M. Ingres est un prodige.

On donnerait beaucoup pour avoir été gourmandé par lui, avoir nettoyé sa

palette ou subi ses exercices sur le violon que M. Jan Kubelik vient de

faire vibrer à nouveau dans les galeries de Georges Petit--non que cet

hommage naïf ne prête un peu à rire, comme d'ailleurs tout ce qui se

rapporte au singulier et vénérable bonhomme.

M. Ingres fut un professeur, un tyran, sans hésitation, sans un doute

sur les vérités qu'il enseignait et dont il s'était fait un code. Il eut

une École, des disciples, dont nul ne saurait nous être indifférent,

parce que tous surent obéir et admirer dans une absolue communion

d'idées et de foi avec le maître. Malgré ses airs guindés de pédagogue

intransigeant et étroit, il eut l'esprit le plus original et le plus

personnel... et du trouble!... Ingres fut un émotif voluptueux.

Son oeuvre est le produit de ses vertus et de ses passions cultivées

jusqu'à la folie. Nous ne voyons aujourd'hui qu'un seul peintre, M.

Degas, qui incarne de même toutes les particularités d'un maître

moderne, à la fois indépendant et original et profondément, étroitement

et pieusement traditionnel.

Rappelez-vous ce beau dessin qui représente M. Ingres de face, les

sourcils froncés, prêt à bondir sur le premier romantique qui va passer:

il écrit au-dessous: _Ingres à ses élèves_.

Quel bienfait serait-ce aujourd'hui pour les jeunes gens de la Villa

Médicis ou d'ailleurs, d'être ainsi regardés par un maître furieux, qui

sait pourquoi il l'est, contre quoi il va partir en guerre et devant

l'autel de quel dieu il s'agenouillera pour demander la victoire!

Nous connaissons au moins l'une de ces figures divines du culte le plus

cher à J.-D. Ingres: c'est la Madone aux pieds de laquelle il

agenouilla, dans le _Voeu de Louis XIII_, le monarque anguleux et froid,

sous le manteau fleurdelisé. Nous savons de quel sanctuaire sont sortis

les deux petits anges qui «hanchent» et tournent des yeux dessinés comme

des nombrils, dans le coin droit de cette toile officielle, sans charme

mais si intéressante! C'est en Italie, c'est à Rome que se produit cette

théophanie. Et M. Ingres pourrait être, lui-même, sous les plis du

velours royal, en extase, ravi d'admiration et d'amour, en face de la

Vierge et de l'Enfant divin, tels que le Sanzio nous en donna la

représentation.

Le type féminin--idéal--de M. Ingres, c'est un composé de la Fornarina

et de la première Mme Ingres. Fornarina de 1830, à moitié italienne, à

moitié française, une bonne grosse dame ronde.

Un modelé uni et plein, qui élargit les visages, arrondit les plans dans

les tableaux de fantaisie--je veux dire dans ceux qui ne sont pas des

portraits--prend une apparence soufflée, au premier abord repoussante.

Le modelé simplifie tout, mais arrondit les formes, développe le cou,

les joues, au détriment des traits. Les nez n'ont point d'ossature ou de

cartilages apparents; les yeux rentrent dans la formule d'une amande

dont le fruit serait détaché de l'écorce, tout en y étant laissé. Les

oreilles, remontées dans les tempes, deviennent des schémas d'huître

très fine.

La rondeur--le plus souvent déplaisante et molle--(elle l'est parfois

même chez J.-D. Ingres)--garde le vrai grand style. Ses «odalisques»,

modèles d'atelier, mannequins que recrée le magicien, quand il dépose

son crayon et se met à peindre en tournant le dos à la nature.

Il appartient à la grande famille des maîtres qui auraient souri d'un

tableau exécuté, séance après séance, car «la nature» arrête l'élan du

peintre et le distrait de son idéal. On dirait que M. Ingres portait

toujours sur sa rétine l'arabesque que fait «la Vierge à la Chaise» dans

la sphère où elle se love comme l'enfant dans le sein de sa mère.

Il se régale à suivre ces volutes qui se fondent l'une dans l'autre

comme des vagues: l'ininterruption de la ligne courbe, du mol paraphe

qui descend du turban de la Madone le long de son châle, et remonte avec

le bras droit pour devenir l'Enfant Jésus; il semble qu'Ingres s'en

souvienne dans la plupart de ses compositions; et même dans quelques-uns

de ses portraits (Mme Rivière, Mme de Sénonnes). Mais surtout dans ses

toiles de chevalet, il s'abandonne comme un ornemaniste, qui

supprimerait de la géométrie les angles.

Dans le _Saint Symphorien_, l'arabesque va jusqu'au vice et la

déformation est sur le point de devenir difformité. Cette toile reste

pourtant la dernière expression d'une manière. Les corps masculins d'une

anatomie michelangélesque, des sortes d'écorchés stylisés, avec des

muscles que nous ne connaissons plus: tout est concerté en vue de

l'effet et du style, tout est réduit presque à des formules. L'artiste

semble donner les règles du rythme qui allait dans l'avenir préoccuper

tant de peintres et de sculpteurs.

