Cher Monsieur,
Je viens très humblement vous prier d’excuser ma conduite à bord de
l’_Océanide_. Vous devez savoir depuis longtemps que j’y donnai la
comédie, et vous me traitez avec raison de malotru. Cependant,
Monsieur, que j’eusse préféré garder le silence! et pourquoi
m’avez-vous obligé de parler, vous et surtout M. de Vineuse-Paradol,
vous mes sauveurs, dont c’était le droit de tout connaître et le
devoir de ne rien demander?
Non, Monsieur, je ne suis pas le caissier américain Archibald Clarke.
Je suis ingénieur, Français, et l’appareil que j’expérimentais,
l’heureuse nuit de notre rencontre, n’était pas _précisément_ un
aérofixe. Oh! j’aurais pu vous dénombrer tous ses organes, pièce à
pièce, jusqu’à la moindre goupille... Ma découverte est si capitale et
si simple à la fois, que j’ai mieux aimé vous berner _partiellement_
que d’en risquer la gloire dans une confidence irréfléchie. Quels
hommes étiez-vous? Je l’ignorais. Certes, vous m’aviez conservé
l’existence! Mais, Monsieur, si l’acte de repêcher son pareil trahit
des sentiments fort méritoires, il ne prouve, en tout cas, ni la
discrétion du sauveteur, ni même sa probité... Ajoutez-y que les
manières et le ton de M. de Vineuse sentent leur malandrin d’une
lieue; que vous pouviez parfaitement m’avoir dupé sur vos
états-civils; et que, dans le cas opposé, nul n’est plus potinier
qu’un milliardaire désœuvré, ni plus bavard qu’un romancier en quête
de copie. Est-ce vrai?...--Ne m’en veuillez pas de ma franchise
actuelle, Monsieur, plus que de mon ancienne dissimulation. Celle-ci
s’imposait, comme celle-là est nécessaire; et toutes deux se
justifient l’une l’autre.
S’il vous paraît surprenant que j’aie si vite combiné ma petite fable,
vu le peu de temps dont je disposais avant de la débiter, je vous
dirai combien je fus secouru, dans cette occurrence, par le grand fond
de vérité qu’elle renferme. Quant au reste--la part légendaire--il me
serait difficile de débrouiller, dans leur ensemble, quelles suites
ténues de raisonnements, quelles infimes associations d’idées me l’ont
fait machiner. C’est d’abord, je crois, ce hasard béni d’un météore
ayant passé la veille au-dessus de votre bateau et dans certaines
circonstances que le besoin de généraliser--si humain, cher
Monsieur!--vous a fait assimiler aux conjonctures de mon arrivée. Le
gouvernail réparé de l’_Océanide_ engendra le gouvernail brisé de
l’_Aérofixe_. Votre séjour en un point du 40e parallèle n’a pas laissé
non plus que d’influer sur la direction de ma fantaisie. Mais, chose
curieuse! ce fut la plus insignifiante, la plus incidente de vos
phrases, qui l’orienta surtout vers l’idée mirifique d’un voyage sur
l’aile de la nuit. Je veux parler de cette mention que vous fîtes de
vos repas nocturnes, lesquels ressemblaient chacun à des soupers...
Laissez-moi vous confier, aussi, l’assurance où je me sentis de n’être
point réfuté, à bord de l’_Océanide_, par les plus savants du bord: un
écrivain de contes délicieux mais frivoles, un gommeux quelconque et
cet excellent capitaine, M. Duval, qui traita de ferraille sans valeur
la substance de mon véhicule.
Pour localiser l’unique scène exigeant un décor et sa description,
j’ai choisi Philadelphie, où mes affaires me conduisent souvent; et je
me suis prétendu natif de là-bas, afin de profiter des longueurs et
des temps que laisse à l’orateur l’emploi d’une langue inusitée.
Ici, vous vous demandez comment j’ai flairé votre ignorance de
l’anglais?... Voyons, cher Monsieur, en présence d’un inconnu qui ne
répond rien aux questions formulées en français, et qui semble ne pas
les comprendre,--n’use-t-on pas de tous les dialectes qu’on bredouille
plus ou moins? Or, vous ne m’avez interrogé qu’en français...
Vous le voyez, Monsieur, j’étais armé de pied en cap. Et j’ai poussé
le scrupule de la mise en scène jusqu’à boire trop de whisky, pour
mieux confirmer l’épisode du brandy, et jusqu’à fumer trop de cigares,
à l’effet de me donner soif... Aussi mon subterfuge a-t-il réussi.
Vous m’avez cru.
Mais n’allez pas vous traiter vous-même de gobe-mouches. De plus
avertis m’auraient écouté sans défiance et jusqu’au bout; car il
arrive chaque jour des événements impossibles au point de vue
scientifique. Toutes les fois qu’un chat, tombé d’une gouttière, se
reçoit sur ses quatre pattes,--ce chat, Monsieur, brave impertinemment
le théorème des aires. Ce qu’il a fait ne peut pas être fait; la
Science le lui défend; de même que, par la formule de Newton sur la
résistance du vent, elle interdit aux oiseaux de voler.
Ne vous tenez donc pas rigueur de votre crédulité. Et ne m’en veuillez
pas non plus, malgré mes torts! Considérez que, pour les reconnaître,
je n’ai pas attendu de les pouvoir entièrement réparer au moyen d’une
confidence totale. Cela viendra. La raison qui me permet de vous
écrire aujourd’hui n’est autre que l’achèvement d’un nouvel aviateur
construit sur les plans du Nº 1, perdu en mer. Les indiscrétions ne
pourraient me nuire, à présent. La machine est prête à s’envoler. Dans
quelques jours, vous apprendrez, avec mon triomphe, qui je suis et ce
qu’il est, lui, mon ballon! Et quand vous lirez, dans les journaux
enthousiastes, le compte-rendu de ma véritable expérience... alors,
Monsieur! _alors, vous serez incrédule_; CAR ELLE SERA PLUS
MERVEILLEUSE ENCORE QUE TOUT LE VOYAGE IMMOBILE.
Je vous réserve l’étrenne de mes vraies impressions. Vous pourrez en
confectionner quelque récit des plus attachants. Mais d’ici que vous
me fassiez l’honneur de les rédiger, cher Monsieur, je vous autorise
bien volontiers à publier le petit roman que j’ai eu l’audace de vous
narrer,--si toutefois vous le jugez propre à divertir vos lecteurs.
C’est fait.