LETTRE IV

Quoi! vous serez toujours froid et paresseux, et rien ne pourra troubler

votre tranquillité? Que faut-il donc faire pour l’ébranler? Faut-il se

jeter dans les bras d’un rival à votre vue? car, hors ce dernier effet

d’inconstance, que mon amour ne me permettra jamais, je croyois vous

avoir dû faire appréhender tous les autres? J’ai reçu la main du duc

d’Almeida à la promenade; j’ai affecté d’être auprès de lui pendant le

souper. Je l’ai regardé tendrement toutes les fois que vous avez pu le

remarquer; je lui ai même dit des bagatelles à l’oreille, que vous

pouviez prendre pour des choses d’importance, et je n’ai pu vous faire

changer de visage. Ingrat! avez-vous bien l’inhumanité d’aimer si peu

une personne qui vous aime tant? Mes soins, mes faveurs et ma fidélité

n’ont-ils point mérité un moment de votre jalousie? Suis-je si peu

précieuse pour celui qui m’est plus précieux que mon repos et que ma

gloire, qu’il puisse envisager ma perte sans frayeur? Hélas! l’ombre de

la vôtre me fait trembler. Vous ne jetez pas un regard sur une autre

femme qui ne me cause un frisson mortel: vous n’accordez pas une action

à la civilité la plus indifférente, qui ne me coûte vingt-quatre heures

de désespoir; et vous me voyez parler tout un soir à un autre, à votre

vue, sans témoigner la moindre inquiétude! Ah! vous ne m’avez jamais

aimée, et je sais trop bien comme on aime pour croire que des sentimens

si opposés aux miens puissent s’appeler de l’amour. Que ne voudrois-je

point faire pour vous punir de cette froideur! Il y a des momens où je

suis si transportée de dépit que je souhaiterois d’en aimer un autre.

Mais quoi! au milieu de ce dépit, je ne vois rien au monde d’aimable que

vous! Hier même, que vos tiédeurs vous ôtoient mille charmes pour mes

yeux, je ne pouvois m’empêcher d’admirer toutes vos actions. Vos dédains

avoient je ne sais quoi de grand qui exprimoit le caractère de votre

âme, et c’étoit de vous que je parlois à l’oreille du duc, tant je suis

peu la maîtresse des occasions de vous offenser. Je mourois d’envie de

vous voir faire quelque chose qui me fournît un prétexte de vous faire

une brusquerie publique; mais comment aurois-je pu vous la faire? Ma

colère même est un excès d’amour, et dans le moment où je suis outrée de

rage pour votre tranquillité, je sens bien que j’aurois des raisons de

la défendre si je ne vous aimois jusqu’au dérèglement. En effet, mon

frère nous observoit; la moindre affectation que vous eussiez témoignée

de me parler m’auroit perdue. Mais ne pouviez-vous avoir de la jalousie

sans la faire remarquer? Je me connois au mouvement de vos yeux, et

j’aurois bien vu des choses dans vos regards, que le reste de la

compagnie n’y auroit pas vues comme moi. Hélas! je n’y vis jamais rien

de tout ce que j’y cherchois. J’avoue que j’y trouvai de l’amour, mais

étoit-ce de l’amour qui devoit y être en ce temps-là? Il falloit y

trouver du dépit et de la rage; il falloit me contredire sur tout ce que

je disois, me trouver laide, cajoler une autre dame à ma vue; enfin il

falloit être jaloux, puisque vous aviez des sujets apparens de l’être.

Mais, au lieu de ces effets naturels d’un véritable amour, vous me

donnâtes mille louanges, vous prîtes[8] la même main que j’avois donnée

au duc, comme si elle n’avoit pas dû vous faire horreur! et je vis

l’heure que vous alliez me féliciter sur ce que le plus honnête homme de

notre Cour s’étoit attaché auprès de moi! Insensible que vous êtes,

est-ce comme cela que l’on aime, et êtes-vous aimé de moi de cette

sorte? Ah! si je vous avois cru si tiède avant que de vous aimer comme

je fais! Mais quoi? quand j’aurois pu voir tout ce que je vois, et plus

encore, s’il se peut, je n’aurois pu résister au penchant de vous aimer.

Ç’a été une violence d’inclination dont je n’ai pas été la maîtresse; et

puis quand je songe aux momens de plaisir que cette passion m’a causés,

je ne puis me repentir de l’avoir conçue. Que ne ferois-je point si

j’étois contente de vous, puisque je suis si transportée d’amour dans

les temps où j’ai le plus de sujet de m’en plaindre! Mais vous en savez

les différences, vous m’avez vue satisfaite, vous m’avez vue mécontente;

je vous ai rendu des grâces, je vous ai fait des plaintes; et dans la

colère comme dans la reconnoissance, vous m’avez toujours vue la plus

passionnée de toutes les amantes! Un si beau caractère ne vous

donnera-t-il point d’émulation? Aimez, mon cher insensible, aimez autant

que vous êtes aimé! il n’y a de plaisir véritable pour l’âme que dans

l’amour: l’excès de la joie naît de l’excès de la passion, et la tiédeur

fait plus de tort aux gens qui en sont capables qu’à ceux contre qui

elle agit. Ah! si vous aviez bien éprouvé ce que c’est qu’un véritable

transport amoureux, combien porteriez-vous d’envie à ceux qui le

ressentent! Je ne voudrois pas, pour votre cœur même, être capable de

votre tranquillité; je suis jalouse de mes transports comme du plus

grand bien que j’aie jamais possédé, et j’aimerois mieux être condamnée

à ne vous voir de ma vie qu’à vous voir sans emportement.

Lettres portugaises Publiées sur l'édition originale avec une notice préliminaire par Alexandre Piedagnel · 第 22 / 27 题