--Pardonnez-moi,--dit-il sur un autre ton,--d’interrompre, un instant,
des propos si agréables; mais je dois à M. de Cogoulin de m’excuser un
tantinet.
Il montra, sur le plat principal, un énorme poisson:
--Voici, monsieur, un marsouin, ou je me trompe fort. Si la tête n’en
est pas de votre côté, servie à part dans le haut bout, n’accusez pas de
cette faute mon ignorance des nouvelles coutumes. Grâce à Dieu, je me
tiens au courant de la mode sur ce point! Mais la pêche, à cause du
mauvais temps, n’a point donné, ces jours-ci; et le poisson que vous
voyez fut tout à l’heure jeté sur le sable, tout frétillant encore, mais
sans tête. La fraîcheur de sa chair et sa rareté nous ont décidés, moi
et mon chef, à vous l’offrir ainsi.
--Ce n’est pas un marsouin,--fit M. Gabaret.
--Qu’est-ce donc alors?--demanda aigrement M. de Chambanne.
--C’est une espèce de marsouin.
--Ah! Gabaret! Marsouin vous-même!--s’esclaffa M. de Cogoulin, qui
buvait courageusement.--Vous êtes bien futé, pour un anthropophage!...
«Un verre de bourgogne, s’il vous plaît!»
On lui apporta son cornet de Murano, rouge de vin.--Il le vida d’une
lampée et le rendit au valet.
Mme de Chambanne trahit de l’impatience. Elle ne quittait pas des yeux
la mer plus sombre de minute en minute.
--Nous voilà bien loin des sirènes,--soupira-t-elle à M. de Kerjan.
--Eh! madame, ce sujet vous tient bien au cœur! Je ne savais pas trouver
ici des rêves si semblables aux miens...
--Oh! pas semblables: pires. Car vous, vous croyez aux sirènes comme à
des symboles, et moi, je crois qu’elles existent, avec leurs cheveux,
leur voix, leurs écailles...
--Plaise à Dieu que non, madame! Les trois sœurs fabuleuses égorgeaient
les matelots, et ce seraient, si elles vivaient, des monstres féroces, à
tuer sans merci!
--Les trois sœurs... Oui, selon l’Odyssée, elles ne sont que trois:
_Ligée_, _Leucoste_, _Parthénope_...
--C’est cela,--répondit M. de Kerjan, un peu interloqué de tant de
connaissances;--mais la légende se charge elle-même de les faire
disparaître. On dit qu’ayant écouté la musique d’Orphée, le dépit les
mua en trois rochers: ces _Galli_ que la nuit efface tout à fait.
--Elles n’étaient que trois seulement,--poursuivit Mme de
Chambanne,--mais (les poètes nous le disent) il en est aussi de
fluviales. Elles habitent les grottes du Rhin...
--Un peu de champagne,--demanda M. de Cogoulin.--Ce poisson-là est
fameux... Eh quoi! Gabaret, vous ne l’estimez pas? Êtes-vous mal en
point?
M. Gabaret, en effet, n’avait plus ses belles couleurs. La patine
bronzée du grand air verdissait à ses joues.
--Çà, qu’avez-vous, monsieur?--s’enquit Mme de Chambanne.
Mais déjà le rude capitaine avait repris son teint.
--Cela n’est rien. C’est passé,--fit-il en souriant.
--Eh bien, mangez! Est-ce que l’espèce de marsouin vous
déplaît?--s’empressa M. de Chambanne.--Voulez-vous y ajouter quelque
épice? deux grains de fenouil? une pincée de coriandre?
--Merci; non, monsieur, merci... A vrai dire, je n’ai plus faim...--Un
peu de rossolis, je vous prie...
--Vous êtes bien raffiné, pour un cannibale!--dit M. de Cogoulin en
éclatant d’un gros rire.--Deux doigts de bordeaux, s’il vous plaît!
Les venaisons du troisième service dessinèrent un rond sur la toile
damassée. Un violent fumet s’en dégagea.
--Des truffes vertes!--admira M. de Cogoulin.--Sommes-nous encore à
Versailles?
--Hélas!--fit M. de Chambanne avec un soupir,--Versailles a du bon, tout
de même. Il y a des jours... voyez-vous...--Et, du bout du doigt,
nerveusement, il se toucha le coin de l’œil.--Cogoulin, racontez-moi ce
qu’on dit à la Cour; cela m’intéresse, tout compte fait.
Alors, tandis qu’ils parlaient jeu du Roi et petit lever, y mettant
l’ardeur attendrie d’un souper finissant,--les deux romanesques, de leur
côté, reprirent le sujet mythologique. M. Gabaret voulut s’en mêler. Il
le fit sans pudeur et lourdement, le rossolis ayant développé en son âme
une fâcheuse disposition naturelle, et le moment venu, croyait-il,
d’être léger.
