APRES UNE VISITE A LOUIS DAVID

Paru dans _la Nouvelle Revue Française_, 1913.

Si l'on dressait une liste d'artistes français qui ne pouvaient être que

des Français, il faudrait inscrire le nom de Louis David en première

ligne. Aucun n'eut, autant que lui, les caractères particuliers à notre

race. J'en fus deux fois frappé au retour d'un voyage en Toscane. Je

m'étais arrêté à Avignon, où je savais trouver une étude de nu pour le

_Bara_ de David. Une journée pluvieuse dans l'affairée ville de Lyon, me

permit encore de voir un portrait plus qu'aucun autre significatif: _la

Maraîchère_, dit le catalogue, mais en vérité une Tricoteuse de la

Révolution.

Je ne sais pourquoi, Lyon me parut un cadre approprié pour la sèche et

déplaisante figure de ce grand peintre, de cet homme qui repousse notre

sympathie, malgré l'admiration qu'il commande. Lyon offre l'aspect dur

de notre vie nationale et, dans les rues, les visages ont l'expression

tendue des gens d'affaires et des ouvriers d'usines, pour qui le repos

n'est pas un loisir. Je passai plusieurs heures dans le magnifique

musée, si riche en oeuvres de toutes sortes, si bien classé, et égal aux

meilleurs d'Italie. Mais parmi tant de chefs-d'oeuvre, c'est la

Tricoteuse de David qui me retint. Encore pénétré de beauté voluptueuse,

tendre ou noble, la mémoire remplie de souvenirs charmants, je rentre

chez moi pour être accueilli par cette virago: une Parisienne de

93.--Ah! ces cheveux en broussailles sous la fanchon, ce cou, cet oeil

envieux, le rictus de cette bouche faubourienne prête à lancer

l'invective! Regardez cette mégère: David, à certaines minutes, sentit

comme cette femme, agit peut-être comme elle. Ils eurent les mêmes

haines de parti.

Dès mon arrivée à Paris, je m'en fus au Petit-Palais, où l'on expose,

deux ans après l'oeuvre d'Ingres, celle de son maître, et quelques

toiles de l'école davidienne. Il paraît que cette exposition est un

triomphe; elle étonne. Ne vous étiez-vous pas avisés que David fût un

grand peintre?

Et cependant _la Distribution des Aigles_ est à Versailles, et _le

Sacre_ au Louvre, avec tant de portraits aussi vivants dans leur

simplicité un peu froide, que les plus beaux qui jamais aient été

peints... Vous croyez réhabiliter David? Vous l'aviez oublié. Vous

retrouvez, dans un local nouveau, David entouré de son école et ce fort

«ensemble» comme toute oeuvre ordonnée s'impose aujourd'hui dans

l'attente, l'inquiétude et la division.

Je croise Pierre Bonnard, qui me dit devant _la Lecture de l'Enéide_,

par Ingres:--C'est la révélation de David! Dans cette école, Ingres est

le commencement de la décadence: avec lui la littérature et l'afféterie

vont tout gâter...

Loin de partager cette opinion, je sens croître mon admiration pour

Ingres, pour son goût, sa volupté, son trouble d'artiste, je l'aime

encore plus, de le voir ici près de son maître et de ses camarades. Tout

de même, une visite à David aura peut-être en nous des répercussions

plus directes et je comprends la surprise de P. Bonnard, qui sort des

Indépendants et rencontre Louis David, «le colonel des pompiers», le

«rotulard», «le Romain», l'académique contempteur de notre XVIIIe siècle

pimpant, facile et féminin, dont Renoir et Bonnard sont l'ultime

descendance. On ne se souvenait que des _Horaces_ et du _Bélisaire_,

gravures reléguées dans les arrière-boutiques du bric-à-brac avec des

pendules de bronze de la Restauration. Verhaeren n'écrivait-t-il pas ici

même: «Je sais combien le bibelot séculaire évoque de joie rare et

discrète; je sais la beauté des ruines: je leur préfère pourtant

_n'importe quoi_ de ce qui vit et se crée à cette heure et tout ce qui

resplendit grâce à l'effort d'aujourd'hui»? Or David est avant tout

vivant, ce farouche doctrinaire affirme, et c'est du doute que nous

souffrons.

