Sans mentir, cette dame d’hier au soir est bien laide; elle danse d’un
méchant air, et le comte de Cugne avoit eu grand tort de la dépeindre
comme une belle personne. Comment pûtes-vous demeurer si longtemps
auprès d’elle? Il me sembloit, à l’air de son visage, que ce qu’elle
vous disoit n’étoit point spirituel. Cependant vous avez causé avec elle
une partie du temps que l’assemblée a duré, et vous avez eu la dureté de
me dire que sa conversation ne vous avoit pas déplu. Que vous
disoit-elle donc de si charmant? Vous apprenoit-elle des nouvelles de
quelque dame de France qui vous soit chère, ou si elle commençoit à vous
le devenir elle-même? car il n’y a que l’amour qui puisse faire soutenir
une si longue conversation. Je ne trouvai point vos François nouveaux
arrivés si agréables, j’en fus obsédée tout le soir, ils me dirent tout
ce qu’ils purent imaginer de plus joli, et je voyois bien qu’ils
l’affectoient; mais ils ne me divertirent point, et je crois que ce sont
leurs discours qui m’ont causé la migraine effroyable que j’ai eue toute
la nuit. Vous ne le sauriez point si je ne vous l’apprenois. Vos gens
sont occupés sans doute à aller savoir comme cette heureuse Françoise se
trouve de la fatigue d’hier au soir; car vous la fîtes assez danser pour
la faire malade. Mais qu’a-t-elle de si charmant? la croyez-vous plus
tendre et plus fidèle qu’une autre? lui avez-vous trouvé une inclination
plus prompte à vous vouloir du bien que celle que je vous ai fait
paroître? Non sans doute, cela ne se peut pas; vous savez bien que, pour
vous avoir vu passer seulement, je perdis tout le repos de ma vie, et
que, sans m’arrêter à mon sexe et à ma naissance, je courus la première
aux occasions de vous voir une seconde fois. Si elle en a fait
davantage, elle est à votre lever ce matin, et le petit Durino la
trouvera sans doute assise auprès de votre chevet. Je le souhaite pour
votre félicité: j’aime si fort votre joie, que je consens à la faire
toute ma vie aux dépens de la mienne propre, et si vous voulez régaler
ce bel objet de la lecture de cette lettre ici, vous le pouvez faire
sans scrupule. Ce que je vous écris ne sera pas inutile à l’avancement
de vos affaires; j’ai un nom connu dans ce royaume, on m’y a toujours
flattée de quelque beauté, et j’avois cru en avoir jusques au moment que
votre mépris m’a désabusée. Proposez-moi donc pour exemple à votre
nouvelle conquête, dites-lui que je vous aime jusques à la folie; je
veux bien en tomber d’accord, et j’aime mieux contribuer à ma perte par
un aveu que de nier une passion si chère. Oui, je vous aime mille fois
plus que moi-même. Au moment que je vous écris, je suis jalouse, je
l’avoue; votre procédé d’hier a mis la rage dans mon cœur, et je vous
crois infidèle, puisqu’il faut vous dire tout. Mais, malgré tout cela,
je vous aime plus qu’on n’a jamais aimé. Je hais la marquise de Furtado,
de vous avoir donné l’occasion de voir cette nouvelle venue. Je voudrois
que la marquise de Castro n’eût jamais été, puisque c’étoit à ces noces
que vous deviez me donner la douleur que je ressens. Je hais celui qui a
inventé la danse, je me hais moi-même, et je hais la Françoise mille
fois plus que tout le reste ensemble; mais de tant de haines
différentes, aucune n’a eu l’audace d’aller jusques à vous. Vous me
paroissez toujours aimable. Sous quelque forme où je vous regarde, et
jusques aux pieds de cette cruelle rivale qui vient troubler toute ma
félicité, je vous trouvois mille charmes qui n’ont jamais été qu’en
vous. J’étois même si sotte que je ne pouvois m’empêcher d’être ravie
qu’on vous les trouvât comme moi; et bien que je sois persuadée que
c’est à cette opinion que je devrai peut-être la perte de votre cœur,
j’aime mieux me voir condamnée à cet abîme de désespoir que de vous
souhaiter une louange de moins. Mais comment est-ce que l’amour peut
faire pour accorder tant de choses opposées? Car il est certain qu’on ne
peut pas avoir plus de jalousie pour tout ce qui vous approche que j’en
ai, et cependant j’irois au bout du monde vous chercher de nouveaux
admirateurs. Je hais cette Françoise d’une haine si acharnée, qu’il n’y
a rien de si cruel que je ne me croie capable de faire pour la détruire:
et je lui souhaiterois la félicité d’être aimée de vous, si je pensois
que cet amour vous rendît plus heureux que vous ne l’êtes. Oui, je sens
bien que j’aime tant votre joie, je me trouve si heureuse quand je vous
vois content, que s’il falloit immoler tout le plaisir de ma vie à un
instant du vôtre, je le ferois sans balancer. Pourquoi n’êtes-vous pas
comme cela pour moi? Ah! que si vous m’aimiez autant que je vous aime,
que nous aurions de bonheur l’un et l’autre! Votre félicité feroit la
mienne, et la vôtre en seroit bien plus parfaite. Aucune personne sur la
terre n’a tant d’amour dans le cœur que j’en ai; nulle ne connoît si
bien ce que vous valez; et vous me ferez mourir de pitié, si vous êtes
capable de vous attacher à quelque autre, après avoir été accoutumé à
mes manières d’aimer: croyez-moi, mon cher, vous ne sauriez être heureux
qu’avec moi. Je connois les autres femmes par moi-même, et je sens bien
que l’amour n’a fait naître que moi sur la terre pour vous. De quoi
deviendroit toute votre délicatesse, si elle ne trouvoit plus mon cœur
pour y répondre? ces regards si éloquens et si bien entendus
seroient-ils secondés par d’autres yeux comme ils le sont par les miens?
Non, cela n’est pas possible; seuls nous savons bien aimer; et nous
mourrions de chagrin l’un et l’autre si nos deux âmes avoient trouvé
quelque assortiment qui n’eût pas été elles-mêmes.