Paris (XVe)

Cher Monsieur,

Je viens très humblement vous prier d’excuser ma conduite à bord de

l’_Océanide_. Vous devez savoir depuis longtemps que j’y donnai la

comédie, et vous me traitez avec raison de malotru. Cependant,

Monsieur, que j’eusse préféré garder le silence! et pourquoi

m’avez-vous obligé de parler, vous et surtout M. de Vineuse-Paradol,

vous mes sauveurs, dont c’était le droit de tout connaître et le

devoir de ne rien demander?

Non, Monsieur, je ne suis pas le caissier américain Archibald Clarke.

Je suis ingénieur, Français, et l’appareil que j’expérimentais,

l’heureuse nuit de notre rencontre, n’était pas _précisément_ un

aérofixe. Oh! j’aurais pu vous dénombrer tous ses organes, pièce à

pièce, jusqu’à la moindre goupille... Ma découverte est si capitale et

si simple à la fois, que j’ai mieux aimé vous berner _partiellement_

que d’en risquer la gloire dans une confidence irréfléchie. Quels

hommes étiez-vous? Je l’ignorais. Certes, vous m’aviez conservé

l’existence! Mais, Monsieur, si l’acte de repêcher son pareil trahit

des sentiments fort méritoires, il ne prouve, en tout cas, ni la

discrétion du sauveteur, ni même sa probité... Ajoutez-y que les

manières et le ton de M. de Vineuse sentent leur malandrin d’une

lieue; que vous pouviez parfaitement m’avoir dupé sur vos

états-civils; et que, dans le cas opposé, nul n’est plus potinier

qu’un milliardaire désœuvré, ni plus bavard qu’un romancier en quête

de copie. Est-ce vrai?...--Ne m’en veuillez pas de ma franchise

actuelle, Monsieur, plus que de mon ancienne dissimulation. Celle-ci

s’imposait, comme celle-là est nécessaire; et toutes deux se

justifient l’une l’autre.

S’il vous paraît surprenant que j’aie si vite combiné ma petite fable,

vu le peu de temps dont je disposais avant de la débiter, je vous

dirai combien je fus secouru, dans cette occurrence, par le grand fond

de vérité qu’elle renferme. Quant au reste--la part légendaire--il me

serait difficile de débrouiller, dans leur ensemble, quelles suites

ténues de raisonnements, quelles infimes associations d’idées me l’ont

fait machiner. C’est d’abord, je crois, ce hasard béni d’un météore

ayant passé la veille au-dessus de votre bateau et dans certaines

circonstances que le besoin de généraliser--si humain, cher

Monsieur!--vous a fait assimiler aux conjonctures de mon arrivée. Le

gouvernail réparé de l’_Océanide_ engendra le gouvernail brisé de

l’_Aérofixe_. Votre séjour en un point du 40e parallèle n’a pas laissé

non plus que d’influer sur la direction de ma fantaisie. Mais, chose

curieuse! ce fut la plus insignifiante, la plus incidente de vos

phrases, qui l’orienta surtout vers l’idée mirifique d’un voyage sur

l’aile de la nuit. Je veux parler de cette mention que vous fîtes de

vos repas nocturnes, lesquels ressemblaient chacun à des soupers...

Laissez-moi vous confier, aussi, l’assurance où je me sentis de n’être

point réfuté, à bord de l’_Océanide_, par les plus savants du bord: un

écrivain de contes délicieux mais frivoles, un gommeux quelconque et

cet excellent capitaine, M. Duval, qui traita de ferraille sans valeur

la substance de mon véhicule.

Pour localiser l’unique scène exigeant un décor et sa description,

j’ai choisi Philadelphie, où mes affaires me conduisent souvent; et je

me suis prétendu natif de là-bas, afin de profiter des longueurs et

des temps que laisse à l’orateur l’emploi d’une langue inusitée.

Ici, vous vous demandez comment j’ai flairé votre ignorance de

l’anglais?... Voyons, cher Monsieur, en présence d’un inconnu qui ne

répond rien aux questions formulées en français, et qui semble ne pas

les comprendre,--n’use-t-on pas de tous les dialectes qu’on bredouille

plus ou moins? Or, vous ne m’avez interrogé qu’en français...

Vous le voyez, Monsieur, j’étais armé de pied en cap. Et j’ai poussé

le scrupule de la mise en scène jusqu’à boire trop de whisky, pour

mieux confirmer l’épisode du brandy, et jusqu’à fumer trop de cigares,

à l’effet de me donner soif... Aussi mon subterfuge a-t-il réussi.

Vous m’avez cru.

Mais n’allez pas vous traiter vous-même de gobe-mouches. De plus

avertis m’auraient écouté sans défiance et jusqu’au bout; car il

arrive chaque jour des événements impossibles au point de vue

scientifique. Toutes les fois qu’un chat, tombé d’une gouttière, se

reçoit sur ses quatre pattes,--ce chat, Monsieur, brave impertinemment

le théorème des aires. Ce qu’il a fait ne peut pas être fait; la

Science le lui défend; de même que, par la formule de Newton sur la

résistance du vent, elle interdit aux oiseaux de voler.

Ne vous tenez donc pas rigueur de votre crédulité. Et ne m’en veuillez

pas non plus, malgré mes torts! Considérez que, pour les reconnaître,

je n’ai pas attendu de les pouvoir entièrement réparer au moyen d’une

confidence totale. Cela viendra. La raison qui me permet de vous

écrire aujourd’hui n’est autre que l’achèvement d’un nouvel aviateur

construit sur les plans du Nº 1, perdu en mer. Les indiscrétions ne

pourraient me nuire, à présent. La machine est prête à s’envoler. Dans

quelques jours, vous apprendrez, avec mon triomphe, qui je suis et ce

qu’il est, lui, mon ballon! Et quand vous lirez, dans les journaux

enthousiastes, le compte-rendu de ma véritable expérience... alors,

Monsieur! _alors, vous serez incrédule_; CAR ELLE SERA PLUS

MERVEILLEUSE ENCORE QUE TOUT LE VOYAGE IMMOBILE.

Je vous réserve l’étrenne de mes vraies impressions. Vous pourrez en

confectionner quelque récit des plus attachants. Mais d’ici que vous

me fassiez l’honneur de les rédiger, cher Monsieur, je vous autorise

bien volontiers à publier le petit roman que j’ai eu l’audace de vous

narrer,--si toutefois vous le jugez propre à divertir vos lecteurs.

C’est fait.

Le voyage immobile, suivi d'autres histoires singulières · 第 11 / 34 题