Où les événements dépassent les voeux de sir Olliver.
--Ah çà! milord, demanda Michel, dites-moi donc un peu comment vous vous
y prendriez pour le naufrage en question.
--Comment je m'y prendrai? oh! rien de plus simple; vous l'avez dit
vous-même, un trou dans la cale! l'eau montera; je monterai avec elle,
et quand le navire sera près de disparaître...
--Vous disparaîtrez aussi?
--Non, je sauterai dans la barque, sur le radeau que j'aurai eu la
précaution de construire, et je me dirigerai au plus tôt vers une des
îles voisines; car nous sommes tout près d'un archipel.
--Ah! bah, s'écria Michel, véritablement stupéfait, vous savez que nous
sommes près des îles.....
--Oh! certainement, c'est pour cela que j'ai voulu faire naufrage.
--Eh bien, vous êtes un farceur de précaution! vous vous assurez contre
l'entraînement du plaisir. Pourquoi ne pas faire naufrage dans une
baignoire? c'eût été encore plus prudent.
--Je suis prudent, c'est vrai, répondit l'Anglais avec ce sang-froid
fantastique qui signale souvent les commencements de l'ivresse, parce
que je n'aime pas que l'on se moque de moi. D'ailleurs, je veux
l'émotion du débarquement après l'émotion du naufrage.
--Vous l'aurez, milord, vous l'aurez.
--J'emporte toujours avec moi l'histoire de Robinson Crusoé, que j'ai
beaucoup lue et que j'aime beaucoup, continua sir Olliver d'un ton
horriblement lugubre.
--Je voudrais bien vous voir, milord, vous installant dans votre île et
construisant votre habitation.
--Oh! j'ai une habitation toute faite, un petit chalet démonté que j'ai
acheté avant de partir et que je mettrai sur le radeau.
--Vous serez fort beau allant à la chasse et cherchant votre nourriture
dans les bois.
--Sans doute, mais j'ai quelques caisses de provisions...
--Que vous mettrez encore sur votre radeau. Je parie que vous avez aussi
une cargaison de vêtements.
--Pouvais-je, mon cher capitaine, m'exposer au costume primitif?
--Diable, vous perfectionnez Robinson. Est-ce que par hasard vous auriez
oublié un nègre, le fidèle Vendredi?
--Je n'aime pas les nègres et j'aime la solitude.
--Je vois que toutes vos mesures sont bien prises. Buvons à votre
heureux débarquement.
L'Anglais, dont la parole devenait de plus en plus brève, tendit son
verre, le fit emplir, et le vida en silence. Michel jasait pour deux. Le
brave capitaine s'amusait délicieusement. Il n'avait jamais été à
pareille fête. Mystifier un Anglais qui allait si volontiers au-devant
du piége, c'était un double triomphe, et, tout en étudiant l'effet des
toasts réitérés, Michel le provoquait encore.
--Milord, je bois à votre île déserte! milord, je bois à Robinson
Crusoé! milord, je bois à vos caisses de provision.
Une béatitude singulière troublait le regard de l'Anglais. Il semblait
bien près de faire naufrage dans le monde idéal. Une sorte de roulis
balançait sa tête, et des bâillements faisaient pressentir l'instant où
sa raison allait tomber dans les rêves. Michel dégageait de sa pipe une
fumée de plus en plus opaque, comme s'il avait voulu joindre des nuages
palpables aux nuées invisibles qui flottaient autour du front de sir
Olliver. La figure du capitaine, si douce et si calme, s'animait d'une
vivacité malicieuse. Par une pente naturelle dont nous avons déjà
constaté les effets, Michel se départait de l'étiquette à mesure que
l'Anglais paraissait s'endormir. Il déboutonna son gilet au premier
bâillement; au second, il ôta sa veste; au troisième, il ne lui eût
fallu qu'un geste pour qu'il se retrouvât dans la toilette sommaire du
matin. Mais ce n'était pas l'heure de prendre ses aises. Quand il vit
l'Anglais profondément endormi, le capitaine entr'ouvrit la porte.
--Pharamond, demanda-t-il à voix basse, tout est-il prêt?
--Oui, mon capitaine.
--Appelle deux hommes, et en route!
--Deux hommes! allons donc! je suffis bien à moi tout seul!
Et le matelot entra dans la cabine.
--Dort-il bien, dit-il en regardant l'Anglais sous le nez. Il y met une
complaisance! Je suis sûr que si on le pinçait il ne s'éveillerait pas.
--Pas de bêtise, Pharamond!
--Pas si bête! mon capitaine.
Et, soulevant l'Anglais endormi, Pharamond le prit dans ses deux bras,
et le porta sur le pont.
