III

Où sir Olliver est presque au comble de ses voeux.

Michel n'était pas sans inquiétude: la folie de sir Olliver était

dangereuse. Le brave capitaine ne redoutait pas la mort; quoiqu'on

puisse avouer, sans honte, que s'il est glorieux de s'exposer au péril

pour une grande cause, il est ridicule d'être tué stupidement, par un

insensé, sans profit moral pour soi et pour ses héritiers. Mais ce que

Michel craignait bien réellement, c'était la nécessité de recourir à des

mesures de rigueur, à des précautions violentes. Pharamond ne s'était

guère trompé. Sir Olliver avait tenté de corrompre l'équipage. Jusqu'où

le mal était-il descendu? et comment faire pour se préserver des

tentatives de cet homme devenu féroce et implacable à force d'ennui?

Pharamond avait suivi du coin de l'oeil l'entretien. Quand il vit le

capitaine se diriger, tout soucieux, vers sa cabine, il s'avança:

--Ah! c'est toi, mon brave, dit Michel.

La familiarité de cet accueil fit comprendre au matelot que le capitaine

rendait hommage à sa perspicacité. Il n'abusa pas de cette découverte et

triompha avec modestie.

--Eh bien! avais-je raison ce matin? demanda-t-il de l'air soumis d'un

homme qui avoue un tort.

--Tu avais raison de m'avertir; mais tu avais tort de soupçonner dans

sir Olliver un espion; ce n'est qu'un fou.

--Merci; je connais les douches qu'il leur faut, à ces fous-là.

--Encore une fois, pas d'imprudence, Pharamond; viens causer; j'ai à te

consulter.

Pharamond rougit jusqu'aux oreilles. Les condescendances du capitaine

étaient les plus grands triomphes qu'il pût ambitionner. Il suivit donc

Michel, et resta deux heures avec lui, enfermé. Le problème était

difficile; mais Michel était rusé. Que fut-il décidé dans ce tête-à-tête

mystérieux? c'est ce que nous saurons bientôt. Constatons seulement

qu'avant de se quitter, les deux marins eurent un accès de rire qui fit

vibrer les cloisons de la chambre. Pharamond riait à faire peur; Michel

riait à faire envie.

--Ah! la bonne farce, disait le matelot en se tapant sur l'estomac, pour

digérer son contentement.

--Comme ce sera amusant à raconter à ma femme et à mes filles, disait le

capitaine; surtout, mon brave, pas un mot!

--Moi parler à ce lord Spleen! merci, je n'ai jamais flatté les Anglais,

et ce n'est pas à mon âge que je commencerai.

--Qu'il ne se doute de rien!

--N'ayez donc pas peur! on sera muet comme une femme morte. Mais

êtes-vous bien sûr, capitaine, que l'affaire ne ratera pas?

--J'en réponds! Assure-toi de quelques hommes pour le moment décisif;

prépare tout ce que je t'ai dit, et, à minuit, attends-moi.

--Comptez sur moi, monsieur Michel.

Pharamond quitta le capitaine dans un état indescriptible. Il murmurait

entre ses dents:

--Ah! goddam, tu veux nous faire chavirer! on t'en donnera du naufrage!

Ah! il te fallait pour rire, simplement, nous voir frétiller dans la

mer! Eh bien! voilà un divertissement de notre façon que tu pourras

savourer à loisir. A-t-il de l'imagination ce capitaine! quel homme!

mais moi, à sa place, j'aurais fait tout bonnement boire milord l'altéré

à la grande tasse. Au lieu de lui mitonner une mystification de premier

ordre, je l'aurais guéri de l'ennui des fièvres chaudes. Enfin, le

capitaine aime mieux nous faire rire; on rira, voilà tout!

Et après une interruption consacrée au tabac, Pharamond reprit en riant:

--Ah! l'on rira, et crânement encore, et on dansera même, quand ce

commissionnaire en ennui ne sera plus à bord! Pour l'argent qu'il a

donné et les petits cadeaux qu'il a faits, plus tard ils serviront à

payer la noce.

Et, les deux mains ouvertes sur les hanches, Pharamond exécuta un

mouvement des pieds, qui passe, dans certains ports de mer, pour un

entrechat.

Sir Olliver était loin de se douter du complot tramé contre lui; il

perdait encore une joie, en ignorant ce danger; l'appréhension lui eût

donné peut-être le semblant d'une émotion. Il fumait, grave comme un

Turc, et peut-être bien ne réfléchissait-il pas plus qu'un disciple de

Mahomet. Cette tristesse sans cause dont il avait fait son régime, sa

température morale, lui paraissant sans issue et sans remède, il ne se

fatiguait pas toujours à la combattre, et avec un abandon qui était,

tout bien considéré, une petite volupté méconnue par lui, il se laissait

aller au bercement de son ennui.

