Il est donc possible que vous ayez été un moment en colère contre moi;
et qu’avec une passion la plus tendre et la plus délicate qui fut
jamais, je vous aie donné un instant de chagrin! Hélas! de quel remords
ne serois-je point capable si je manquois à la fidélité que je vous
dois; puisque je ne m’accuse que d’un excès de délicatesse, et que je ne
puis me pardonner votre courroux? Mais pourquoi faut-il qu’il me donne
ce remords? N’ai-je pas eu raison de me plaindre, et n’offenserois-je
pas votre propre passion si j’avois pu souffrir, sans murmure, que vous
ayez la force de me cacher quelque chose? Hé, bon Dieu! je fais des
reproches continuels à mon âme de ce qu’elle ne vous découvre pas assez
l’ardeur de ses mouvemens, et vous voulez me cacher tous les secrets de
la vôtre! Quand mes regards sont trop languissans, il me semble qu’ils
ne servent que ma tendresse, et qu’ils volent quelque chose à mon
ardeur. S’ils sont trop vifs, ma langueur leur fait le même reproche, et
avec les actions du monde les plus parlantes, je crois n’en pas assez
dire, pendant que vous me faites des réserves d’une bagatelle. Ah! que
ce procédé m’a touchée, et que je vous aurois fait de pitié, si vous
aviez pu voir tout ce qu’il m’a fait penser! Mais pourquoi suis-je si
curieuse? Pourquoi veux-je lire dans une âme où je ne trouverois que de
la tiédeur, et peut-être de l’infidélité? C’est votre honnêteté propre
qui vous rend si réservé, et je vous ai de l’obligation de votre
mystère. Vous voulez m’épargner la douleur de connoître toute votre
indifférence, et vous ne dissimulez vos sentimens que par pitié pour ma
foiblesse. Hélas! que ne m’avez-vous paru tel dans les commencemens de
notre connoissance! peut-être que mon cœur se fût réglé sur le vôtre.
Mais vous ne vous êtes résolu à m’aimer avec peu d’empressement que
quand vous avez reconnu que j’en avois jusques à la fureur. Ce n’est
pourtant pas par tempérament que vous êtes si retenu. Vous êtes emporté,
je l’éprouvai hier au soir. Mais, hélas! votre emportement n’est pas
fait pour le courroux, et vous n’êtes sensible qu’à ce que vous croyez
des outrages. Ingrat, que vous a fait l’amour pour être si mal partagé?
Que n’employez-vous cette impétuosité pour répondre à la mienne?
Pourquoi faut-il que ces démarches précipitées ne se fassent pas pour
avancer les momens de notre félicité? Et qui diroit en vous voyant si
prompt à sortir de ma chambre, quand le dépit vous en chasse, que vous
êtes si lent à y venir, quand l’amour vous y appelle? Mais je mérite
bien ce traitement: j’ai pu vous ordonner quelque chose. Est-ce à un
cœur tout à vous à entreprendre de vous donner des lois? Allez, vous
avez bien fait de l’en punir, et je devrois mourir de honte d’avoir cru
être maîtresse d’aucun de mes mouvemens. Ah! que vous savez bien comme
il faut châtier cette espèce de révolte. Vous souvient-il de la
tranquillité apparente avec laquelle vous m’offrîtes, hier au soir, de
m’aider à ne plus vous voir? Avez-vous bien pu m’offrir ce remède, ou
pour mieux dire, m’avez-vous cru capable de l’accepter? car dans la
délicatesse de mon amour, il me seroit bien plus douloureux de me voir
soupçonnée d’un crime, que de vous en voir commettre un. Je suis plus
jalouse de ma passion que de la vôtre, et je vous pardonnerois plus
aisément une infidélité que le soupçon de me la voir faire: oui, c’est
de moi-même que je veux être contente plutôt que de vous. Ma tendresse
m’est si précieuse, et l’estime que je fais de vous m’y fait trouver
tant de gloire, que je ne sais point de plus grand crime que de vous en
laisser douter. Mais comment en douteriez-vous? Tout vous le persuade et
dans votre cœur et dans le mien. Vous n’avez pas une négligence qui ne
vous apprenne que je vous aime jusqu’à l’adoration; et l’amour m’a si
bien appris l’art de tirer du profit de toutes choses, qu’il n’y a pas
jusques à la retenue de mes caresses qui ne vous convainque de l’excès
de ma passion. N’avez-vous jamais remarqué cet effet de ma complaisance?
Combien de fois ai-je retenu les transports de ma joie à votre arrivée,
parce qu’il me sembloit remarquer dans vos yeux que vous me vouliez plus
de modération? Vous m’auriez fait grand tort si vous n’aviez pas observé
ma contrainte dans ces occasions; car ces sortes de sacrifices sont les
plus pénibles pour moi, que je vous aie jamais faits; mais je ne vous
les reproche point. Que m’importe que je sois parfaitement heureuse,
pourvu que ce qui manque à mon bonheur augmente le vôtre? Si vous étiez
plus empressé, j’aurois le plaisir de me croire plus aimée; mais vous
n’auriez pas celui de l’être tant. Vous croiriez devoir quelque chose à
votre amour, et j’ai la gloire de voir que vous ne devez rien qu’à mon
inclination. N’abusez pourtant pas de cette générosité amoureuse, et
n’allez pas vous aviser de la pousser jusques à m’arracher le peu
d’empressement qui vous reste; au contraire, soyez généreux à votre
tour, et venez me protester que le désintéressement de ma tendresse
augmente la vôtre; que je ne hasarde rien quand je crois mettre tout au
hasard, et que vous êtes aussi tendre et aussi fidèle, que je suis
tendrement et fidèlement à vous.