--Le bon vin rend léger, dit sentencieusement le matelot. Ce goddam-là
est une plume; je le porterais au bout du monde.
Quelques minutes après, Pharamond, toujours chargé, ou plutôt toujours
orné de son précieux fardeau, passait par-dessus le bord, descendait à
l'échelle et déposait sir Olliver dans un canot préparé pour
l'expédition. Le capitaine était déjà installé; toutes les caisses, tous
les bagages de l'Anglais, placés sur un radeau construit à la hâte,
étaient amarrés au canot.
On s'éloigna du _Cyclope_. La lune répandait sur la mer comme un sable
d'argent que les rames agitaient. La solennité de la nuit impressionna
de nouveau le capitaine. Les natures les moins sensibles, en apparence,
à la poésie, subissent des bouffées d'idéal. Michel eut un éclair de
charité généreuse: il craignait de blasphémer, en mystifiant une chétive
créature par cette nuit splendide.
--Le pauvre fou! dit-il avec compassion, j'ai bien envie de me contenter
de l'enfermer.
--Pourquoi pas, capitaine, l'engager aussi à nous faire sombrer?
répliqua Pharamond.
--Je ne sais pas jusqu'à quel point je respecte le droit des gens.
--Ah çà! est-ce qu'il voulait le respecter, lui, tout le premier?
--Il va courir des dangers.
--Quels dangers? celui de s'enrhumer, tout au plus; mais il est connu
que les Anglais ne s'enrhument pas: ils enrhument les autres.
Michel sourit, et regarda sir Olliver, qu'on avait douillettement placé
sur une couverture. Il dormait comme dans le lit le plus confortable.
--De quoi se plaindra-t-il, demanda Pharamond; n'avons-nous pas pour lui
toutes les précautions imaginables?
Le capitaine n'avait pas, au fond, de remords bien sérieux. Il lui eût
plus coûté de renoncer à son projet qu'il ne lui en coûtait de le
poursuivre. Le calme profond avec lequel dormait sir Olliver était même
pour Michel un encouragement indirect. Le trouble de son hôte l'eût fait
hésiter; mais par un raisonnement, ou plutôt par une absence de
raisonnement assez ordinaire, il se dit que, puisque le sommeil de
l'Anglais ne protestait pas, il n'y avait pas lieu de s'alarmer.
Michel semblera sans doute un logicien médiocre. Il eût pourtant fait
honneur à certaines écoles philosophiques de nos jours, qui ne discutent
pas autrement et qui prennent le sommeil de leurs auditeurs pour une
adhésion.
Le canot s'avançait vers la terre; on était à quelques brasses d'une des
plus petites îles de l'archipel Arrou, de ce paradis que les Hollandais
voudraient bien ne pas laisser perdre, et qu'ils s'efforcent en
conséquence d'acquérir prochainement.
--Sera-t-il heureux là dedans! dit Pharamond, en grommelant, avec une
grimace, qui était un sourire, comme le mouvement de ses jambes était
une danse.
--Ah ça! dit tout à coup Michel, si l'île n'était plus déserte!
--C'est un trop beau pays pour que les hommes songent à l'habiter,
répliqua Pharamond, qui s'élevait parfois à de grandes hauteurs
humoristiques.
Des senteurs embaumées venaient du rivage. L'île, baignée de cette
lumière enchanteresse de la nuit, avait des contours indécis et
paraissait un caprice des nuages. Des bruits harmonieux, des murmures
d'oiseaux se faisaient entendre à distance.
--Vous verrez qu'il aura des rossignols pour le bercer, dit Pharamond,
en haussant les épaules.
Le canot toucha la rive; on sauta à terre, on amarra les embarcations,
et l'échouage de l'Anglais sur le bord fut entrepris avec les plus
grandes précautions.
On choisit à quelque distance du rivage le gazon le plus fin, le moins
humide qu'on put trouver. Pharamond avait bien proposé qu'on laissât
quelques cailloux égarés dans l'herbe, mais Michel les enleva lui-même.
On déposa doucement le dormeur; on lui mit un oreiller sous la tête; on
rangea près de lui les caisses de provisions, tout l'attirail
indispensable à la mise sur pied du chalet; on déboucla un nécessaire de
toilette. Pharamond voulait même pousser la gentillesse jusqu'à donner
un petit coup aux rasoirs; mais le capitaine savait bien que le coup
serait donné si fort que l'Anglais devrait laisser pousser sa barbe.
Quand on eut tout rangé, tout disposé pour la plus grande surprise de
sir Olliver, le capitaine tira de sa poche une lettre qu'il mit dans les
doigts du dormeur, et donna le signal du départ. Avouons franchement que
le bon Michel avait le coeur un peu gros. La plaisanterie était
violente. Tous les hommes regagnaient le canot, quand Pharamond poussa
une exclamation et revint sur ses pas.
