vous êtes seul de votre parti: vous avez au moins
l'unité de vues et d'action. Nous, nous sommes une bigarrure; je
craindrais l'anarchie: c'est nous qui abdiquons, n'est-ce pas,
mesdames?
L'Allemande ne paraissait pas comprendre la plaisanterie.
L'Espagnole souriait avec une petite coquetterie fière et dédaigneuse.
Quant à la Française, elle répondit:
--Il faudrait d'abord savoir quelle constitution monsieur veut nous
donner.
--Voilà bien une échappée de Paris, s'écria Stanislas sur le ton d'une
indignation comique. Je vous préviens, belle dame, qu'il n'y a pas ici
de principes de 89.
--Qu'en savez-vous? repartit la Française, en riant aux éclats.
--Au fait, il ne serait pas plus invraisemblable de les trouver affichés
au coin d'un bois, qu'il ne l'était de rencontrer monsieur.
--Et puis je tiens à savoir si les rois de cette île ne sont pas des
anthropophages.
--Oh! pas si anthropophages que vous, belle coquette, repartit lestement
le peintre. Monsieur est un souverain constitutionnel; quand il lui
arrive de croquer ses sujets, c'est par respect pour l'opinion autant
que par galanterie pour ce qui est à croquer.
--Prenez garde à vous, madame, dit sir Olliver qui s'amusait de la
plaisanterie.
--Maintenant, sire, permettez-moi, continua Stanislas, de vous présenter
vos sujets par province: voici l'Allemagne avec deux députés, madame
Carolina Brenner, jeune veuve de vingt ans qui a été piquée par une
aiguille à tricoter de madame Ida Pfeiffer, et qui fait le tour du monde
pour utiliser son veuvage, et instruire M. Frantz, ici présent. Voici la
plus loyale et la plus candide figure de philosophe allemand qui ait
jamais apparu à travers les nuées du tabac. Ne rougissez pas, Frantz; et
vous, sire, quand vous aurez besoin d'un ministre de la logique ou de
l'esthétique, prenez monsieur. Voici madame Julie Vernier, autre veuve,
mais Française, dont l'esprit vous a déjà sauté aux yeux et à la gorge.
Madame a un grand défaut que j'ose confesser en son nom: elle dépoétise
les rossignols, et chante de façon à les humilier. Elle sera la _prima
donna_ de votre théâtre royal. J'ignore le nom que Votre Majesté a donné
à cette île.
--Je l'ai appelée l'_île des Rêves_.
--Joli nom!... mais qu'il faut changer contre celui d'_île des Veuves_,
car madame Dolorida Mendez est aussi une veuve...
--Pas encore! interrompit l'Espagnole avec un singulier soupir.
--Oh! comme vous avez bien dit cela! mais ce _pas encore_ prouve toute
la justesse de mes paroles. Vous êtes veuve par les élans du coeur,
señora, et par la distance. Je me souviendrai de votre _pas encore_!
Voici mon ami Ottavio. Celui-là est un proscrit volontaire; il subit le
plus dur, le plus cruel des exils, celui dont on ne peut pas revenir, et
que la conscience impose; il est veuf, mais sa fiancée n'est pas morte,
n'est-ce pas, mon Roméo? Elle l'attend silencieuse, dans sa prison, dans
son tombeau; quelque jour peut-être, une épée française se glissera sous
ce marbre et le soulèvera. J'irai à ta noce, mon ami Ottavio, ajouta
Stanislas d'une voix émue et en serrant la main de l'Italien.
--Je ne comprends pas, dit l'Anglais.
--Ce sont les traités de 1815 qui vous empêchent de comprendre, s'écria
la jeune veuve française avec un petit air mutin le plus charmant du
monde.
--Quelle jolie déesse de la liberté vous faites! dit Stanislas en
saluant madame Vernier; vous, monsieur, ajouta-t-il avec gravité, vous
comprendrez Ottavio quand vous l'aimerez, c'est-à-dire dans une heure.
Voici donc la présentation au complet. Quant à vous, monsieur, je vous
ai deviné, n'est-ce pas? Anglais convaincu de spleen! Soyez le bienvenu
dans notre colonie. Nous sommes tous, plus ou moins, des naufragés du
vieux monde; chacun de nous est à la recherche d'une espérance, et porte
le deuil d'une illusion. Vous avez bien nommé cette île; nous y rêverons
à la fortune, à l'amour, à la liberté! Nous allions en Australie, le
pays de la réalité; mais notre vaisseau s'est égaré et avarié en flânant
en route; le capitaine a mieux aimé nous déposer ici qu'au fond de la
mer. C'est une attention délicate que vous n'apprécierez peut-être pas,
mais dont nous sentons tout le prix. Dans cinq ou six jours, on revient
nous prendre. Vous serez libre alors de nous suivre; jusque-là vous
représenterez l'Angleterre dans ce naufrage universel; et quand l'heure
des confidences sera venue, vous nous direz vos chagrins si vous en
avez; car les plus malheureux sont souvent ceux qui n'ont rien à
pleurer.
