La fin de l’aventure, messieurs, vous la connaissez mieux que moi.»

✱

M. Archibald Clarke avait cessé de parler. Bouche bée, nous le

regardions finir son dernier _claro_ et son dernier gobelet de liqueur.

Grâce à lui, le niveau des cigares avait baissé dans la boîte; et dans

la bouteille, le cylindre de whisky, peu à peu raplati, était devenu un

disque très mince, comme une rondelle fluide. Nous avions fréquemment

interrompu M. Clarke de «Ha!» et de «Ho!» admiratifs; j’avais dû, à

plusieurs reprises, l’aider à découvrir les termes qui lui échappaient;

et l’honorable victime avait profité de ces nombreux répits pour abuser

de tabac et d’alcool avec une sorte d’ostentation bizarre.

Gaétan ouvrait de grands yeux et il inspectait sans se gêner l’unique

survivant d’une équipée aussi incroyable. M. Clarke se leva de sa chaise

et fut s’accouder à l’un des hublots. Leurs petites lucarnes rondes

s’alignaient aux lambris de la salle à manger, comme autant de marines

peintes en médaillons; mais c’étaient là de piteuses toiles, c’étaient

des circonférences qui découpaient la mer unie et le ciel vide, pour les

ramener à des cercles géométriques et plats, que l’horizon tranchait en

deux segments, l’un vert et l’autre bleu. L’Américain déclara que «ça

n’était pas joli».

--Eh ben, mon vieux!... Eh ben!...--murmura Gaétan, qui ruminait les

exploits des Corbett.

--En sorte, monsieur,--dis-je au bout d’un instant à M. Clarke,--en

sorte que votre sœur et le nègre sont morts?...

--C’est à peu près certain,--répondit-il.

Et M. Clarke jeta dans l’Océan le bout de son cigare éteint, comme si la

fortune d’Ethel Corbett, le sort de Jim et la destinée du mégot eussent

pesé du même poids sur son âme flegmatique.

--Oh! vous savez!--fit-il,--les noirs... Pouah! quelle sale race!...

Quant à ma sœur, hum!... La pauvre fille avait parfois de ces

mesquineries!... Cette histoire d’héritage! on ne peut pas se faire une

idée... Mais à quoi bon radoter là-dessus?... Bah!...

Ceci nous replongea dans la silencieuse contemplation de l’individu.

--Monsieur,--lui demandai-je enfin,--pourriez-vous m’expliquer ceci:

«Quand l’_Aérofixe_ a traversé l’atmosphère, au-dessus de l’_Océanide_,

j’ai remarqué certaine étrangeté à propos du sifflement.

«Le premier jour, il a commencé de se faire entendre (je me garde de

dire: après l’apparition de l’engin--dont la lueur ne s’apercevait pas à

longue distance) mais bien après l’instant probable où, invisible

encore, il était sorti de l’horizon. Et l’_Aérofixe_, au contraire,

avait déjà plongé derrière l’ouest, que le bruit de son passage sifflait

toujours.

«La seconde fois, il y avait coïncidence approximative de durée entre

l’audition de votre appareil et l’arc-en-ciel qu’il aurait décrit tout

entier sans la catastrophe...»

Clarke, ayant réfléchi, démontra:

--C’est fort simple, monsieur Sinclair. Le premier jour, arrivés à la

hauteur de l’_Océanide_, nous ralentissions à peine, et notre vitesse

était supérieure à celle du son, de 46 mètres 66 par seconde... Vous y

êtes?... Le second jour, notre ralentissement, plus accentué, devait

égaliser les deux rapidités... Désirez-vous le détail des opérations?

--Inutile.

--C’est, du reste, un problème d’école primaire: Étant donné un train,

etc...

--Mais, saperlotte!--s’écria Gaétan,--avec vot’facilité d’compréhension,

qui n’me paraît pas ordinaire, il n’est pas possible que vous n’puissiez

pas nous donner quelques tuyaux sur l’_Aérofixe_... Les accumulateurs

légers, par exemple?...

