Quand donc finira votre absence? Passerez-vous encore aujourd’hui sans
revenir à Lisbonne, et ne vous souvenez-vous point qu’il y a déjà deux
jours que vous êtes parti? Pour moi, je pense que vous avez envie de me
trouver morte à votre retour; et c’est moins pour accompagner le Roi à
la visite des vaisseaux que vous avez quitté la Cour que pour vous
défendre d’une maîtresse incommode. En effet, je le suis au dernier
point, il faut en tomber d’accord; je ne suis jamais contente ni de vous
ni de moi-même. Une absence de vingt-quatre heures me met à la mort, et
ce qui seroit un excès de félicité pour une autre n’en est pas toujours
une pour moi. Tantôt il me semble que vous n’en avez pas assez, d’autres
fois je vous en trouve tant que je crains de ne la pas faire toute
seule; et il n’y a pas jusques à mes transports qui ne me chagrinent,
quand je crois m’apercevoir que vous ne les remarquez pas assez bien.
Vos distractions me font peur; je voudrois vous voir tout renfermé dans
vous-même lorsque j’y fais tout ce qui s’y passe, et quand vous manquez
à en sortir pour examiner mes emportemens, vous me mettez au désespoir.
Je ne suis pas sage, je l’avoue, mais le moyen de l’être et d’avoir
autant d’amour que j’en ai? Je sais bien qu’il seroit de la raison
d’être en repos au moment que j’écris. Vous n’êtes qu’à deux pas de la
ville, votre devoir vous y retient, et la maladie de mon frère m’auroit
empêchée de vous voir depuis que vous êtes absent; de plus, il n’y a
point de femmes où vous êtes, et c’est une grande inquiétude hors de mon
cœur. Mais, hélas! qu’il y en est resté d’autres, et qu’il est vrai
qu’une amante se fait des tourmens de toutes choses quand elle aime
autant que je fais! Ces armes, ces vaisseaux, cet équipage de guerre,
vont vous désaccoutumer des plaisirs pacifiques de l’amour. Peut-être à
l’heure qu’il est, vous envisagez le moment de notre séparation comme un
malheur infaillible, et vous commencez à donner des raisons à votre cœur
pour l’y faire résoudre. Ah! la vue des plus grandes beautés de l’Europe
ne seroit pas si funeste pour moi que celle de nos canons, s’il est vrai
qu’ils produisent cet effet sur votre esprit. Ce n’est pas que je
veuille combattre votre devoir; j’aime votre gloire plus que je ne
m’aime moi-même, et je sais bien que vous n’êtes pas né pour passer tous
vos jours auprès de moi; mais je voudrois que cette nécessité vous
donnât autant d’horreur qu’elle m’en donne, que vous n’y pussiez songer
sans trembler, et que toute inévitable qu’une séparation vous doive
paroître, vous ne puissiez croire de la supporter sans mourir. Ne
m’accusez pas toutefois d’aimer à voir votre désespoir; vous ne verserez
jamais une larme que je ne voulusse essuyer. Je serai la première à vous
prier de supporter courageusement ce qui m’arrachera la vie par un excès
de douleur, et je ne me consolerois pas d’avoir été au monde si je
croyois que mon absence vous laissât sans consolation. Que veux-je donc?
Je n’en sais rien. Je veux vous aimer toute ma vie jusques à
l’adoration; je veux, s’il se peut, que vous m’aimiez de même; mais on
ne peut vouloir tout cela sans vouloir en même temps être la plus folle
de toutes les femmes. Que cette folie ne vous dégoûte pas de moi: je
n’en ai jamais été capable que pour vous, et je ne voudrois pas la
changer pour la plus solide sagesse, s’il falloit, pour être sage, vous
aimer un peu moins que je ne fais. Votre esprit a mille charmes; vous
m’avez dit que vous en trouvez autant dans le mien; mais je renoncerois
à nous en voir à tous deux s’il s’opposoit au progrès de notre folie.
C’est l’amour qui doit régner sur toutes les fonctions de notre âme.
Tout ce qui est en nous doit être fait pour lui, et pourvu qu’il soit
satisfait, il m’est indifférent que la raison se plaigne. Avez-vous été
de ce sentiment depuis que je ne vous ai vu? Je tremble de peur que vous
n’ayez eu toute la liberté de votre esprit. Mais seroit-il possible
qu’il vous en fût resté en parlant d’une guerre qui doit vous éloigner
de moi? Non, vous n’êtes pas capable de cette trahison; vous n’aurez pas
vu un soldat qui ne vous ait arraché un soupir, et j’aurai le plaisir
d’entendre dire, à votre retour, que votre esprit est journalier et que
vous n’en avez point eu pendant votre voyage. Pour moi, je suis assurée
que personne ne vous parlera de moi, qui ne m’accuse de ce défaut. Je
dis des extravagances qui étonnent tous ceux qui m’entendent, et si la
maladie de mon frère n’autorisoit mes égaremens, on croiroit parmi mon
domestique que je suis devenue insensée. Il ne s’en faut guère que je ne
la sois aussi. Vous pouvez juger du dérèglement de mon esprit par celui
de cette lettre; mais voilà comme vous devez m’en vouloir. Les ravages
que votre absence a faits sur mon visage doivent vous paroître plus
agréables que la fraîcheur du plus beau teint, et je me trouverois bien
horrible si trois jours de la privation de votre vue ne m’avoient point
enlaidie. Que deviendrai-je donc si je la perds pour six mois? Hélas! on
ne s’apercevra point du changement de ma personne, car je mourrai en me
séparant de vous. Mais il me semble entendre quelque bruit dans les
rues, et mon cœur m’annonce que c’est le bruit de votre retour. Ah! mon
Dieu, je n’en puis plus: si c’est vous qui arrivez, et que je ne puisse
vous voir en arrivant, je vais mourir d’inquiétude et d’impatience; et
si vous n’arrivez pas, après l’espérance que je viens de concevoir, le
trouble et la révolution des mouvemens de mon âme vont m’ôter le
sentiment.