--J’aurais bien juré que vous étiez dans votre baronnie du Nivernais...
--Le Roi,--repartit M. de Chambanne,--a bien voulu ne pas imposer à ma
disgrâce une résidence forcée. J’habite là, sur les biens du duc de
Sorrente, à qui mes noces m’ont apparenté. Je loge au milieu de ces
ruines, dans une maison à l’antique, bâtie sur des plans spéciaux
d’après les décombres eux-mêmes. On l’aperçoit d’ici... dans les cyprès,
là... au bout de ma canne.--J’ai vu de ma fenêtre vos ennuis, dont je me
suis affligé, et votre pavillon, qui me les a fait déplorer davantage...
--Bagatelle,--dit M. Gabaret;--le mal est insignifiant.
--Je bénis donc cet incident anodin qui va permettre à Mme de Chambanne
et à moi de vous donner l’hospitalité. J’étais venu vous prier à souper,
messieurs, et vous offrir d’user de mon logis selon votre bon plaisir.
--Nous lèverons l’ancre demain, à la pointe du jour,--répondit M. de
Kerjan.--Rien ne s’oppose donc, monsieur, à cette joie que vous nous
apportez si courtoisement.
Mais,--balbutia M. Gabaret en lorgnant le costume de satin rose,--mais,
je n’ai, dans mon porte-manteau, que buffle et gros drap... puis-je...
--De grâce, monsieur,--se récria M. de Chambanne,--ne me faites pas la
honte de parler ajustements. Vous voyez bien que je suis accoutré à la
façon de mon grand-père!...
✱
La maison de M. de Chambanne était peu vulgaire et témoignait d’un goût
fantasque. Édifiée sur une colline, elle ressemblait aux temples romains
qu’on ne voit plus dans leur entier, sinon aux estampes. M. Gabaret a
dit qu’elle avait l’air d’une ruine toute neuve.
* * * * *
La compagnie pénétra dans la salle des repas entre les deux valets qui
venaient d’en ouvrir la porte.
M. de Cogoulin eut tout de suite l’assurance d’une bonne chère sur de la
vaisselle plate, et de fines boissons dans de la verrerie vénitienne. La
table, en effet, qu’on avait dressée là, promettait les derniers
raffinements de la gastronomie. Sur un dressoir, des tonnelets en bois
de cèdre et de santal contenaient les vins, prêts à couler de robinets
vermeils. Devant chaque baril, cinq calices de cristal, côte à côte,
enguirlandaient leurs transparences de festons et de fleurs fragiles.
M. de Chambanne plaça M. de Cogoulin près de la baronne, dans le haut
bout. Par les fenêtres, au delà d’une terrasse de marbre et derrière la
colonnade obscure des cyprès, on y découvrait la mer. Elle montait comme
une grande muraille bleue, mouvante dans le bas, impassible à la crête.
Les trois navires y semblaient peints en miniature, et les trois flots
paraissaient tout près.
Aux murs de la chambre, sur un fond rouge sombre, des fresques faisaient
gambader quelques farandoles antiques--frises profanes et sacrées--en
des postures oubliées; les jambes nues des danseuses battaient des
cadences perdues; on les regardait sans comprendre. Au dire de M. de
Chambanne, c’étaient là des imitations exactes, copiées dans le palais
de Tibère. M. de Kerjan les loua sans réserve.
--Pourquoi faut-il que ces danses nous soient à jamais
étrangères?--dit-il,--et quel ennui d’ignorer toujours la mélodie que,
pour les scander, ces joueuses de flûte, muselées du bâillon, tiraient
de leur double flageolet!
Mme de Chambanne lui répondit que chaque ballerine de la peinture
accomplissait un temps différent de la même courante, laquelle devenait,
par cela même, facile à reconstituer.
--Pour la musique,--ajouta-t-elle,--n’est-il point aisé de l’imaginer,
si l’on connaît le pas qu’elle devait solliciter? C’est, bonnement,
découvrir la cause par l’effet. Écoutez...
Elle fit un signe.
Alors, le son d’un chalumeau s’éleva du jardin. Il geignait une mélopée
d’Orient que, bizarrement, rythmaient un tambourin à crotales et des
sistres.