--J’ai dit tout ce que je sais,--répondit Clarke,--et si je vous l’ai

confié (sous le sceau du secret) c’est que vous m’avez tiré de l’eau, et

que votre insistance à connaître mon histoire demandait satisfaction.

Encore une fois, les parties vives du moteur, ses organes intéressants,

m’étaient cachés. Nulle circonstance ne m’a permis de les entrevoir ni

de les supposer. Peut-être, de certaines remarques faites dans la

cabine, un savant, un ingénieur eût-il déduit le contenu des chambres

closes et la combinaison particulière des gyroscopes... J’en suis, pour

ma part, incapable; et la leçon, volontairement succincte, de ma pauvre

sœur, je ne l’ai bien saisie qu’en raison même de sa simplicité et parce

que je possède,--comme tout le monde en notre siècle de sports,--les

éléments de la mécanique. Si j’ai retenu quelques chiffres avec assez

d’aisance et de certitude, n’allez pas en charger ma science, qui est

nulle, et veuillez l’attribuer à mon état de comptable, dont j’ai hâte

de retrouver l’exercice avec ses joies casanières, mais ponctuelles.

Ayant dit ces sages paroles, M. Clarke se tut derechef. Et malgré nos

instances, il ne voulut jamais revenir sur l’étonnante sortie de

l’_Aérofixe_, prétendant qu’elle lui rappelait de fâcheuses situations.

* * * * *

Jusqu’à notre arrivée au Havre, où M. Clarke prit congé de nous, il faut

bien reconnaître qu’il garda le silence le plus farouche, non seulement

à propos du voyage immobile, mais encore sur tous les autres sujets.

Nous eûmes beaucoup de peine à lui arracher quelques détails concernant

Trenton, l’industrie des câbles et sa chère maison Roebling Brothers.

Encore ne s’adressait-il qu’à moi. Gaétan lui déplaisait, la chose était

visible; et, tant que la fatalité l’obligea de fréquenter son hôte, M.

Clarke fit montre envers lui d’une gratitude polie, mais remarquablement

laconique.

Dès que l’_Océanide_ eut rangé le quai de débarquement, M. Clarke, ayant

refusé les subsides que Gaétan s’offrait à lui prêter pour rejoindre sa

patrie, nous salua d’une courbette et franchit la passerelle en courant.

Le résultat de son départ fut--naturellement--de mettre M. Clarke au

rang des souvenirs, des idées. Un absent n’est plus qu’une pensée; et,

comme tel, son être, simplifié, schématisé, essentiel, nous apparaît

avec ses caractéristiques violemment ressorties, à la façon d’un

personnage de théâtre. Les morts et les voyageurs, il semble qu’on les

regarde de très loin; de leurs nuances et de leurs formes, on ne voit

qu’une seule couleur, dominante et qu’une silhouette, souvent

caricaturale. M. Clarke revêtit dans notre mémoire l’aspect d’un

fantoche extraordinaire. L’excentricité du bonhomme nous creva les yeux,

comme on dit. Maintenant, qu’il n’était plus là, témoin palpable de la

merveilleuse aventure, son récit nous semblait un rêve, et lui-même une

hallucination.

Je proposai--un peu tard--une enquête à bord. On y procéda. Elle fut

menée sans beaucoup de méthode, et n’aboutit qu’à exaspérer notre

curiosité. L’unique enseignement qu’elle nous procura était relatif aux

pourboires. Avant de partir, M. Clarke en avait distribué à l’équipage

et à la domesticité:--ils étaient magnifiques... Ce caissier gaspillant

tout le contenu de son porte-monnaie en largesses de nabab, cela

constituait déjà nous ne savions quelle charge contre lui. Mais ce n’est

pas tout! ces gratifications, il les avait payées,--lui, Américain venu

tout droit de Pensylvanie,--il les avait payées en billets de banque et

en louis de France!...