J'avais eu l'imprudence de faire un tour au Salon en me rendant au

Petit-Palais. Après l'Italie, les Salons sont toujours une épreuve

pénible. Que j'y participe, ou que plus sage je les aie évités, je n'y

pénètre jamais sans angoisse. Pourquoi tant de talent et de travail

jetés comme à plaisir dans le torrent qui emporte tout indistinctement

vers l'oubli définitif? Sensation d'inutilité décourageante,

insupportable, d'être dans une bande de cosmopolites, les bateleurs

d'une permanente rue des Nations où se tient notre théâtre: Entrez!

Admirez-nous, promeneur! nous sommes si faciles et si complaisants!...

Mais le promeneur s'éloigne, car il ne sait pas choisir dans ce concert

de voix discordantes.

J'ai traversé l'avenue Alexandre-III pour saluer Louis David, un vrai

Français, celui-là. Désagréable, dur, oui! comme la Maraîchère ou la

Tricoteuse du musée de Lyon. Je regimbe, j'ai peine à reconnaître en lui

un ancêtre. Sommes-nous faits de même? Avons-nous cette sécheresse et ce

prosaïsme raisonneur? Mais si j'écarte le politicien, le triste

politicien à la française que fut David, «faible et versatile», comme

l'écrit naïvement Delécluze--je ne puis m'empêcher de me dire tout bas:

voilà peut-être _notre_ vérité: un art direct, facile même quand il

paraît tendu, un art réaliste, un bon métier d'ouvrier consciencieux à

la Jacob ou à la Riesener; quelque chose de «bien fait», de discret, qui

ne jette pas de la poudre aux yeux; une langue qui exprime au plus près

ce qu'elle veut dire, avec précision, la bonne langue française, qui

dans sa pauvreté de mots, a toujours raison contre l'écrivain prêt à

s'en plaindre.

La technique française se signale pendant deux siècles par sa

simplicité, sa logique et sa clarté. A part quelques peintres

qu'influèrent les Flandres ou Venise, tel que Watteau, la technique

française n'a pas beaucoup de saveur, dédaigne ou ignore les jus, les

pâtes compliquées et les épices. C'est Delacroix, le romantique, qui

traverse la Manche, découvre Constable, Reynolds et nous rapporte

d'Angleterre des façons plus mystérieuses de rendre le clair-obscur

ambré, le jeu des reflets et les chaudes harmonies. Le bitume alors

coulera avec les huiles et les siccatifs; ce ne seront plus que recettes

étonnantes de «fonds de jus» dans des cuisines de gourmets. Et les

tableaux commenceront à mal se conserver, car les sauces trop savantes

sont nocives. Le «métier» du XVIIe et du XVIIIe siècle, celui d'un

Lesueur, d'un Poussin, d'un David, c'est souvent, sur un «dessous»

roussâtre, un dessin plus ou moins nerveux, qui laisse transparaître le

panneau ou la toile. C'est un dessin colorié, du dessin au pinceau,

plutôt que de la peinture à proprement dire; non pas un coloriage

d'imagier à la manière des primitifs, mais une sorte d'improvisation sur

un thème très simple; de la liberté que règlent l'intelligence, les lois

apprises et la Raison.

Jusqu'à 89, David eut beaucoup en commun avec ses prédécesseurs

immédiats. Mettez à part le tempérament et l'esprit de l'homme, vous

discernerez dans maintes de ses compositions académiques, des procédés,

des tours de main où Fragonard lui-même s'est complu dans sa jeunesse.

Un frottis monochrome recouvre d'abord la toile entière; ensuite, les

accents de la lumière sont posés en touches vives; puis une demi-teinte

plate; une ombre chaude, ponctuée de touches froides et moins empâtées.

Pour finir, la forme est cernée par des indications rouges qui

délimitent la lumière et l'ombre: excellent système enseigné dans les

ateliers et le meilleur pour donner rapidement du relief aux figures.

Regardez le _Sénèque_, le _Bélisaire_, l'_Andromaque_, le _Stanislas

Potocki_, _Apollon et Diane_; même dans _Pâris et Hélène_, David est

encore un peintre du XVIIIe siècle.