--Je vous remercie, dit l'Anglais. Si je pouvais être guéri, je vous
choisirais comme médecin.
--Bah! il n'y a pas de médecin ici; il n'y a que des malades. Nous nous
guérirons mutuellement, et, pour commencer, je vous ordonne de dresser
votre tente à côté de la nôtre; nous allons procéder à votre
emménagement.
Sir Olliver était subjugué, moins par la rondeur un peu familière de
l'artiste que par l'excentricité de la situation. Qui sait même si un
magnétisme dont il n'avait pas conscience ne commençait pas à agir? Ces
trois jeunes femmes avaient chacune un charme différent, qui empruntait
à la liberté de la solitude une rapidité et une puissance d'action
décisives.
L'Allemande, avec sa candeur pensive, avec sa douce tristesse, était
peut-être, des trois fées, la moins redoutable pour le repos futur de
sir Olliver. Mais l'Espagnole, avec ses grands yeux jaunes, avec ses
lèvres de pourpre, avec ses dents blanches, avec l'accent dramatique
qu'elle avait mis à dire son fameux: _pas encore_; mais la Française,
avec son esprit, sa vivacité, ses reparties, ses provocations
politiques, avec ses yeux pleins d'étincelles et son rire sonore,
semblaient défier l'ennui, et sir Olliver, s'il aimait à s'ennuyer,
aimait aussi à recevoir des défis.
Les préliminaires de la connaissance une fois terminés, les
renseignements une fois échangés sur les ressources que chacun pouvait
offrir à la communauté, il fut convenu que le chalet de sir Olliver
serait dressé et offert à ces dames comme un sanctuaire; que ces
messieurs dormiraient à la belle étoile; et qu'on ne ferait pas à cette
_île des Rêves_ l'injure de se plaindre des réalités blessantes qu'une
connaissance un peu plus approfondie pourrait faire découvrir. On avait
des provisions, des costumes et du beau temps; que pouvait-on souhaiter?
Les six voyageurs étaient arrivés deux jours avant sir Olliver. La
topographie de l'île n'avait donc plus rien d'inconnu pour eux, et ils
se hâtèrent, à force de renseignements, d'ôter toute envie à l'Anglais
de continuer ses promenades de découvertes. La journée se passa dans des
projets. On eût dit que des années devaient s'écouler dans l'Archipel.
Chacun arrangeait, attifait le paysage à sa guise. C'était à qui
baptiserait d'une épithète la montagne, la prairie, l'arbre de droite,
le buisson de gauche. On adopta officiellement le nom d'_île des Rêves_,
quoiqu'il parût légèrement prétentieux au peintre et à la jeune
Française, peu enclins, par nature et par profession, à la mélancolie.
Tous les idiomes payèrent leur tribut. On proposa d'élever un monument,
d'entailler les arbres, de graver les noms sur le roc; on se proposa
tant de choses, on voulut songer à tant d'entreprises, que, vers le
soir, le chalet seul était dressé. Mais alors on reconnut avec
stupéfaction que cette maison était une simple guérite, et qu'il était
impossible d'y loger plus d'une personne.
--Ce sera le palais du roi, dit Stanislas; sir Olliver, nous vous le
rendons.
--Je refuse, repartit l'Anglais; j'y mets seulement les archives et les
provisions du royaume.
La nuit vint, une nuit de féerie; les étoiles semblaient rire dans le
ciel; la lune chuchotait de mystérieuses harmonies. Les dames
disparurent derrière les arbres, qui parurent s'ouvrir pour les
reprendre, comme des dryades échappées. Les hommes ne s'endormirent que
très-tard. Une confiance sereine, une simplicité touchante veillaient
sur cette société si divisée, mais qu'un accident inouï condamnait à la
vie en commun.
--O Icarie! s'écria le peintre avant de croiser ses bras pour se coucher
sur l'herbe, voilà ton paradis! Je me sens chaste et heureux comme dans
une utopie.
--Oh! si le capitaine Michel pouvait me voir! dit sir Olliver, qui se
sentait prendre par cette intimité décente et complète.
L'Allemand ne s'étonnait pas. L'Italien soupirait. Ce beau pays désert
le faisait penser à sa belle patrie.