Pharamond avait des démangeaisons horribles de distribuer des coups de

poing; mais il craignait de trahir sa joie. Il allait parler aux

matelots dont il était sûr, et montrait dans sa démarche une légèreté,

une allégresse de jambes qui faisait trembler le navire. Il ne manquait

jamais dans ses promenades de passer devant l'Anglais, et de lui envoyer

un regard sournois, en fredonnant l'air national: _Bon voyage, monsieur

Dumollet!_

L'or de l'enfant d'Albion n'avait pas fait beaucoup de traîtres, à en

juger par l'empressement que tous les matelots, discrètement interrogés,

mirent à entrer dans un complot contre sir Olliver. C'étaient des rires

entrecoupés, des commentaires énergiques, des paroles à faire frémir. Si

on leur eût abandonné le programme du divertissement, les hommes de

l'équipage eussent volontiers suspendu l'Anglais, par les pieds, à une

vergue, pour lui faire rendre la mauvaise humeur qui l'obsédait. Les

plaisants du _Cyclope_ suggéraient des raffinements de Polyphème.

--La couleur de ses cheveux me déplaît, disait l'un; j'ai envie de les

teindre en noir.

--Ils sont si rouges qu'ils pourraient bien brûler, disait un autre.

--Alors, brûlons-les.

Le capitaine Michel avait donné des instructions dont on ne devait pas

se départir, et Pharamond, l'imprésario du petit acte annoncé,

réprimait le zèle des vieux par de gros jurons, et le zèle des jeunes

par de gros coups de poing. On acceptait les uns et les autres en riant.

Le soir vint; un soir parsemé d'étoiles. _Le diable n'avait pas fait du

ciel une écritoire_, comme dit le poëte; mais on eût dit qu'il avait

semé des perles dans un écrin d'azur, pour mettre en campagne tous les

amoureux sublunaires.

Le _Cyclope_ s'avançait doucement vers cette terre inconnue qu'on

appelle la Nouvelle-Guinée. La fortune du capitaine Michel tenait

précisément à des voyages hardis et quelquefois dangereux, dans ces

parages peu explorés, mais que les Anglais commencent à regarder avec

attention. On n'était pas loin du groupe des îles _Arrou_.

Michel, accoudé sur le bastingage, regardait au loin et paraissait

aspirer des parfums. Si familiarisé qu'il fût avec l'aspect de l'Océan,

si blasé qu'il parût sur les effets de la lune, il pensait qu'un si joli

temps serait délicieux à admirer dans son petit jardin, sous sa

tonnelle, entre sa femme et ses deux filles, et il s'imaginait que la

brise lui apportait des odeurs de réséda et de chèvrefeuille. Quand il

aurait bien humé l'air dans son petit jardin, de là-bas, des antipodes,

sa femme viendrait lui frapper sur l'épaule et l'avertir de rentrer,

pour ne pas attraper de rhumes; car bien sûr, rendu à la vie civilisée,

il s'enrhumerait, il participerait à ces bienheureuses infirmités des

gens sédentaires, qui ont le loisir de se soigner.

Hélas! le capitaine se disait que, pour jouir immédiatement, il lui

faudrait percer la terre de part en part et descendre chez lui, comme on

sort d'un puits. Il s'amusait même, par la réflexion, à discuter le

problème de savoir s'il sortirait, le cas échéant, la tête la première

ou les pieds en avant.

Pendant qu'il s'égarait de digression en digression, oubliant un peu la

Papouasie et ses vilains habitants, auxquels il allait donner des

verroteries françaises pour ajouter à leur laideur, il se sentit toucher

à l'épaule. Michel se retourna brusquement. Il n'eût pas été trop

surpris de se trouver nez à nez avec madame Michel, les désirs et les

rêves ayant supprimé la distance.

Mais c'était Pharamond qui, l'oeil brillant et la bouche béante, lui

dit:

--Eh bien! capitaine, vous oubliez l'heure. Il est temps de souper.

Milord a de l'appétit.

--Ah! ah! c'est vrai. Tout est-il préparé?

--Vous verrez!

--Je ne suis pas sans inquiétude, Pharamond. Ce diable d'original

n'aurait qu'à faire quelque coup de sa tête! et si je veux lui donner

une petite leçon, je ne tiens pas à l'exposer à un danger sérieux. Au

surplus, il ne s'agit que de quelques jours d'épreuve!

--Soyez donc tranquille, capitaine; milord Spleen se trouvera là comme

un coq en pâte. Aimez-vous mieux qu'il se livre à quelque sottise dont

nous souffririons tous, le _Cyclope_ tout le premier?