--Mille millions de tonnerres, s'écria-t-il, j'oubliais...
--Quoi donc? demanda brusquement le capitaine.
--De lui donner un baiser, répondit Pharamond, qui, en effet, se mit à
genoux devant l'Anglais, et lui posa le moins brutalement qu'il put, et
avec des contorsions comiques, ses deux grosses lèvres sur le front.
--Adieu, mon chéri, dit le matelot; dors, ne fais pas de mauvais rêves;
sois bien sage; et ne t'avise pas de faire sombrer la jolie petite île
que nous t'avons choisie.
Les marins s'amusèrent de ces adieux de sentiment. Pharamond révélait un
côté, inconnu jusque-là, de son caractère. On le savait brutal, on
appréciait sa jolie façon de donner des coups de poing, mais on ne
soupçonnait pas ses autres agréments. Il faisait preuve de lousticité;
c'était une ressource. Seulement, il lui fallait un Anglais à mystifier
pour qu'il fût en belle humeur, c'était une difficulté.
Le canot s'éloigna de la rive. Après quelques hésitations, Michel, qui
voulait d'abord laisser le radeau utilisé pour le transport des
provisions, se ravisa, et le fit rattacher à l'embarcation.
--Il n'aurait qu'à vouloir s'en servir pour nous rejoindre, se dit le
capitaine, il se noierait.....
--Nous lui avons laissé un couteau et une fourchette, ajouta, en matière
d'interruption, le spirituel Pharamond, qui devenait formidable, quand
il abordait l'ironie. Il pourrait se blesser, le malheureux!
--Avouez, mes enfants, continua gaiement Michel qui, en somme était
assez content de son expédition, que nous n'avons pas trop mal choisi.
Sera-t-il bien, là!
--Le gueux! s'écria Pharamond, qui changea brusquement d'humeur, et qui
en voulait peut-être à l'Anglais de l'insuccès de sa dernière
plaisanterie; le gueux! il est mieux que l'empereur à Sainte-Hélène.
--C'est pourtant vrai! s'écria un vieux marin, ancien soldat de
l'empire, qui n'avait pas encore songé à cet absurde rapprochement; ah!
le scélérat!
--Capitaine, si nous retournions le réveiller et lui demander une
réparation? dit Pharamond.
--Allons, silence, et manoeuvrons bien; nous avons déjà perdu trop de
temps pour cette plaisanterie.
Le canot rejoignit bientôt le _Cyclope_. Les marins remontèrent. Michel
essaya, avec sa longue-vue, d'apercevoir encore, dans le brouillard
argenté de cette nuit éclatante, l'île où il abandonnait sir Olliver;
puis le navire reprit sa route, laissant l'Anglais continuer son sommeil
sous les baisers de la lune, qui donnait au front de sir Olliver, en s'y
jouant à travers les branches d'arbres, la grâce et la pâleur d'un
_Endymion_.
V
Comment sir Olliver ressentit enfin une émotion, et ce qui s'ensuivit.
Quelques heures après les événements que nous venons de raconter, au
moment où l'aurore passait ses doigts roses mais un peu froids sur les
paupières de l'enfant d'Albion, un bruit singulier interrompit le chant
des oiseaux. On eût dit que les colibris, les bengalis et les perroquets
de toute espèce s'interrogeaient entre eux sur cette note inconnue et
baroque qui rompait l'harmonie de leur gai charivari.
Un silence solennel, un silence de jury musical pesa sur l'île; puis,
comme le bruit mystérieux se fit de nouveau entendre, les oiseaux
rassurés recommencèrent leurs caquetages; ils semblaient se dire les uns
aux autres:
--N'ayez pas peur! ce n'est rien! ce n'est qu'un homme qui éternue!
C'était, en effet, sir Olliver qui, malgré les paternelles précautions
du capitaine Michel, ressentait la fraîcheur du matin et inaugurait son
réveil de cette façon bruyante.
L'éternument est, à coup sûr, une des joies délicates de la vie. Je
n'invoque pas le témoignage des priseurs, qui ont abusé de cette volupté
jusqu'à en faire un inconvénient. Mais je m'en rapporte à tous ceux qui,
usant modérément de toute chose, secouent de temps à autre les fardeaux
de la tête, les migraines, le sommeil et l'ennui, par ces brusques
mouvements sonores et grotesques comme la gaieté, et qui sont les
éclats de rire du nez.
Je sais bien que la délicatesse même de cette joie la fait confondre
avec la douleur. Mais les augures heureux qu'on tire à tout âge de
l'éternument révèlent sur ce point la conscience même de l'humanité. Les
nourrices voient un signe de croissance dans l'éternument d'un enfant.
