M. Gabaret jurait toujours.

Enfin, une aurore aux doigts livides révéla, comme à contre-cœur, le

voisinage d’une frégate vers tribord et, vers bâbord, la proximité de

trois écueils. Derrière ceux-ci, à un mille marin, une côte se

prolongeait.

On évita les rochers à grand’peine. La _Sirène_ pensa même y rester;

mais M. de Cogoulin, voyant l’échouage imminent, ordonna le coup de

barre intrépide qui la sauva. Par malheur, le bond que fit le navire

jeta par-dessus bord quatre matelots, et, en retombant, son étrave

heurta violemment l’étambot de la frégate. Le petit bâtiment s’ouvrit,

et l’on eut la douleur de le voir couler bas, sans que la furie des

lames permît d’en essayer le sauvetage.

Il était prudent, vu l’insuffisance du gréement, de ne pas s’obstiner

contre la nature, et de mesurer le dommage à loisir. Le cap fut donc mis

sur la terre. On fit le point: ceci se passait à la hauteur de Caprée,

en face du golfe de Salerne, et les trois îlots étaient les Petites

Bouches.

Au bout d’une heure, les vaisseaux, alignés, mouillaient dans une anse

paisible, la proue tournée vers la haute mer; et leurs capitaines,

embarqués dans un canot, pouvaient en faire le tour et visiter l’éperon

défoncé de la _Sirène_.

Seule, la poupée de bois peint avait souffert de l’accident. Elle était

décapitée, manchote du bras gauche, meurtrie de horions à son torse de

femme et à sa queue de poisson. Ses plaies humaines et ses blessures

animales montraient les fibres sèches d’un hêtre. La bûche renaissait de

la nymphe.

M. Gabaret, cependant, consigna ce triste détail: une tache de sang

éclaboussait la poitrine de l’effigie. L’un des quatre matelots, sans

doute, s’était raccroché là, mais la collision l’avait écrasé contre le

sein de la sirène.

M. de Cogoulin sourit malgré tout: voilà qui ne ralentirait point la

marche de son navire. Il parla même d’appareiller sur-le-champ. M.

Gabaret l’en dissuada sur l’assurance que la mer serait clémente le

lendemain, et qu’on la reprendrait plus avantageusement dès l’aube avec

les équipages reposés. M. de Kerjan émit la même opinion.

--Ne pourrions-nous passer cette journée à terre?--demanda-t-il.

--Parbleu!--s’écria M. Gabaret.--C’est peut-être la dernière fois que

nous tâterons le sol, et, pour ma part, je le piétinerai sans rechigner!

--Soit,--fit M. de Cogoulin.--Au surplus, la côte de Salerne est

charmante et curieuse, car les orangers y poussent parmi les ruines

romaines. Je l’ai parcourue jadis. De nobles Napolitains y possèdent

quelques villas propres à recevoir des officiers de Sa Majesté.--Allons

nous vêtir plus galamment.

Mais, comme le canot, en contournant la _Sirène_, passait en vue du

rivage:

--Sangdieu!--s’exclama M. Gabaret.--Quel est ce _Bucentaure_? et que

fait le Doge par ici?...

Une chaloupe venait à eux, laissant traîner dans l’eau, assez vainement,

des tapis multicolores. Les rameurs portaient livrée et cadençaient

l’aviron fort proprement. Sous le tendelet, un personnage de belle mine

était assis. M. de Cogoulin remarqua son costume rose et miroitant:

«Voilà cinq ans, pensa-t-il, cet habit-là eût été de suprême élégance.

Il est singulier qu’un homme aussi bien mis le soit à l’ancienne mode...

Mais, je reconnais ce nez-là!... Eh oui! c’est Chambanne!...»

L’autre s’avançait toujours. Quand il fut assez près:

--Messieurs,--dit-il en saluant,--permettez-moi de... Ah! Cogoulin!

Cogoulin céans! Quel heureux sort!... Accostez donc, vous autres!

Et il sauta légèrement sur le canot, en s’aidant d’une longue canne.

Le voyage immobile, suivi d'autres histoires singulières · 第 23 / 34 题