Le train de Paris m’emporta, l’imagination pleine de cette affaire,

tandis que Gaétan roulait en automobile vers son château de

Vineuse-sur-Loire.--Sans y employer plus d’encre que n’en mérite

l’incident, je dois enregistrer la sotte altercation qui précéda nos

adieux, et qui, faisant de notre séparation momentanée une brouille

irrévocable, m’autorise à peindre tel qu’il est Monsieur le baron Gaétan

de Vineuse-Paradol. S’il le trouve mauvais, qu’il le dise: je suis à ses

ordres.

Mais laissons là ce triste sire. Et revenons à notre sujet.

Quelques semaines après mon retour, je possédais un petit dossier

touchant M. Clarke et les événements préliminaires à sa chute dans

l’Atlantique.

On y feuilletait, d’abord, des coupures de journaux et des bulletins

d’observatoires, notant les pluies d’étoiles filantes des 19, 20 et 21

août et le passage d’un bolide à travers le ciel d’Europe pendant la

nuit du 19 au 20.

Ensuite, on pouvait lire, traduites à mon usage, plusieurs attestations

de correspondants italiens, espagnols et portugais, demeurant sur le 40e

parallèle et qui certifiaient avoir passé au dehors la nuit du 20 au 21

août, sans remarquer de lueur anormale, sans entendre de sifflement

insolite.

Qu’ils n’aient rien vu, c’est assez naturel: Mme Corbett supprimait la

lumière électrique au-dessus des continents. Mais qu’ils n’aient rien

entendu... qu’en pensez-vous?--Or, sur le chapitre de ces dépositions,

il importe de garantir l’absolue bonne foi de leurs signataires. Voici,

en effet, la source de mes documents:

L’un de mes neveux reçoit une petite revue mondiale, imprimée en

diverses langues. C’est l’organe d’un club international des plus

recommandables. Ses abonnés, polyglottes, se plaisent à échanger toute

sorte de choses, depuis les cartes postales illustrées jusqu’à de

certains poèmes que jamais rien n’illustrera. Je devais à l’obligeance

de mon neveu les rapports d’Italie, d’Espagne et de Portugal, comme

d’ailleurs toute la fin du dossier.

C’était encore des traductions de lettres, mais de lettres envoyées de

Philadelphie et de Trenton. Elles formaient contre M. Clarke un faisceau

de témoignages accablants.

Certes, il y avait à Philadelphie un Fairmount Park, et dans Fairmount

Park, à l’ouest de la Schuylkill River, un Belmont, avec une plaine

entourée de collines «fort bien disposée pour le lancement d’un

aéroplane», observait l’aimable informateur.--Mais les Corbett

n’existaient pas.

A Trenton, parmi les manufactures de pots et les fabriques--moins

honnêtes--de scarabées égyptiens, on connaissait l’usine de

câbles Roebling Brothers; et même chacun la tenait en grande

considération.--Mais nul caissier de l’établissement ne répondait au

prénom superbe, au nom lumineux et sec d’Archibald Clarke.

Notre homme était redevenu «le sinistré», «l’inconnu», «le naufragé»...

Sa longue narration ne m’avait fourni à son sujet qu’une épithète

nouvelle, de taille à le désigner avec justesse mais sans précision: «le

menteur».

* * * * *

Des mois s’écoulèrent sans que j’apprisse rien du pseudo Clarke. Et je

me perdais en conjectures à son égard, lorsqu’avant-hier le facteur

m’apporta le billet suivant. Il était cacheté sous deux enveloppes.

L’enveloppe extérieure, en plus de l’adresse et de l’affranchissement,

portait le timbre humide du bureau de poste nº 106, place du Trocadéro.

L’enveloppe intérieure montrait une deuxième suscription tracée d’une

autre main, qui avait écrit la totalité du billet.

A MONSIEUR GÉRALD SINCLAIR

Homme de lettres.

212, avenue Armand-Fallières.

Le voyage immobile, suivi d'autres histoires singulières · 第 10 / 34 题