--Le _Cyclope_! qu'il y touche!

--Il y touchera, si vous ne trinquez pas ce soir avec lui.

--Je trinquerai; n'aie pas peur. Tu vois, le ciel nous vient en aide!

--Voilà un temps délicieux pour les promenades. A-t-il de la chance cet

animal-là!

--Et dire qu'il méconnaît son bonheur! Comprends-tu, mon vieux

Pharamond, qu'il est millionnaire, ce coquin-là!

--Mille millions de tonnerres, et il se plaint! je vous le dis,

capitaine, il est incorrigible!

--C'est pour cela qu'il est amusant d'essayer de la correction.

Et Michel, qui dans sa belle humeur se départait, sans y penser, de sa

dignité de commandant, donna une poignée de main à son matelot, et le

quitta pour aller rejoindre sir Olliver. L'Anglais n'avait pas bougé.

Quand il vit venir le capitaine, il leva la tête.

--Il n'est pas onze heures?

--Pas encore, milord; mais je suis beau joueur, et je viens m'acquitter.

--Vous consentez?

--Je consens à vous donner les émotions que vous cherchez, répondit

Michel, qui ne voulait pas se livrer d'avance, ni mentir tout à fait.

--Enfin voilà donc un homme qui me comprend, dit l'Anglais d'un ton

glacial et en serrant avec force la main du capitaine.

Cette façon d'épancher sa reconnaissance en glaçons fit sourire Michel.

--Oui, milord, reprit-il, je consens; je mets une seule condition, c'est

que nous viderons ensemble quelques bouteilles d'excellent vin, que je

ne me soucie pas de voir noyer. La mer boit mal.

--C'est parfaitement raisonné. Monsieur le capitaine, permettez-moi de

vous offrir un cigare.

--Je n'en fume guère, j'ai l'habitude de la pipe; mais puisque c'est la

dernière fois que nous fumons ensemble.....

Et Michel, qui avait beaucoup de peine à garder son sérieux, prit un des

blonds cigares de sir Olliver, et le mit à ses lèvres.

Tout était préparé dans la chambre du capitaine pour un souper. Une

certaine élégance, celle qui tient surtout à l'harmonie des formes

entremêlées de bouteilles bien choisies, étonna sir Olliver. La partie

solide laissait à désirer; mais le capitaine s'excusa.

--Je n'ai pas eu le temps d'écrire à Paris et de prévenir Chevet, dit-il

en montrant un jambon, du fromage et quelques fruits secs.

--Nous n'avons besoin de rien de plus, répliqua courtoisement l'Anglais

qui comptait les bouteilles; le prétexte pour boire est suffisant.

--Eh bien! à table; et faisons peur à vos chagrins! Pourvu qu'ils ne

sachent pas nager, s'écria Michel qui ne se sentait pas d'aise.

--Je ne comprends plus, demanda sir Olliver.

--Parbleu! c'est bien simple: s'ils ne savent pas nager, ils vont être

noyés.

Et le capitaine éclata de rire.

L'Anglais ouvrit la bouche, comme si une douleur aiguë la faisait se

contracter. C'était son sourire à lui.

Les deux convives s'attablèrent. On commença par interroger une

bouteille de tokay.

--Il eût été dommage de perdre un si bon vin, dit l'Anglais, en reposant

son verre vide.

--Il est toujours dommage de perdre l'occasion de trinquer avec un si

charmant buveur, reprit Michel qui flattait sir Olliver.

--Je suis ravi de vous voir revenu à de meilleurs sentiments, monsieur

le capitaine.

--Oh! vous n'êtes pas au bout!

--Vraiment! que me ménagez-vous encore?

--Plus d'émotion que vous ne pouvez en rêver!

--Ne vous gênez pas, j'ai de l'appétit. Ainsi, capitaine, vous

m'abandonnez votre vaisseau?

--Il faut bien faire quelque chose pour vous, dit avec une feinte

soumission le brave Michel qui débouchait sa quatrième bouteille.

L'Anglais était sans défiance. Il tendit son verre, et porta un toast à

madame Michel, à sa famille et aux beaux jours passés du _Cyclope_. Le

capitaine, qui guettait depuis quelques moments l'effet de ces

épanchements réels et symboliques, paraissait enchanté du tour que

prenait l'humeur de sir Olliver. Il se renversa sur sa chaise, alluma sa

pipe avec le tison du cigare, et continua à s'éclairer sur le véritable

caractère de la mélancolie anglaise.

L'île des rêves: Aventures d'un Anglais qui s'ennuie · 第 13 / 51 题