Malheureusement, ce surprenant tableau n'est pas à la galerie Georges

Petit. Rappelez-vous la mère qui serre son bébé dans ses bras enflés;

les autres enfants bouffis et caricaturaux; le cheval de bois du

soldat-joujou qui domine la composition pyramidale. Chaque figure, en

vue de l'équilibre général, n'est plus qu'un signe dans un langage

convenu, nouveau, créé par le peintre.

Le _Bain turc_, commande du Prince Napoléon, carré d'abord, fut coupé en

un rond: la cause en fut, soi-disant, l'indécence de l'almée qui, à

droite, dans une esquisse dont j'ai la photographie, se renverse avec

une attitude si voluptueuse, que l'auteur dut par la suite supprimer les

parties basses du corps. Ici, la déformation est plus marquée, si c'est

possible, que dans le _Saint Symphorien_. C'est un étrange tableau,

froid d'aspect et pourtant aussi capiteux qu'un ballet russe ou qu'une

miniature persane. Ces dames aux yeux hagards sont des chattes

amoureuses dont les membres se confondent dans un grouillement de vers

de terre, si j'ose m'exprimer ainsi à propos de ces «damnées»... Les

poèmes de Baudelaire n'ont pas plus de fiévreuse emprise, que cette

toile singulière; vision érotique d'un vieillard qui fut un prêtre

exalté de la beauté féminine. OEuvre morbide, sensuelle et peinte avec

la continence d'un primitif. Dans la première version (carrée), deux

négresses coiffées de pointus capuchons, les yeux blancs brillant dans

l'encre de leur peau, ajoutent encore à la bizarrerie de ce savoureux et

glacial tableau. Qui possède donc, et qui nous montrera cette

préparation?

La perle de l'Exposition n'est-ce pas l'exquise _Odalisque_ à l'esclave,

réduction de l'_Odalisque_ de la collection Péreire? Ici, la couleur a

la séduction et l'inattendu, le piquant d'un Piero della Francesca ou

d'une gouache hindoue. Et quel «métier invisible»! Métier de miniature

et de fresque.

Terburg, Vermeer de Delft, Giorgione, Titien, enfin tous les plus

prestigieux «exécutants» sont battus par le raphaélisant J.-D. Ingres.

Dans l'_Angélique_,--dont la réduction est belle comme un précieux joyau

d'émail,--dans les différentes Odalisques, dans la Thétis, il siérait de

distinguer, sous l'exécution qui déconcerte nos yeux--et que Gérome

enseigna plus tard.--Sous ce «_linoleum_», admirez la sensibilité de la

ligne et la transposition si subtile de formes classiques, grecques, en

une «chinoiserie» qui choqua tant les contemporains de M. Ingres,

auxquels il s'imposa par une apparence d'académisme. Incompris, il

fallut la perspicacité de Baudelaire pour rendre justice à M. Ingres--et

un peu à contre-coeur, semble-t-il.

Ingres est à la mode... enfin! Lui aussi, comme Poussin? Mais... Ingres

aurait un accès de colère, s'il voyait la peinture de ceux qui se

réclament de lui[12].

[12] Dans ce livre, fait d'articles de revues, l'auteur ne s'est pas

cru permis de supprimer les «redites». Ces articles s'adressaient à

des publics différents et traitaient d'une matière où ces «redites»

sont inévitables, à propos d'artistes modernes.

Pourquoi est-il à la mode? Toutes les écoles le revendiquent.

Connaissez-vous quelqu'un, à l'heure présente, qui le nie?... Il faut

beaucoup de courage ou de naïveté, ou venir de la province, pour

attaquer le grand homme, soit dans un atelier, soit dans le monde.

Ingres est tabou!

Il sera tenu pour «un initiateur», _surtout_ pour n'avoir pas cherché à

rendre en peinture la troisième dimension... On ne veut plus de la

troisième dimension dans la représentation des objets sur une surface

verticale... Ingres sera loué par «l'avant-garde» pour son sens de la

_déformation_.

M. Bernard Berenson, historien américain de l'art italien, dans un

brillant morceau sur «Raphaël, aboutissant de la Renaissance», ne

dénie-t-il pas à Raphaël «le génie»? A côté de Michel-Ange et de Paul

Cézanne,--favoris en 1911,--M. Ingres est «assis» de force par nos

théoriciens. Est-ce donc pour les raisons qu'en donnent les plus

audacieux «déformistes», que, l'oeuvre de M. Ingres est si

«important»[13]?

[13] «_Important_»--comme tant d'autres mots que je souligne sont dans

le jargon du jour. M. Druet l'emploie, dans son magasin, comme ses

prédécesseurs le mot «_amusant_»--au temps où la peinture s'achetait

dans la rue Laffitte.

