COMMENT LE BIEN VIENT EN AIMANT.

I

Les ruines dans le paysage, et au point de vue du sentiment.

Si l'on refaisait la carte du Tendre, il faudrait aujourd'hui placer la

route de la Californie ou de l'Australie entre les villages de _Billets

doux_ et de _Petits soins_. La crise monétaire est la seule crise de

sentiment qui fasse vibrer les nerfs de la génération actuelle.

Peut-être bien que Chatterton, s'il était égaré dans la cohue de nos

boulevards, ne viderait plus aujourd'hui la fiole vengeresse, parce que

le lord-maire lui offrirait une place de valet de chambre. Il n'y a plus

aujourd'hui de sot métier; seulement, Chatterton aimerait beaucoup mieux

servir un financier qu'un magistrat; il aurait beaucoup plus de chance

d'être initié au grand oeuvre contemporain, et il pourrait s'exercer à

quelques petites opérations, que les poëtes de la génération courante ne

dédaignent pas absolument. Quant à la livrée, elle n'offense plus

personne; beaucoup de gens en portent sans s'en porter plus mal.

L'amour honnête, décent; l'amour, cette folie des vieux, cette sagesse

des jeunes, a-t-il du moins échappé à la contagion? Reste-t-il un coin

du ciel bleu où l'oiseau divin puisse déployer ses ailes et chanter?

Rien n'est perdu, si l'amour est sauf. Je crois, à parler sans

exagération, que tout est compromis, mais que rien n'est désespéré,

parce que rien ne peut l'être.

Si Roméo cherche à voir dans le porte-monnaie de Juliette, si une

question de chiffres sépare et rapproche les Montaigus et les Capulets,

si la lune des amours est argentée par le procédé Ruolz, si une défiance

est au fond de toutes les expansions, une vénalité au fond de la plupart

des services, une raillerie sous la plupart des joies, ces misères, ces

folies, ces ridicules, ces préjugés, passeront, comme toutes les

imperfections humaines; l'amour et l'idéal ne passeront point.

Ces réflexions, que vous trouverez un peu solennelles, ne sont pas

éloignées de celles que faisait un vieillard, arrêté, par un beau soir

d'automne, au milieu des ruines de l'ancien château de Bade.

Assis sur l'une des marches d'un escalier interrompu, adossé au tapis de

lierre qui montait le long de la muraille, ce vieillard, pâle et malade,

promenait ses regards sur les magnificences de végétation qui

envahissaient les débris. Il semblait envier cette persistance de la

vie, qui jaillissait et s'épanouissait au sein de la mort, et, tendant

quelquefois sa main momifiée aux rayons du soleil, il se disait, en

hochant la tête, que l'homme, avec la conscience de l'immortalité, avait

la cruelle certitude de sa destruction.

[Illustration: Il n'entendit pas venir un jeune homme et une jeune femme

qui visitaient les ruines.]

Il contemplait devant lui, à ses pieds, la ville de Bade, où tant de

fous, atteints de la maladie de l'ennui, viennent essayer de guérir et

risquer de se tuer; les plaines riantes, les montagnes parées d'autres

ruines; dans le lointain, rampant sur l'herbe, ce serpent gigantesque

qui s'enroule et se déroule si souvent autour du caducée, le Rhin,

allemand ou français, et plus loin encore, à l'extrémité de l'horizon,

il apercevait vaguement une aiguille, un fil, une ligne qui n'était rien

de moins que la cathédrale de Strasbourg.

Cette contemplation était un adieu. Ce vieillard se sentait mourant;

mais il avait horreur des moyens qui conservent la vie, autant que de la

mort; et plutôt que de s'enfermer au milieu des remèdes, et de disputer

ses derniers jours à l'agonie, il allait, il se traînait, il rampait sur

la terre, aimant le soleil jusqu'à son dernier soupir, saluant la nature

jusqu'à son dernier regard. Il y avait des caresses, des adorations, des

sensualités dans la façon dont il buvait la brise. Cet homme était un

grand voluptueux, et toutes ses amours se trouvaient résumées dans cette

suprême étreinte, dans cette aspiration ardente, avec laquelle il eût

voulu pénétrer ses veines de quelques-uns des rayons de l'automne, et

sentir battre sur son coeur le coeur du monde.