--Me direz-vous, madame l’amie des sirènes,--fit-il,--me direz-vous
comment elles font l’amour? Prennent-elles des hommes pour maris, ou si
c’est des poissons? Car enfin, m’est avis que ces filles se terminent
mal à propos, et risquent fort, en tant que femmes, de ne jamais
sacrifier à Cupidon, faute d’en posséder le temple, si j’ose dire. Et si
vos naïades se dévergondent avec les cachalots, ah! les polissonnes!
vous en penserez ce qu’il vous plaira, mais ventrebleu, madame...
--Calmez-vous, Gabaret,--dit M. de Kerjan. Et sur ce mot, il lança un
maître coup de pied aux chevilles du capitaine.--Les sirènes, mon cher,
sont immortelles, et n’ont point souci de postérité. Peut-être les
tritons s’en amusent-ils parfois,--je ne sais au juste de quelle
manière. Au surplus, elles s’aiment fraternellement; les poètes
prétendent qu’elles ne se quittent guère et qu’une sirène ne saurait en
apercevoir une autre sans aller la cajoler; dans les opéras, on leur
fait toujours chanter quelque trio; et les peintres se plaisent à les
représenter comme trois Grâces marines enlaçant leur triple caresse.
--Trois doigts de lesbos,--demanda M. de Cogoulin au valet le plus
proche.
--Et pour moi, du chypre!--fit le baron, les pommettes empourprées.--A
la santé d’Athénaïs de Montespan!
Ils burent.
Les fruits avaient remplacé les viandes, et leurs jattes, alternées avec
des compotiers, se déployaient en carré.
Mme de Chambanne était assez prude et craignait les discours licencieux.
Elle s’aperçut qu’ils le devenaient de plus en plus, sur un ton de corps
de garde avec M. Gabaret, et de petite maison avec M. de Cogoulin. Donc,
elle fit en sorte qu’on expédiât vivement les desserts. Puis la
compagnie s’en fut au salon; et Mme de Chambanne, ayant, de ses belles
mains, donné l’hypocras--qui était au vin blanc et au verjus d’oranges
rouges--crut sage de laisser les hommes proférer leurs gaillardises en
liberté. Elle s’esquiva.
* * * * *
Ce salon ne rappelait en rien l’antiquité. Son meuble était récent, et
sur les fenêtres on avait tiré de grands rideaux jaunes, à lambrequin.
M. de Kerjan les écarta; mais à peine avait-il entrevu le paysage bleu,
où les poupes d’or devenaient, sous la lune, des châteaux d’argent,--que
M. de Chambanne lui souffla dans l’oreille, d’une voix tremblante de
larmes et parfumée à l’hypocras:
--Ha! monsieur! laissez cela fermé! Je vous en prie; qu’on s’imagine
être un peu à Versailles!... Tenez, comme ceci, en clignant les cils, on
peut se croire en le boudoir safran de Madame; le bosquet de lauriers se
trouve à gauche, là...; et derrière ce rideau, oyez, monsieur, oyez
gazouiller le jet d’eau du petit bassin octogone!...
--Mais, la mer, monsieur?...--répliqua M. de Kerjan décontenancé.--Les
grandes eaux de Dieu?...
--Ah!--fit l’autre en larmoyant,--la pièce des Suisses est plus
redoutable: mon naufrage s’y est miré. Elle est plus belle aussi,
puisqu’elle n’est pas là...
--Oui, oui,--murmura M. de Cogoulin.--L’exil!... Trop de chagrin!...
--Oui, oui, cornejoseph!--grommela M. Gabaret.--Trop de chypre!...
Et, sans façon, il alluma sa pipe de terre, noire et puante.
On revint à l’hypocras; M. de Chambanne en fit apporter une aiguière.
Puis il pria M. de Cogoulin et M. de Kerjan de lui relater encore
quelque intrigue d’antichambre ou quelque aventure de ruelle. Ils le
mirent au courant des derniers scandales; et lui, paupières closes, les
écoutait en béatitude, donnant la réplique par-ci par-là; et, de temps
en temps, selon qu’une saillie le plongeait dans le rêve ou le rejetait
dans la réalité, un sourire lui venait aux lèvres, ou bien un pleur aux
yeux.
Cependant, M. Gabaret, ennuyé d’entendre ces capitaines babiller comme
deux caillettes, dodelina gentiment du chef et se prit à ronfler.
✱
Il y avait longtemps qu’on s’entretenait et qu’on dormait ainsi, quand
M. de Kerjan vit les grands rideaux fermés s’éclairer d’une lueur
froide, et les fenêtres y projeter l’ombre pâle de leurs croisillons. La
flamme des chandelles blêmit.
--Alerte! messieurs. Voici l’aurore.
Il secoua M. Gabaret, qui, la sueur aux tempes et le pied sur sa pipe
cassée, grognait un songe dans son fauteuil.
L’air du salon était chaud et pesant. Ils éprouvaient cette gêne des
vêtements trop longtemps portés, que laissent les nuits de veille.
M. de Chambanne fit tinter une sonnette. Personne ne vint. Les laquais,
assoupis, jonchaient les banquettes du vestibule. Il fallut les
éveiller. Leur maître ordonna que la chaloupe fût parée. Ensuite, M. de
Chambanne et ses hôtes sortirent, vêtus de longues capes.
Un vent froid gémissait à travers les cyprès. Il était vif, pointu,
chargé de sable, et cingla la fièvre des joues, irritant comme un
soufflet. Les yeux rougis clignotèrent; la chair moite frissonna sous
les manteaux.
On fut bientôt sur la plage.
Pendant la nuit, la mer avait rejeté ses victimes. Des corps jalonnaient
la rive. Certains, déjà, reposaient à quelque distance du flot. Mais
d’autres, encore à demi submergés, s’agitaient à chaque retour de la
vague; et la mer se jouait d’eux, telle une chatte cruelle, obligeant
ces cadavres à répéter, avec des gestes de mannequin, les soubresauts et
les hoquets de leur agonie.
Les quatre hommes passèrent la revue sinistre.
Ci-gisaient, trépassés, l’équipage et les passagers de la frégate
sombrée; plusieurs femmes, un enfant; les uns nus, d’autres habillés de
loques, quelques-uns costumés d’oripeaux voyants, mis en lambeaux--des
baladins sans doute--. Tous verdis et gonflés, ils crispaient des faces
de passion, de terreur ou de rage; et certains laissaient voir un masque
inouï, grimaçant une expression si monstrueuse, que nul vivant,
semblait-il, n’aurait pu l’imiter, ou qu’il en serait mort.
M. de Cogoulin, qui allait de défunt en défunt, reconnut deux de ses
matelots.
--Il en manque deux encore,--fit-il.
--On ne les reverra pas,--répondit M. de Chambanne.--Il est trop tard.
Ici, la mer garde souvent les noyés. Trois pêcheurs ont disparu, l’an
passé. Ils avaient coulé près des îles. Aucun n’a reparu. On dirait
vraiment...
--Venez voir, messieurs, venez!--cria M. de Kerjan.
Il avait devancé les autres, et, penché sur une chose confuse, de la
couleur du sable, il faisait de grands mouvements.
On le rejoignit.
La chose était une morte toute nue, ou plutôt la moitié supérieure d’une
femme horriblement mutilée. Un accident--le choc de deux épaves, sans
doute--l’avait tranchée au ventre, à la hauteur qu’il fallait pour que
ce tronc demeurât pudique en dépit de sa nudité.
Un silence régna. M. de Kerjan exécuta deux signes de croix
énergiquement ponctués.
Il y avait là, devant eux, de quoi les interdire. Cette créature était
bizarre. Son visage exigu sortait d’une chevelure étrangement mal
soignée, bourrue et fauve comme une crinière, où les varechs s’étaient
emmêlés. De petits yeux ronds l’éclairaient encore d’une lumière jaune
qui, vivante, avait à coup sûr étonnamment brillé. Sous les narines,
propres à humer l’air à fortes bouffées, une large bouche découvrait la
mâchoire serrée d’un carnassier, dont les canines démesurées mordaient
la lèvre du bas. Les joues étaient plates et le menton fuyait. Aucune
ride; nul pli ne témoignait, au front de cette femme, qu’elle eût jamais
pensé, ni, à ses lèvres, qu’elle eût jamais souri. Cette figure lisse
n’avait point d’âge, et sa sérénité pouvait passer pour une indifférence
bestiale.
C’était pourtant un être humain. Le torse nerveux, creusant sa taille
avec élégance, et les seins, jolis dans leur petitesse, le prouvaient,
en évoquant l’idée d’une vierge spartiate, habile aux jeux du corps.
Certes, les jambes absentes avaient couru, sauté, bondi! On se les
figurait musclées, sèches et rapides. Pour les bras, ils confirmaient la
supposition d’une athlète. Un duvet rude recouvrait leurs tendons
noueux, et, des aisselles, jaillissaient deux touffes de crins.
Le plus curieux, pourtant, avec les canines, c’était que les mains
fussent palmées jusqu’aux ongles, ceux-là poussés en griffes, durcis et
longs.
Un même hâle brunissait toute la peau.