--Dormez, mon bon Ottavio, dit le peintre en lui serrant la main. Vos
amis de là bas vous attendent dans le sommeil.
L'Italien secoua la tête et s'enroula dans son manteau.
Le lendemain, chacun s'éveilla avec gaieté. Sir Olliver lui-même se
creusa la tête pour être triste, et fut désolé de ne pas trouver le
moindre prétexte de mauvaise humeur. Il y avait dans l'atmosphère, dans
l'entourage, dans la société elle-même, une bonne volonté de vivre, un
épanouissement de jeunesse, un hymne de santé, qui dispersaient les
papillons noirs, les brumes de la Tamise, les mélancolies du Rhin, la
mal'aria romaine. L'étrangeté de la situation non-seulement autorisait
toute infraction aux habitudes européennes, mais semblait même imposer
l'obligation, le devoir de ne rien faire qui établît une opposition
choquante, inharmonieuse entre la liberté qu'on respirait dans l'île et
les allures des nouveaux habitants.
--Qu'allons-nous faire aujourd'hui? demanda le peintre en abordant les
dames qui sortaient de leurs bosquets de nuit.
--Nous allons, pour notre part, faire un peu de toilette, répondit
madame Julie Vernier.
--Je m'y oppose, répliqua Stanislas, parce qu'alors sir Olliver mettra
des gants, Frantz des manchettes, Ottavio un jabot, et que je perdrai
mon rang de citoyen dans une société si raffinée. Rappelez-vous,
mesdames et messieurs, que nous sommes encore trop vêtus pour la mode du
voisinage.
--Mais nous ne suivons pas la mode, répliqua la Française.
--Ne suivons donc pas les usages, repartit le peintre. Mesdames, j'ai
une proposition solennelle à vous faire. Il est de tradition classique
que des naufragés se racontent leurs aventures. Depuis l'Odyssée,
Télémaque, Robinson Crusoé, aucun échappé de l'onde amère n'a failli à
cette loi essentielle. Jurons tous de nous y conformer.
--Pour un homme qui veut rompre avec les usages, voilà une singulière
proposition, dit Frantz le sentencieux.
--Mon cher philosophe, je suis homme, et aucune contradiction ne m'est
étrangère. D'ailleurs, il s'agit d'une tradition poétique et
excentrique, et non pas d'un usage banal des peuples civilisés qui se
disputent et ne racontent plus.
--Monsieur, vous êtes un indiscret, dit la señora Dolorida, c'est une
façon de nous demander des confidences.
--On sera libre d'inventer; et, pour ma part, je jure de mentir.
--Mesdames, je vous avertis que M. Stanislas a une histoire à nous
raconter, dit la jeune Française.
--Il devait le déclarer tout de suite, reprit la señora Dolorida.
--J'avoue, avec la candeur que cette île autorise, que j'ai en effet une
histoire manuscrite...
--Un manuscrit! murmura Ottavio qui écoutait en souriant; c'est grave!
--C'est une préméditation, ajouta l'Anglais.
--Un manuscrit! Voyez-vous Camoens sauvant son manuscrit du naufrage!
repartit l'Espagnole.
--Je crois que nous n'avons guère la ressource d'échapper à la lecture
du manuscrit, dit Frantz.
--Est-elle amusante votre histoire? demanda la Française.
--Est-elle courte? demanda l'Anglais.
--Est-elle émouvante? demanda l'Espagnole.
--Est-elle véridique? demanda l'Allemande.
--Mesdames et messieurs, elle est tout cela, et plus encore; elle est
morale, authentique, mais légèrement ornée de mensonges d'ailleurs, de
dimension supportable. Je ne vous dissimulerai pas que j'attache
d'autant plus de prix à vos suffrages que, si j'obtiens un succès,
j'exigerai que chacun s'exécute comme je me serai exécuté. Si, au
contraire, je surprends le plus léger bâillement, je vous mettrai au
défi de m'amuser à votre tour.
--De sorte que, de toutes les façons, nous n'échapperons pas à l'impôt?
demanda madame Vernier.
--C'est un Décaméron _forcé_, reprit en riant le jeune peintre.
--Mais je consens à poser cette condition: on ne sera pas _forcé_
d'entendre plus d'une histoire par jour.
--Et quand chacun de nous aura débité son histoire? dit Ottavio.
--Eh bien, repartit Stanislas, chacun de nous recommencera à son tour,
jusqu'à l'arrivée d'un vaisseau.
--Vous allez me faire désirer le retour du _Cyclope_, s'écria sir
Olliver.
--Oh! monsieur, vous êtes méchant!
--Je ne parle pas pour vous, je parle pour moi.