Comme il était absorbé dans son adoration, il n'entendit pas venir un

jeune homme et une jeune femme qui visitaient les ruines, et qui,

engagés dans la galerie à l'extrémité de laquelle il était assis,

s'arrêtèrent à deux pas de lui, avec respect, n'osant le prier de se

déranger, et attendant qu'il tournât la tête de leur côté.

Le soleil tira les promeneurs d'embarras. Comme il baissait à l'horizon,

il étendit l'ombre du beau couple sur les genoux du vieillard. Celui-ci

fut surpris, regarda les nouveaux venus, balbutia quelques paroles

d'excuse, et essaya de se lever. Mais ses forces le trahirent;

l'engourdissement du repos avait paralysé ses jambes; il chancela et

faillit tomber. Le jeune homme laissa le bras de sa compagne pour offrir

le sien au vieillard; la jeune femme elle-même mit sa main finement

gantée sous le coude de l'inconnu.

--Merci, murmura ce dernier, en saluant avec émotion.

--Nous ne vous quitterons pas, monsieur, dit la jeune femme.

--Nous vous aiderons à descendre, ajouta le jeune homme.

--Ah! si j'étais poëte, reprit le vieillard avec un sourire, et en

levant les yeux au ciel, je croirais à une vision de ma jeunesse! Je

rêvais, monsieur, à l'âge où j'étais comme vous, promenant avec orgueil

ma joie et mon amour à travers les ruines; à l'âge où j'avais aussi à

mes côtés un ange, une fée.....

La jeune femme rougit et baissa les yeux; le jeune homme pâlit.

--Vous ne m'avez pas éveillé, vous avez complété l'illusion de mon

souvenir. J'ai presque peur que vous ne me quittiez; on dit que les

dieux se font voir à ceux qui vont mourir.

Tout en parlant ainsi, le vieillard s'appuyait sur le couple,

descendait, soutenu par lui, l'escalier au sommet duquel il s'était

assis.

On fit halte au bas des ruines. Un domestique attendait le vieillard.

Celui-ci, malgré les offres du jeune homme et de la jeune femme, voulut

quitter leurs bras.

--Ce serait une profanation que de continuer ainsi, dit-il. C'était bon

là-haut, dans les décombres; mais vous avez d'autres promenades à

faire; je vous ai séparés trop longtemps. Les bras de vingt ans ne sont

pas faits pour servir de béquilles. Adieu, madame; au revoir, monsieur.

Les deux jeunes gens insistèrent.

--Non, non, c'est inutile, dit le vieillard. Fritz est assez robuste

pour me porter au besoin. Je lui avais défendu de me suivre, j'avais

voulu gravir seul ces ruines où j'ai gambadé autrefois. J'ai bien fait,

puisque Dieu m'avait ménagé la surprise de votre rencontre; mais aller

plus loin avec vous serait abuser. D'ailleurs, je ne voudrais peut-être

plus vous quitter... les tombes s'habituent aux fleurs... laissez-moi.

Je voudrais seulement (ne vous moquez pas trop) vous demander de me

bénir. Dans le monde, on croit que la bénédiction de ceux qui n'ont plus

rien à attendre, rien à donner, rien à promettre, peut porter bonheur.

On fait bénir l'avenir par le passé. Je crois que c'est aller contre

l'harmonie de la nature. Mes jeunes amis, vous qui êtes la beauté, la

joie, l'amour, bénissez-moi; j'ai eu de folles et belles années. Il

m'est resté, à travers bien des orages, le parfum des premières

tendresses: vous, qui êtes l'espérance, bénissez le souvenir.

Le jeune homme et la jeune femme se regardaient attendris, et peut-être

un peu honteux des termes dans lesquels s'épanchait l'émotion du

vieillard. Pour toute bénédiction, ils lui serrèrent la main, et la

jeune femme lui tendit le front.

--Vous n'avez pas peur que mes lèvres gèlent les roses, dit l'inconnu en

donnant un baiser paternel.

On se sépara. Le vieillard, appuyé sur son domestique et tournant la

tête à chaque pas, regagna la ville.

--Ah! Fritz, disait-il, la belle rencontre! la belle soirée!

Le couple avait repris en silence sa promenade. Il semblait que cet

incident eût dérangé quelque chose de son bonheur. Comme on sortait de

l'allée qui conduit au vieux château:

--Ce bonhomme est un peu fou, dit la jeune femme avec un accent

ironique.