Il faudrait, en faisant le tour des galeries Georges Petit, commencer

par le torse d'homme qui obtint le prix «de la demi-figure peinte» à

l'École des Beaux-Arts de Paris en 1800. Ce torse explique l'oeuvre

entier du maître. Un élève, presque un enfant, en 1800, a vu ainsi, et

rendu avec cette noblesse, ce scrupule, un modèle d'atelier. Pas le

moindre trompe-l'oeil; point de bitume, aucune trace de l'enseignement

en faveur chez David. Regardons cette «académie» de rapin, car cet

écolier sera l'auteur des portraits de Mme de Sénonnes et de M. Bertin,

de l'_Hémicycle_ et de l'_Age d'or_. Attardons-nous devant ces

innombrables petits cadres de dessins,--têtes ou «nus». Ingres est

transporté d'une frénésie sacrée dès qu'il est en face de la nature,

mais il ne donne pas un coup de crayon sans se référer à l'antique, à

Raphaël; il est de Florence et de Rome. Voyez deux paysages minuscules

de la Ville Éternelle: deux Fra Angelico modernes. Un dessin, étude de

femme nue pour cet _Age d'or_ qui est à Dampierre: la réalisation, tout

ingénue, de ce que Puvis de Chavannes a poursuivi sans jamais

l'atteindre. Ne laissez passer aucun des portraits à la mine de plomb

qui vont de 1797 à 1840, surtout! Car ce sont les tours de force d'un

virtuose à la Paganini, et qui aurait l'âme d'un Holbein.

Il faut se placer au milieu de la grande salle, de façon à voir

d'ensemble tous tes panneaux: puis comparer le portrait de la _Duchesse

de Broglie_ (1853) à celui de _Madame de Sénonnes_, ou à la _Vicomtesse

de Tournon_ (1812); le _Bartolini_ (Florence, 1820), au _Comte Molé_

(1834). Le sculpteur, avec ses tons chauds, la matière grasse de ses

chairs, de son habit, des breloques pendues à sa chaîne, est traité

comme un étourdissant morceau de nature morte, où la rigidité de la

forme cernée ne nuit point à la puissance évocatrice de la physionomie.

_Le comte Molé_, au contraire, lisse et comme en toile cirée, est par

endroits d'un modelé creux; sa main exagérément «écorchée», comme une

pièce anatomique, se tend en avant... L'harmonie serait terne et

ennuyeuse, sans ce surprenant fauteuil de damas amarante et vert,

qu'aurait pu peindre Van Eyck; ce meuble assez banal, joue dans tout ce

gris-olive, le rôle d'une verrière dans la nef d'une cathédrale.

Ce portrait du _Duc d'Orléans_, fils de Louis-Philippe, fait qu'on

oublie les lithographies et autres documents sur la famille royale de

France. Du type si falot, si édulcoré de ce prince blond, aux yeux

vagues, qui dans ses habits civils était un dandy à la manière anglaise

de 1830, voilà ce que M. Ingres a fait: un Alcibiade, un prince Charmant

et plein de majesté dans son froid uniforme, la tête prise dans un

carcan. Le génie du portraitiste a su donner à un bras, à un gant, à un

pantalon, la majesté, et par le même prestige d'interprétation qui fait

du _Fifre_ de Manet une figure aussi noble qu'un Masaccio: par _le

dessin_.

Ces ors, dont pas un détail de passementerie n'est omis, sembleraient

fastidieux, n'était leur mystérieuse «enveloppe», et l'on ne

supporterait pas ce drap rouge, les bandes noires du pantalon, si Ingres

ne modelait les vêtements comme à la fresque. Le fond lie-de-vin, si

bien harmonisé, est de la même exécution, et au même plan que la figure,

et néanmoins tout imprégné d'atmosphère; oh! ce motif d'or vert, comme

les volutes des cheveux calamistrés du Prince! M. Ingres fait d'une

gravure de mode quelque chose comme une statue d'Antinoüs.

Dirigeons-nous, en sortant, vers le portrait de la seconde madame

Ingres,--peint alors que l'artiste avait soixante-dix neuf ans!--Le plus

rebutant de tous, à première vue, mais qui vous fera vite penser à

Vermeer, pour la franchise de la couleur. De même, avec la _Duchesse de

Broglie_ dont la robe bleu acide, donnerait l'idée de ce qu'était le

_Linge_ de Manet, quand il fut exposé pour la première fois.

Un doyen de la critique d'art envoyé par un journal officiel de Londres,

pour prendre le «rythme» de Paris au Salon des Indépendants, m'avoua en

s'en retournant après une visite qui ne l'avait point rajeuni: «Je suis

passé à la Galerie de la rue de Sèze... quel malheur que votre Ingres

ait, à ce point, manqué de goût!»

Pour conclure, il suffirait peut-être d'affirmer le contraire. Mais que

vaut une affirmation, en matière d'art? Ce que vaut le critique.

Propos de peintre, première série: de David à Degas Ingres, David, Manet, Degas, Renoir, Cézanne, Whistler, Fantin-Latour, Ricard, Conder, Beardsley, etc. Préface par Marcel Proust · 第 19 / 29 题