Pour la _Revue de Paris_.
En rentrant d'Italie après un assez long séjour d'études à Rome et à
Florence, je trouve à Paris une petite exposition de peintures et de
dessins d'Ingres. Le nom de Ingres, avec celui de Corot, m'a poursuivi
pendant ces derniers mois dans l'enchantement des visites aux musées et
les promenades dans la campagne et les villes d'Italie.
Pour un Français de mon âge, un peu du plaisir toujours nouveau qu'offre
cette terre de beauté et de joie, est dû au souvenir de conversations,
de récits familiaux où certains noms de poètes, de romanciers,
d'artistes depuis longtemps morts, revenaient sans cesse. Quant à moi,
je ne puis songer à Rome, sans qu'aussitôt la figure de M. Ingres
m'apparaisse, entre Corot et Stendhal.
Il y a peu de semaines de cela, par des matinées grises et douces de fin
d'hiver, un jeune pensionnaire de la Villa Médicis me contait ses
troubles, ses inquiétudes, en faisant les cent pas dans les allées
bordées de buis, sous les sombres chênes-lièges. Tous les lauréats ne
sont pas des sots et certains de nos jeunes compatriotes, forcés de
demeurer quatre ans sur les hauteurs du Pincio, souffrent d'une pénible
indécision. Ils n'ont plus de direction, car nul maître n'oserait, s'il
le pouvait, en donner une à des échappés de l'École des Beaux-Arts, le
plus souvent sans culture, sans notions de ce que la Ville Éternelle
comporte d'enseignements pour tout homme de pensée: musicien, peintre,
sculpteur, écrivain, même architecte d'aujourd'hui.
La vie à la Villa Médicis est devenue une sorte d'anomalie.
Je l'ai connue du temps de M. Hébert, déjà somnolent; mais M. Hébert,
quoique fort âgé, continuait une tradition qui lui venait de M. Ingres.
Plusieurs hommes, aujourd'hui disparus, surtout Gounod dont les récits
étaient si vifs et imagés, savaient sur M. Ingres à Rome, des anecdotes
qui ont réjoui notre enfance. Le vieux peintre reste pour nous une
figure bourgeoise, tenant du maître d'école, de Joseph Prudhomme et du
notaire de province; non sans ridicules, solennel, l'air toujours
furieux, nous l'imaginons haut cravaté dans sa redingote à la grosse
rosette rouge, se courbant bien bas pour saluer la comtesse
d'Haussonville ou Mme la duchesse de Broglie, mais sujet à emportements
et aux caprices, susceptible et pincé comme il le fut avec M. le duc de
Luynes; comique dans l'expression de ses idées, entier, buté, partial et
injuste... et, avec tout cela, sublime, touchant, admirable. M. Ingres a
dit plus de paroles importantes dans leur solennité pontifiante et
bourgeoise, que le romantique Delacroix, avec tout son génie et sa
culture.
Du petit volume d'Amaury Duval et des autres souvenirs qui furent
recueillis par des élèves ou amis du maître, il se dégage plus de sens
que de tout le journal d'Eugène Delacroix.