--Pourquoi? parce qu'il a parlé de notre amour? demanda le jeune homme

avec un sentiment d'inquiétude.

--Oh! non; car je confesse, Gérard, que vous avez toute l'apparence d'un

amoureux.

--Doutez-vous de ma tendresse, madame?

--Allons! encore des reproches! Vous avez l'Allemagne mélancolique, mon

cher!

--Et vous, Angèle, vous l'avez bien froide.

--Mais enfin, Gérard, puisque je suis là, à vos côtés, puisque j'ai mon

bras sur le vôtre, puisque je dois être votre femme!... N'est-ce pas une

preuve, cela?

--Oui, votre présence est incontestable; mais vous n'attendez peut-être

qu'une occasion pour repartir. Oui, votre bras est sur le mien; mais

c'est à peine si vous vous appuyez. Oui, vous avez tout quitté; mais

vous regrettez tout!

--Gérard! Gérard!

--Ah! laissez-moi parler, Angèle, car je souffre cruellement. Il ne sait

pas le mal qu'il nous a fait, ce vieillard, en admirant notre joie,

notre amour, notre bonheur. J'étais un pauvre artiste; vous m'avez

applaudi, accueilli, encouragé; vous étiez, par votre fortune, par votre

position, une grande dame, riche, titrée. J'ai pris votre intérêt pour

de l'affection. Vous m'avez laissé espérer votre main, par orgueil

peut-être, pour défier ce monde qui nous provoquait. Dieu m'est témoin

que j'étais bien heureux. Mais, depuis quelques jours, je surprends dans

votre amour des scrupules étranges. Vous êtes rêveuse. Un ennemi

invisible, mais effroyable, s'est glissé entre nous. J'aurai le courage

de le nommer, Angèle, c'est l'ennui; vous vous ennuyez.

--Peut-être! mais seulement quand vous parlez ainsi. Vous êtes fou,

Gérard!

--Oui, comme ce vieillard, n'est-ce pas?

--Non, comme un enfant, au contraire. Vous autres, artistes, vous

empruntez aux femmes leurs nerfs et leurs vapeurs. Vous êtes d'une

coquetterie, d'une susceptibilité incroyables. Vous parlez d'orgueil! le

mien baisse pavillon devant le vôtre. Qu'est-ce qui me retient auprès de

vous, mon ami? Je suis veuve, je suis libre, j'ai une fortune qui me

rend indépendante. Je brave la méchanceté. Si je vous ai suivi, c'est

que je vous aimais; si je reste, c'est que je vous aime.

--Est-ce bien vrai, Angèle, ce que vous dites là?

--Non, j'ai menti! Je ne vous aime pas. Allons, Gérard, taisez-vous!

Et la jeune femme mit sa main sur les lèvres du jeune homme. Celui-ci

retint vivement cette main, qu'il couvrit de baisers.

Quelques promeneurs aperçurent ce geste.

--Voilà des amoureux, disait-on.

--Que c'est donc bon de s'aimer ainsi!

--Sont-ils mariés?

--Vous voyez bien que non!

Gérard avait besoin de croire aux douces et moqueuses paroles de son

enchanteresse.

--Se peut-il qu'on cesse de s'aimer? reprit-il en serrant avec force le

poignet de la jeune femme.

Celle-ci poussa un cri.

--Vous m'avez fait mal; vous m'avez écorchée avec le bouton de ma

manchette.

--Pourquoi, aussi, portez-vous des diamants au poignet? dit Gérard en

embrassant la place meurtrie.

--Le reproche est singulier!

--Pourquoi souriez-vous, Angèle?

--Parce que vous m'avez fait horriblement mal.

--Non, je devine. Vous vous dites que je suis bien ridicule de blâmer un

luxe que je ne sais pas donner.

--Ah! mon ami, ce n'est plus à moi que vous pensez en parlant ainsi!

--Laissez-moi m'expliquer, Angèle; d'ailleurs, c'est là le secret de ma

jalousie, de ma douleur, de mes doutes incurables! Je suis pauvre, vous

êtes riche. Vous, baronne, veuve d'un millionnaire, vous avez quitté un

hôtel élégant, des domestiques habiles, un luxe raffiné, pour courir les

hasards de l'hospitalité vénale. Je souffre de vous voir ainsi, et j'ai

peur que vous ne regrettiez Paris dans les auberges des bords du Rhin!

--Vous êtes jaloux du confortable!

--Je suis jaloux de tout ce que vous méritez et de ce que je suis forcé

de vous refuser. Si vous vouliez me permettre, Angèle, de donner un

concert...

--Et je recevrais les billets à la porte, n'est-ce pas? interrompit

avec fierté la baronne. Ne vous inquiétez pas de ces vulgarités, mon

ami. Ce pays est charmant; les hôtelleries y sont propres; je m'y trouve

à l'aise; ne souhaitez rien de plus. Nous avons nos deux coeurs; toutes

les chaumières peuvent nous suffire.

--Ces vulgarités, mon Angèle, mettent bien des cailloux sous nos pas.

Vous n'osez jamais vous plaindre; mais je devine des privations. Ah!

pourquoi ne suis-je pas riche!

--Ne vous plaignez donc pas d'un défaut qui m'attache à vous!

D'ailleurs, si je vous coûte un peu cher, c'est votre faute:

cotisons-nous.

--Encore! ne renouvelez jamais ces propositions, Angèle, je me

trouverais déshonoré le jour où votre main, en se posant dans la mienne,

y mettrait de l'or.

--Cependant, mon cher, dit la baronne avec un petit sourire, je ne peux

pas me ruiner pour vous épouser.

Gérard rougit, garda quelques instants le silence et reprit:

--Pourquoi prenons-nous plaisir à gâter notre bonheur par des défiances?

--Allons, vous voilà raisonnable, répondit Angèle, qui souriait

toujours. Qu'importe le reste, quand les coeurs sont unis?... Irons-nous

ce soir au bal, mon ami?

--Encore la foule, le bruit.

--Je ne crois pas que la solitude absolue nous réussisse, Gérard!

--Soit! allons à ce bal!

--Et pour vous prouver, mon ami, que je n'ai pas oublié mes habitudes de

femme coquette, j'exige un beau bouquet!

--Vous l'aurez.

--Promettez-moi aussi de n'être pas d'une assiduité trop farouche

pendant le bal. Ne compromettez pas trop celle qui doit être votre

femme.

--Je vous admirerai de loin, mon amie. Mais nous ne sommes pas encore au

bal, Dieu merci.

La promenade se continua quelque temps encore; mais une rêverie douce

avait succédé aux tendres reproches. La mélancolie du bonheur semblait

précéder ce couple charmant et éloigner de lui tout regard indiscret,

tout bruit discordant. Le coucher du soleil mettait de l'or à la pointe

des herbes que foulaient nos chastes amoureux; la nature coquette des

environs de Bade se revêtait de solennité. C'était l'heure des extases

et de la poésie universelle. Angèle et Gérard paraissaient subir le

charme enivrant de cette soirée.

Or, voici ce que se disait tout bas la baronne:

--Certainement, j'aime beaucoup Gérard. C'est un artiste d'un grand

talent. Il a une belle figure, et je crois qu'on en ferait un mari

enviable; mais sa trop grande sentimentalité m'est suspecte. Il me parle

si souvent de sa misère et de ma fortune, que je tremble qu'il ne songe

trop à m'épouser, et pas assez à m'aimer toujours. Les artistes enrichis

sont insupportables. Je veux encore éprouver sa sincérité avant de

consentir à lui donner un million.

Et la baronne se serrait contre Gérard, et levait sur lui des yeux

languissants. De son côté, l'artiste murmurait dans la profondeur de son

âme:--Certainement, j'adore Angèle; je donnerais ma vie pour elle; mais

je n'ai pas le moyen de soupirer toujours après sa main. Ce soir, le bal

va me coûter encore quelques louis, presque mes derniers; dans cinq ou

six jours, je n'aurai plus le sou. Accepter son aide, c'est déchoir. Je

ne crois pas faire injure au sentiment loyal que j'ai pour elle en

désirant l'épouser promptement. Elle est très-riche, je pourrai l'aimer

à mon aise, sans être obligé de la quitter tous les jours pour

travailler. Mais si, décidément, elle craint de se mésallier, je ne veux

pas voler ou mendier pour lui acheter des bouquets...

Et Gérard, en pressant dans son gousset les dernières pièces d'or qu'il

eût à dépenser, regardait Angèle d'un oeil enivré d'amour et brûlant de

supplication.

L'île des rêves: Aventures d'un Anglais qui s'ennuie · 第 16 / 51 题