Aristote, (non pas pourtant dans le chapitre des chapeaux) s'est occupé
de la question de savoir pourquoi on salue les gens qui éternuent. Les
Grecs leur disaient: _vivez_! les Romains: _portez-vous bien!_ Nous,
nous disons: _à vos souhaits_! ou: _Dieu vous bénisse!_ Mais, quels que
soient l'origine de ces politesses et le sens des mots employés, il n'en
est pas moins vrai que la croyance universelle reconnaît un homme
heureux, ou en passe de le devenir, dans l'homme qui éternue.
Cette pensée ne fut pas la première qui s'offrit à l'esprit de sir
Olliver. Il eut peur tout prosaïquement d'être enrhumé, et il allait se
lever pour fermer la porte ou la fenêtre de sa chambre et interdire le
passage aux courants d'air, quand il s'aperçut que sa porte et sa
fenêtre étaient démesurées comme l'infini, et qu'on eût fatigué
l'éternité à vouloir les clore tant soit peu.
Le lecteur s'imagine sans doute que la stupeur, que l'ébahissement va
enfin donner à sir Olliver l'émotion qu'il a toujours vainement
souhaitée. Erreur! un Anglais ne s'étonne pas si facilement. Sir
Olliver, quand il fut tout à fait éveillé, se crut endormi.
--C'est un songe, murmura-t-il, le songe d'une nuit d'été.
Mais un second et un troisième éternument, accompagnés d'une légère
douleur dans les reins, le ramenèrent à la réalité. C'était le moment de
s'étonner; ce fut le moment du désappointement.
--Hélas! ce n'est même pas un songe, se dit-il, je suis bêtement
éveillé!
Et il regarda autour de lui d'un air défiant, comme une victime déjà
mystifiée. La lettre déposée par Michel lui frappa les yeux; il l'ouvrit
et lut ce qui suit:
«Milord,
«Nous ne pouvions plus naviguer ensemble. Vous m'excuserez d'avoir
pris mes précautions pour défendre le _Cyclope_. Vous vouliez un
naufrage; vous l'avez eu; seulement, dans le vin et non sur l'eau.
Ce n'est pas la coque du navire qui a chaviré, mais la cervelle de
Votre Seigneurie. Je m'empresse d'ajouter, milord, que vous avez
été vaincu, sans que vous puissiez recevoir un reproche. Le vin
était bon, mais il n'était pas pur. J'avais ajouté aux bouteilles
qui vous concernaient un narcotique dont j'espère avoir bien ménagé
les doses. Je serais désolé de m'être trompé et de vous procurer un
sommeil sans réveil. Le cas de légitime défense ne m'autorisait pas
suffisamment; mais comme si ce malheur était arrivé, vous ne liriez
pas ma lettre, et comme vous ne pourriez par conséquent m'entendre
que du séjour des bienheureux, où le Dieu des Français tolère
quelques Anglais, je n'aurais pas à perdre mon temps et mon papier
en excuses.
«Heureusement, milord, cette supposition est une plaisanterie. Je
viens de contempler le sommeil de Votre Grâce, et jamais
l'innocence et la bonne santé ne ronflèrent avec une tranquillité
plus parfaite.
«Vous vous éveillerez dans une île charmante, coquette, à peine
meublée de serpents, mais, en revanche, complétement dépourvue
d'hommes. C'est le paradis terrestre sans Adam, et par conséquent
aussi sans Ève. J'ose espérer que milord me saura gré du soin avec
lequel je lui ai ménagé cette surprise, et des égards de tout
l'équipage pour sa personne.
«Si milord, malgré ces attentions, était mécontent de son logement,
il pourrait mettre un drapeau au sommet de la petite montagne qui
partage l'île en deux portions; je ne doute pas qu'à moins de
brouillards et de mauvaise volonté, les navires qui passeront à
distance n'aperçoivent ce signal; et comme dans quelques jours le
_Cyclope_ sera un de ces navires, je promets à milord de bien
essuyer les verres de ma lunette.
«Milord verra qu'on n'a rien oublié de ce qu'il avait embarqué avec
lui. Si j'avais pu penser qu'un compagnon lui fût agréable, je lui
aurais laissé le matelot Pharamond; mais les façons détestables de
ce marin, qui croit avoir toujours à se plaindre des Anglais,
auraient pu faire souhaiter la solitude à milord, et je tiens trop
à combler les souhaits de milord pour ne pas le laisser seul.
«Je préviens milord qu'il devra se défier de certain fruit,
vermeil, charmant à l'oeil, agréable au goût, mais mortel, qui
croît en abondance dans cette île. C'est la pomme de ce paradis
terrestre; mais milord ne sera pas tenté puisqu'il n'aura pas de
tentatrice, et il prend d'ailleurs trop de soins de sa santé pour
terminer par un suicide une existence dévouée à l'imprévu.