--J'ai bien envie, sir Olliver, de faire violence à votre modestie et de
vous contraindre à commencer?
--Oui! oui! sir Olliver, commencez, dit-on de toutes parts.
--Rien ne manque à ma royauté, répondit l'Anglais en souriant gravement,
voici déjà les insurrections. J'attends qu'on me détrône.
--Vous savez bien qu'on ne peut pas vous chasser hors du royaume, dit
l'énergique Dolorida.
--C'est vrai! aussi je cède et je promets...
--Ah! ah! une histoire! Une histoire! s'écrièrent tous les sujets en
sextuor.
--Je promets solennellement de me rendre aux voeux des populations quand
le moment sera venu, et quand les voeux me sembleront librement
exprimés.
--Ce n'est pas cela!
--Vous trichez!
--C'est une perfidie!
--Non! c'est une promesse constitutionnelle!
--Alors, s'écria Stanislas, nous agirons comme si vous n'aviez rien
promis; mais nous voulons que l'archipel soit témoin de ce faux serment.
Vous jurez?
--Je jure!
--C'est bien, vous êtes digne de régner sur nous. Plus tard, nous vous
renverserons. Quant à moi, je suis prêt à commencer mon récit... Il
reste à savoir s'il vaut mieux que vous m'écoutiez avant qu'après la
sieste.
--J'aimerais mieux pendant la sieste, dit l'Espagnole.
--Ce serait une lutte inégale pour moi. Déjeunons, dormons, et quand
l'ombre des tamarins s'allongera dans la prairie, comme disent les
historiens de la nature, je vous convoquerai et je vous lirai mon
histoire.
--Votre histoire? demanda l'Anglais.
--Je veux dire, sir Olliver, l'histoire que j'ai écrite, mais dont je ne
suis pas le héros.
On convint de l'heure et du lieu du rendez-vous; et cette grave affaire
délibérée, la colonie se livra aux soins poétiques de son ménage idéal.
Puis, quand le soleil fut aux deux tiers de sa course, on se réunit, non
loin de la mer, sous de frais ombrages. Les dames, sans se concerter,
avaient apporté chacune un peu de coquetterie dans leur toilette. Le
regard a des distractions pendant une longue lecture, et madame Julie
Vernier avait déjà remarqué que sir Olliver la regardait souvent.
La señora Dolorida s'était livrée aux mêmes réflexions touchant
Stanislas Robert, et elle avait mis dans ses cheveux une fleur d'un
rouge admirable, qui devait inquiéter et interrompre le lecteur. Quant à
madame Carolina Brenner, elle s'était couronnée de longues herbes qui
lui donnaient l'aspect d'une muse ou d'une naïade.
On se coucha sur le gazon. La mer, bleue et unie, s'étendait au loin.
Par un regard rapide, dont nul ne fit confidence à son voisin, chacun
des assistants plongea dans l'horizon, mais n'eut pas l'air désappointé
de n'y distinguer aucune voile.
Stanislas Robert, plus hardi que les autres, osa seul exprimer tout haut
le sentiment secret des assistants.
--Ah ça! personne ne viendra m'interrompre, dit-il, et faisant à son
regard un abri avec sa main il examina la mer et tous les sommets de
l'île.
--Nous sommes bien seuls, je puis commencer.
Un grand silence se fit; Ottavio roula une cigarette; sir Olliver mit
son lorgnon dans l'oeil pour mieux entendre, et le peintre déroula son
manuscrit.
--Je vous épargne la préface, dit-il. Je ne vous dirai pas encore
pourquoi j'ai écrit cette histoire. Supposez, si vous voulez, que la
crainte de mal vendre en Australie mes tableaux champêtres m'a fait
choisir pour mes voyages une profession accessoire qui n'exige fort
heureusement ni étude, ni préparation, ni patente, et que, pensant
trouver des journaux dans cette mine d'or où l'on commence à se faire la
guerre, j'ai préparé en route ce roman qui traite de la question
financière et de la question de sentiment, pour plaire aux lectrices de
ce vilain monde.
--Mais c'est une préface en règle que vous nous débitez là, s'écria
madame Vernier.
--Parbleu! puisque je vous prévenais que vous n'en auriez pas.
--Et une préface sournoise, qui ne dit pas la vérité...
--Comme toutes les préfaces.
--Ah! traître, vous êtes un écrivain!
--Suspendez votre jugement jusqu'à la fin de mon histoire.
Et Stanislas toussa trois fois, prépara sur ses genoux les feuillets de
son manuscrit, et d'une voix flûtée, insinuante, qui voulait capter
l'auditoire, il commença ainsi: