--Ah! madame! Vous ne sauriez supposer le plaisir d’être attablé à des
nappes semées d’orfèvreries et de mets apprêtés comme de petites
apothéoses! La table et les chaises ne se balancent point au tangage:
volupté! L’horizon de la mer, aperçu dans les fenêtres, n’y monte pas
sans cesse pour s’abaisser constamment: ivresse! A vrai dire, je vois
bien, dans le golfe, nos trois vaisseaux qui chassent sur leurs ancres;
mais leur aspect éloigné nous atteste, du moins, que nous ne sommes pas
à leur bord,--car ayant peine à le croire, nous en quêtons toutes les
preuves...
--Et puis, madame,--fit M. Gabaret,--et puis, vous êtes bien avenante;
et c’est, ne vous déplaise, qu’une hôtesse ne saurait être tout à fait
accueillante avec un vilain museau,--ce qui gâte bien des réceptions,
madame, nonobstant votre révérence.
Mme de Chambanne s’inclina devant le madrigal rustaud. Elle désigna les
navires.
--Est-il donc si pénible de vivre en ces châteaux
dorés?--demanda-t-elle.--Pour moi, je ne me lasserais pas de la mer.
Elle est si captivante!
--Oui,--ricana M. Gabaret,--on en est parfois plus captif que de
raison... Elle m’a joué bien des mauvais tours.
--Madame,--fit M. de Cogoulin, la bouche pleine,--madame, M. Gabaret a
fait douze fois naufrage; et il a mangé de l’homme, à la neuvième, comme
je mange cette cuisse de chapon...
M. Gabaret, sans contredit, répugnait à ce thème de conversation. Il se
renfrogna, et demanda licence de ne pas se servir de fourchette, «cet
ustensile italien n’étant guère en usage chez les Français, hormis
peut-être à la Cour».
--Et vous pouvez croire, madame,--ajouta-t-il,--que je n’ai rien d’un
courtisan, moi qui ai mangé du matelot avec la fourchette du père Adam.
--Enfin, monsieur,--interrogea la baronne,--vous n’aimez pas la mer?
--Que si, madame! comme une maîtresse plus adorée à mesure qu’elle vous
trompe davantage, et que l’on injurie quand on ne la baise point aux
lèvres.
--Et vous, monsieur de Cogoulin?
--Oh! madame, la mer est pour moi le chemin du bâton, et l’étoile de
Saint-Louis est au bout; je l’aime de me rappeler tout cela, en étant un
large ruban de moire bleu clair...
--Et vous, M. de Kerjan?
--Moi, madame, j’y suis attaché pour certaines raisons un peu...
enfantines, qui me rendent cette campagne-ci plus séduisante encore que
les autres. Mais vous ririez de moi, si je vous les disais; souffrez que
je me taise.
--Peste! Des secrets?--fit M. de Chambanne.
--Oh, dites! monsieur!--insista la jeune femme.
Ayant regardé, dans les yeux vastes et liquides, le reflet de
l’invisible océan, M. de Kerjan poursuivit en ces termes:
--Eh bien, voilà:
«Je suis d’un pays où l’on croit moins l’Histoire qu’une légende; les
korrigans y cabriolent à minuit sur la lande, et dans les brouillards
nocturnes il y a des fées qui glissent. Certes, madame, je chéris le
manoir de Kerjan, son rocher, ses vassaux pieux et têtus, et mieux
encore, sans doute, la mère Yvoël, qui est la conteuse la plus bavarde.
Mais j’aime surtout ces farfadets que je n’ai jamais vus et ces dames
insaisissables. Des maîtres m’ont enseigné Rome et la Grèce, la valeur
de César et la sagesse de Périclès; mais je me rappelle davantage
Mercure ou Pallas. Et si je sais encore un peu de grec et de latin, ce
n’est point à cause de Plutarque ni de Tite-Live, mais d’Homère et de
Virgile, que je lis toujours en me divertissant.
«Voilà pourquoi, madame, épris de fable et non de vérité, il m’est doux
de toucher Cérigo, qui fut Cythère,--d’atteindre Candie, qui est en
Crête,--et d’aller, comme l’Ulysse rêveur d’une épopée fantôme, de l’île
de Vénus à l’île de Minos. Ici, je vais regarder aux fontaines si
quelque reflet blond n’y serait pas resté; là, je rechercherai l’antique
labyrinthe. Enfin, me prêtant l’âme d’un dieu ou d’un héros, je me
croirai, selon le cas, Vulcain ou Jupiter, Minotaure ou Thésée, et je
jouerai ce jeu enivrant de revivre ces vies que l’on n’a point vécues.
--Point vécues!--fit Mme de Chambanne.--Qu’en sait-on? Vos croisières ne
vous ont-elles pas montré des choses surprenantes et d’incroyables
épisodes?
--Hélas!--soupira M. de Cogoulin,--elles ne ressemblent guère à des
Énéides, non plus qu’à des Odyssées... Hors la présente!--se récria-t-il
tout à coup.--Encore que je ne sache point si nous soupons chez Calypso
ou chez Didon!
Mme de Chambanne sourit, décidément indulgente.
--Quoi! monsieur,--reprit-elle,--se peut-il, après tant de campagnes sur
l’océan, que vous ne puissiez rapporter comment se coiffent les sirènes?
quelle fanfare sonnent les tritons dans leur coquillage? Ah! vous
mériteriez que je fusse Circé! Vraiment, ces êtres fameux, vous n’en
vîtes jamais?
--Si, madame: en rêve. Il nage dans mes cauchemars un gros triton rouge.
Sa perruque est mise de travers, et il me souffle des injures dans sa
conque de cuivre, qui beugle: «Jean-foutre! Jean-foutre!» toute la nuit.
Madame, cet amphibie est un vilain merle.
--Ne blasphémez pas les demi-dieux,--dit Mme de Chambanne en riant;--la
haine de Neptune vous poursuit déjà...
«Mais vous, monsieur, que pensez-vous des sirènes?
--Je n’en ai jamais vu,--répondit M. Gabaret fort sérieusement.--Mais la
mer est si mystérieuse! On y pêche souvent des poissons inconnus et
monstrueux. Il y en a même, j’imagine, qu’on ne prendra jamais, parce
qu’ils doivent ramper tout au fond, sans pouvoir monter, comme qui
dirait nous autres lourdauds sur le sol.
--Très juste!--s’écria M. de Kerjan.--Car, on peut le dire, madame: pour
les oiseaux et les philosophes, la terre n’est que le fond du ciel, et
les hommes s’y traînent pesamment, avec, au-dessus d’eux, l’océan d’azur
interdit, où passent les nuées ainsi que des remous.
«Quant aux sirènes et quant à moi, je me plais à voir des chevelures
dans les goémons flottants; et lorsque les vagues ont des souplesses de
torses nus, je me garde bien d’y chercher autre chose. Au reste, madame,
si d’aventure les sirènes étaient mieux que des flots cambrés où l’algue
s’échevèle,--c’est _ici_ qu’il faudrait s’en assurer.
«Voyez ces trois îlots; vous les nommez _Galli_; nous traduisons: les
_Coqs_; le nautonier les a baptisés _Petites Bouches_, on ne sait
pourquoi. Mais l’antiquité leur connut un autre nom: les _Sirènes_. Et
j’en possède la raison.»
L’intérêt se peignit aux visages, et l’on se tourna vers les fenêtres.
Entre les obélisques noirs des cyprès, la nuit tombait sur la mer
apaisée, où des moutons blancs se poursuivaient encore. Perdus dans la
brume, les trois écueils se distinguaient à peine; on voyait surtout les
trois taches d’écume que les lames faisaient mousser en s’y brisant.
Maintenant, parmi les plats du deuxième service, ordonnés en losange, la
cire brûlait aux branches des candélabres; et le tableau maritime, que
tous regardaient, paraissait plus bleu dans ce cadre rougeoyant. Les
laquais, eux aussi, cherchaient de l’œil les îles confuses.