«J'ai eu soin de régler la montre de milord, pour qu'en s'éveillant
il puisse savoir l'heure exacte et apprendre, par comparaison, à
mesurer le temps sur l'ombre des arbres, ainsi que cela se pratique
dans _Robinson Crusoé_. Milord me saura-t-il gré de toutes ces
petites gâteries, et voudra-t-il bien reconnaître qu'en lui
procurant des émotions, sans m'exposer à en ressentir moi-même,
j'ai agi avec prudence, et j'ai allié, dans la mesure convenable et
discrète, les devoirs de l'hospitalité à ceux de ma profession?»
A bord du _Cyclope_,
MICHEL,
CAPITAINE AU LONG COURS.
Sir Olliver ne put s'empêcher de sourire à la lecture de cette lettre.
La pensée qu'il avait causé assez de terreur à quelqu'un pour qu'on
machinât contre lui toute une embûche sérieuse ne lui fut pas
désagréable. Pourtant l'ironie du capitaine le choquait dans sa vanité:
--Milord! milord! pourquoi m'appelle-t-il milord? il me traite, dans
cette lettre, comme on traite les Anglais dans une caricature française.
Ah! quand je sortirai de cette île, je me vengerai du capitaine.
Sir Olliver se leva, et ne voyant devant lui que la mer calme et unie,
sans le plus léger vestige de barque ou de radeau, il comprit tout de
suite que le départ ne devait pas être aussi facile que l'arrivée. Mais,
résigné à tenter l'expérience de la solitude, puisque la fréquentation
des humains ne lui avait pas réussi, il accepta résolûment le sort qui
lui était fait.
--Ces insolents matelots ne verront jamais mon drapeau flotter sur la
montagne, dit-il. Je vivrai ici; je m'empare de cette île, je n'en sors
plus; elle est désormais mon domaine.
Je n'oserais pas avancer que l'Anglais songeait à peupler son royaume.
Il avait de trop bonnes raisons pour ne pas faire ce rêve-là. Mais il
pensa que bien des souverains gouvernent des solitudes, et que si
celles-ci ont l'inconvénient de rapporter très-peu d'impôts, elles ont,
en revanche, l'avantage d'être facilement gouvernables, et, par ce
dix-neuvième siècle qui court, cet avantage n'est pas à dédaigner.
En conséquence, s'avançant jusqu'aux bords de la mer, et se retournant
pour contempler l'île avec solennité, sir Olliver déclara à haute voix,
et d'un ton respectueux, qu'il prenait possession de cette terre
inconnue, au nom de Sa très-gracieuse Majesté la reine Victoria. Et ce
devoir patriotique accompli, l'île fut baptisée du nom d'_île des
Rêves_, l'intention de sir Olliver étant de passer sa vie à peupler au
moins d'illusions et de fantômes de son imagination cette solitude
charmante qu'il ne pouvait peupler autrement.
Une bonne conscience est un apéritif, et rien ne prédispose aux
fonctions gastronomiques comme le sentiment du devoir rempli. Sir
Olliver avait si bien agi qu'il se sentit affamé. Il toucha pourtant
avec discrétion à la caisse d'approvisionnement, et sut gré au capitaine
Michel de ce que celui-ci n'avait pas voulu lui procurer des émotions
trop vives en lui coupant les vivres. Il éprouva même quelque
satisfaction à retrouver son portefeuille intact et avec le même
embonpoint; c'était là, on en conviendra, une satisfaction bien
désintéressée dans le cas présent, et qui prouvait que sir Olliver
aimait le superflu à l'égal du nécessaire.
Il fallait choisir un gîte, dresser son chalet, emmagasiner ses
provisions, aborder enfin la partie technique du rôle de Robinson. Mais
sir Olliver, pleinement rassuré sur l'état de la température, pensa
qu'il avait tout le loisir nécessaire pour cette installation
définitive, et ne se pressa pas de faire oeuvre de ses mains. Il
résolut, avant toute chose, de prendre connaissance de son île, d'en
étudier la topographie, les ressources, et de choisir pour son domaine
privé l'emplacement le plus agréable et le mieux abrité.
Mais comme il n'est pas convenable qu'un souverain passe l'inspection de
ses États sans avoir commencé par s'inspecter lui-même, sir Olliver, qui
ne partageait pas sur le chapitre de la toilette, non plus que sur les
autres points, les idées tolérantes du capitaine Michel, sir Olliver
crut indispensable de réparer le désordre de son costume. Il se mit en
mesure de faire les choses en conscience, et chercha, à cet effet, un
bosquet mystérieux, un sanctuaire sous les arbres, où sa pudeur
britannique n'eût pas à souffrir; scrupule naïf, mais rassurant
peut-être pour les illusions de notre naufragé. Il trouva ce cabinet de
toilette, comme si une fée anglaise l'eût préparé d'avance. Un petit
rocher, convenablement abrité par des arbres à longues feuilles, offrait
à la fois un siége, un lit de repos ou une table.
Sir Olliver transporta là toutes les pièces de son nécessaire et
préluda ensuite, avec le sang-froid le plus imperturbable, à la toilette
la plus correcte. Il se rasa méthodiquement, se vêtit avec le soin
religieux qu'un parfait gentleman doit apporter à cette oeuvre capitale,
et après avoir allumé un cigare il sortit pour sa promenade de
découverte.
Un touriste moins blasé (en supposant que ces deux termes ne soient pas
toujours synonymes) fût tombé en extase devant les splendeurs de
végétation, devant les caprices de verdure, les somptuosités de fleurs
qui se révélaient à chaque pas. L'île de Calypso, avec son printemps
éternel, n'eût été qu'une Sibérie monotone à côté de cette île
enchantée. On pouvait y acclimater toutes les invraisemblances physiques
et idéales. Sir Olliver crut s'apercevoir que les fleurs et les fruits
s'envolaient d'eux-mêmes des arbres par un raffinement de grâce qui
rendait les récoltes faciles. Il allait même consigner ce singulier
phénomène sur ses tablettes, quand il reconnut que ces fleurs et ces
fruits avaient des plumes, et n'étaient pour les arbres que des
ornements postiches. L'île était une volière. Chaque arbre ressemblait à
un de ces monuments domestiques que les naturalistes affectionnent, et
qui portent sur leurs branches des oiseaux empaillés. Comme il allait
entrer dans une prairie, un objet, assez semblable à un chapeau de
paille d'Italie, orné de plumes, s'élança tout à coup, comme si un
tourbillon l'eût enlevé de la tête d'une élégante lady, et disparut dans
les airs. Sir Olliver, mis en défiance et commençant à douter de tout,
n'osa pas écrire ce qu'il avait vu, et s'en félicita quelques instants
après, quand il eut acquis la preuve que ce soi-disant chapeau était un
véritable oiseau de paradis, hôte ordinaire et merveilleux de l'archipel
Arrou.
Un ruisseau traversait la prairie; l'Anglais, mis en humeur poétique,
lui donna le nom de ruisseau d'Ophélie, et, après en avoir avalé
quelques gouttes puisées dans le creux de sa main, il trouva une petite
saveur salée à cette eau limpide, et décida qu'il installerait, sur ses
bords hygiéniques, un petit établissement thermal pour lui tout seul.
Par une hallucination, au moins aussi étrange que celle dont il avait
été dupe quelques instants auparavant, sir Olliver crut remarquer, dans
le courant du ruisseau, un petit objet brun et oblong, qui ressemblait à
s'y méprendre à un cigare de la Havane. Mais l'invraisemblance était
trop choquante, pour qu'un esprit, ennemi du fantastique, s'arrêtât à la
discuter. Sir Olliver continua donc sa promenade, sans mentionner que
les ruisseaux de cette île charriaient des cigares.
Il marchait au milieu d'un concert; les oiseaux chantaient; et,
quoiqu'ils ne commissent aucune faute d'harmonie, l'Anglais prenait
plaisir à les écouter et les admirait autant que s'ils eussent chanté
faux. Il crut distinguer pourtant une note étrange et presque humaine
dans ce concert. Quelque chose d'assez semblable à un éclat de rire
s'élevait par intervalles.
--Encore une illusion! pensa sir Olliver, qui se mit à chercher quel
instrument ailé le gratifiait de cette note fantastique, de ce rire en
dièse ou en bémol. Il remarqua un magnifique perroquet qui se dandinait
dans un hamac naturel formé par une liane entre deux arbres, et il fit
honneur à cet artiste de l'éclat de rire en question.
--C'est bizarre, dit l'Anglais; les perroquets imitent, mais ne devinent
pas; qui donc a pu révéler à celui-ci, dans cette île déserte, les
secrets du rire, et du rire européen, car je ne suppose pas que les
insulaires du voisinage se permettent de rire comme des Anglais, et même
comme des Français? Voilà du moins un fait curieux et bon à noter.
Aussitôt, tirant ses tablettes, sir Olliver écrivit à la première page:
«Les îles de l'archipel Arrou produisent des perroquets d'une espèce
toute particulière, dont le cri ressemble, à s'y méprendre, à l'éclat de
rire humain.»
Voici une note dont mon savant ami, sir John Simpson, membre de la
Zoological society, saura faire son profit.
Et, enchanté de cette première conquête dans son île, plaçant avec
respect ses tablettes dans une poche de côté tout près de son coeur, sir
Olliver se livra aux méditations philosophiques qui suivent d'ordinaire
les grandes victoires.
Est-ce le perroquet qui imite l'homme, ou bien est-ce l'homme qui a
imité le perroquet? se demanda-t-il. Grave question! L'homme est la
synthèse de tous les animaux. Par tous ses instincts et par toutes les
variétés de ses formes, il peut ressembler à tous les êtres de la
création. Il est la seule créature qui ait autant de types que
d'individus. Le rire aura été une imitation de sa part. Mais est-ce bien
le perroquet plutôt qu'un autre oiseau qu'il a imité? Le rire! autre
problème! Les pleurs sont logiques; ils soulagent ceux qui ont le
bonheur de pleurer. Mais le rire est absurde et contre nature; il peut
faire mal, et rarement il fait du bien. On meurt de trop rire; on ne
meurt pas de trop pleurer. Le rire est méchant comme il est malsain. Les
idiots, les enfants, les fous rient toujours. L'homme bon transige et
sourit seulement. Les poëtes comiques sont presque toujours des
misanthropes. Machiavel était un poëte comique. Le rire est la marque de
la déchéance humaine. Les Grecs, qui avaient le culte de la beauté, le
sentiment de la dignité extérieure, ne faisaient jamais rire le marbre:
ils savaient que le rire est une grimace. Les Français, qui sont plus
méchants et qui ont moins de dignité que les Anglais, rient toujours.
Moi, je ne ris jamais, et.....
Sir Olliver, absorbé dans ses méditations humoristiques, lesquelles
étaient aussi complétement dépourvues de sentiers, de lignes droites, de
chemins tracés que les solitudes vierges de son île, s'égarait
doublement, et, la tête baissée, marchait au hasard dans les grandes
herbes, quand il lui sembla que, par un phénomène au moins aussi
extraordinaire que celui du rire entendu dans les arbres, son ombre
projetée au loin et détachée de lui s'avançait gravement à sa rencontre.
Ai-je oublié de dire que sir Olliver était trop au courant de la mode
pour n'avoir pas la vue un peu basse, et pour ne pas ajouter, dans les
cas pressants, un appendice vitré à son oeil? Mais, pendant qu'il
cherchait cet appendice, il avait eu le temps de s'imaginer que c'était
peut-être un habitant méconnu de cette île trop peu déserte qui venait
au-devant de lui. Un coup d'oeil rectifié par son lorgnon dérangea cette
conjecture: l'ombre en question avait une apparence européenne.
Sir Olliver n'était pas curieux. Il redoutait d'ailleurs des déceptions.
Il tourna le dos au phénomène pour n'avoir pas à le juger. Mais voici
que l'ombre se mit à courir après lui, enjambant les hautes herbes, et
le bruit de sa course détruisant toute supposition d'impalpabilité,
force fut à sir Olliver de se retourner brusquement d'un air furieux
pour demander compte de cette poursuite.
L'Anglais se trouva nez à nez avec un charmant jeune homme, au teint un
peu pâli, aux yeux un peu retirés dans l'orbite, à la figure
intelligente et fine, vêtu d'un costume de voyage qui manquait plutôt de
fraîcheur que d'élégance.
Ce nouveau venu, s'il était un indigène, ne pouvait avoir germé dans
cette île qu'après un vent invraisemblable, qui avait transporté de
Paris et du boulevard des Italiens un échantillon de la fleur des pois
français sur la terre des antipodes.
--Que me voulez-vous? demanda sir Olliver, du ton le plus froid et le
plus dédaigneux qu'il put trouver.
--Rien qu'un peu de feu pour allumer mon cigare, repartit le jeune homme
en souriant, et dans le plus pur idiome français.
Pour le coup, il faut le confesser, sir Olliver ressentit quelque chose
qui ressemblait à une émotion. Mais ce qui le surprit profondément, ce
ne fut pas cette rencontre dans une île de l'archipel Arrou, à quelque
distance de la Nouvelle-Guinée, d'un Parisien, d'un naufragé comme lui;
il se prémunissait trop contre les grands efforts pour en sentir
l'atteinte; mais son stoïcisme, son flegme britannique étaient vaincus
par ce Robinson rival, qui, au lieu de courir à lui, dans les transports
de rigueur en pareille circonstance, de l'embarrasser d'une embrassade,
et de lui jouer la scène de sentiment qu'il attendait, le saluait, comme
s'il l'eût abordé sur l'asphalte et lui demandait du feu.
Sir Olliver, je le répète, s'avoua à lui-même qu'il n'était pas
indifférent à ce détail; mais il ne voulut pas être en reste
d'originalité, et, secouant la cendre de son cigare, il offrit en
silence du feu, et attendit, sans desserrer les dents, que le cigare de
l'inconnu fût allumé, reprit le sien, salua, tourna le dos, et continua
sa route.
A peine avait-il fait quelques pas, qu'il entendit derrière lui un éclat
de rire à roulades fort semblable à celui qu'il avait noté sur ses
tablettes.
--Voilà mon perroquet, se dit sir Olliver un peu confus; je comprends
aussi pourquoi les ruisseaux de mon île charrient des cigares. Est-ce
qu'au lieu d'être à quelques brasses des Papous, je serais dans un
bosquet de Mabille?
Le Français avait rejoint l'Anglais.
--Pardon, monsieur, lui dit-il, en continuant à rire, je ne vous
laisserai pas me quitter de cette façon-là. Nous sommes destinés à vivre
ou à mourir ensemble; il serait bon de nous entendre.
--Je ne vous connais pas, dit sir Olliver avec le plus beau sang-froid.
--Je le sais bien; c'est précisément pour cela que nous devons faire
connaissance. Quant à vous, monsieur, je vous connais.
--Vous me connaissez!
--Oui, vous êtes un Anglais; vous voyagez pour votre désagrément; vous
avez fait naufrage, et vous attendez l'omnibus, je veux dire un navire
pour continuer vos excursions.
Sir Olliver fut profondément surpris. Il eût bien voulu répliquer par
une réponse aussi pénétrante; mais, outre qu'il se sentait embarrassé
pour formuler un jugement sur l'inconnu, il éprouvait quelque
répugnance à prolonger l'entretien avec une personne qui ne lui avait
pas été officiellement présentée. L'étranger sembla deviner ce qui se
passait dans l'âme de l'Anglais.
--Monsieur, lui dit-il, permettez-moi de vous présenter, dans ma
personne, Stanislas Robert, un peintre de paysage, dont le talent n'est
pas encore assez connu pour avoir franchi les mers. Vous m'excuserez de
ne recourir à aucun introducteur. Mais si vous voulez m'en indiquer un
dans cette île qui ait quelque crédit auprès de vous, je m'empresserai
de mettre sous sa garantie l'amitié que je vous offre.
Le jeune homme, en parlant ainsi, saluait d'un ton demi-sérieux qui eût
désarmé l'Anglais le plus entêté.
Sir Olliver jugea qu'il avait fait aux convenances tous les sacrifices
nécessaires, dans une position tellement excentrique. Il se résigna donc
à accepter le compagnon que le sort lui envoyait, et ce fut avec
galanterie qu'il lui tendit la main. Sir Olliver avait ressenti
d'ailleurs une émotion, et, quelle qu'elle fût, il lui devait de la
reconnaissance. C'était pour la témoigner qu'il se montrait facile dans
ses relations.
--Eh bien! monsieur Stanislas Robert, dites-moi par quel hasard vous
êtes dans mon île? demanda sir Olliver avec une dignité de cacique,
tempérée par un sourire de gentleman.
--Votre île! pardon, monsieur; mais il faudrait savoir quel fut le
premier occupant.
--Oh! oh! nous ne sommes que deux, nous ne nous connaissons que depuis
une minute, et voilà déjà une guerre entamée. Horrible humanité!
--Une guerre qui finira bientôt sans effusion de sang, mais avec
effusion d'amitié, si vous voulez bien accepter des arbitres pour vider
le débat.
--Comment? des arbitres! demanda sir Olliver.
--Sans doute, reprit le jeune Français, nous ne sommes pas seuls dans
cette île.
--Nous ne sommes pas seuls? s'écria l'Anglais véritablement ému; puis
après un silence:
--J'aurais dû m'en douter, continua-t-il avec découragement. Je n'ai pas
de chance; et la seule île déserte que je découvre est une île peuplée.
Je puis affirmer que sir Olliver en voulait beaucoup au capitaine Michel
dans ce moment, et s'il avait pu quitter l'île immédiatement, il n'eût
prolongé ni l'entretien ni la promenade. Mais, bien qu'il fût excellent
nageur, sir Olliver ne pouvait raisonnablement songer à s'échapper à la
nage. Comment d'ailleurs s'y fût-il pris pour emmener ses provisions et
son chalet? Or, il lui paraissait aussi impossible de renoncer à ses
espérances de confort, qu'il lui semblait dur de renoncer à ses
espérances d'émotion.
Nous allons voir que sir Olliver calomniait le hasard, en lui reprochant
de gâter ses impressions de voyage!