D'où vient l'ennui que dégagent ces toiles conçues dans le même temps,

ou peu après, que le maître de Grasse vaporisait ses parfums sur les

murs des boudoirs? J'ai relu l'histoire du théoricien et de l'odieux

sectaire, l'un de ces bourgeois français de la Révolution, qui crurent

être de sublimes Catons et portèrent le bonnet phrygien comme une tiare

pontificale. Le grave et pompeux Homais! capable d'ailleurs de s'adapter

aux différents régimes, ayant le tempérament du classique fonctionnaire

français. La Révolution allait donner à cet homme ennuyeux une occasion

de manifester ses plus vilains penchants. Quel Prudhomme brutal et sans

pitié! Il célèbre le Bien, le Beau et le Vrai, un pistolet dans sa

poche. Ce moralisateur a une mission. Il purifiera l'atmosphère; il

morigène la société et en la décapitant croit ramener l'Age d'Or. Je

pense à David en lisant les pages papelardes de Michelet: _Religion

nouvelle. Fédérations. Juillet 89-90: «Le vieillard entouré d'enfants a

pour enfants tout le peuple». «Les hommes se voient alors, se

reconnaissent semblables, ils s'étonnent d'avoir pu s'ignorer si

longtemps, ils ont regret aux haines insensées qui les isolèrent tant de

siècles, ils les expient, s'avancent les uns au-devant des autres, ils

ont hâte d'épancher leur coeur.»... «Les coeurs débordèrent, la prose

n'y suffit pas, une éruption poétique put soulager, seule, un sentiment

si profond; le curé entonna un hymne à la Liberté; le maire répondit par

des stances; sa femme, mère de famille respectable, au moment où elle

mena ses enfants à l'autel, répandit aussi son coeur dans quelques vers

pathétiques...»_

Il était fatal que David inventât le néo-romain, le faux grec de

tragédie et répudiât le XVIIIe siècle aimable. D'un coeur tranquille, il

eût conduit son meilleur ami à l'échafaud, et, soignant les plis de sa

toge, eût cru d'agir en héros de l'antiquité. David, sans sa peinture,

eût été le type le plus médiocre d'un révolutionnaire du second plan.

Michelet et combien d'autres grands artistes, issus de générations

élevées dans le culte anti-clérical de la Révolution, la parèrent pour

nous d'une beauté épique et sentimentale. Une terreur sacrée paralysa

les cerveaux; depuis cent ans, toute critique était interdite; mais ces

héros, nous les voyons maintenant plus prosaïquement humains. Dans _Les

dieux ont soif_, ce curieux livre de M. Anatole France, le drame ne se

joue plus derrière les feux de la rampe, mais bien parmi nous; et nous

reconstituerions vite un David préparant sans inquiétude le portrait de

Mme Chalgrin, tandis que le couperet, sur l'ordre du peintre, s'apprête

à trancher cette maigre gorge.

Ce portrait est resté à l'état d'ébauche, parce que la tête du modèle

tomba sur l'échafaud avant que...? et ainsi eûmes-nous l'occasion

d'apercevoir «les dessous» d'une peinture de David, qui n'eut pas le

temps de l'achever et de la refroidir: la violence des convictions du

Terroriste avait anéanti celles du peintre.

Dans les temps modernes, nous nous lassons vite des Muses et des Héros,

même si ceux-ci revêtent la forme néo-impressionniste; qu'est-ce qui

nous prouve que le «nouveau style» décoratif, le plus en faveur, ne se

démodera pas plus rapidement que les Bélisaires et les Sabines de David?

Ce grand artiste n'avait pas d'hésitations, il savait ce qu'il voulait

et ses toiles académiques devaient servir de décor à d'énormes

événements.

Je sens d'odieuses réactions se préparer dans la coulisse; on va tenter

de galvaniser les Grecs et les Romains académiques; déjà certains

délicats sortent de sous son globe à ganse de peluche, la pendule au

_Serments des Horaces_; casques et boucliers nous menacent d'un regain

de popularité. Pas plus que M. Verhaeren, nous ne voulons de ce

bibelot-là. Gardons un peu de mesure et jugeons. David, en tant que

peintre d'histoire, perd dans cette exposition une part de notre

admiration, si complète d'ailleurs pour le portraitiste. Je vois bien ce

qu'il y a de raisonnable, d'équilibré, d'_organisé_, dans cet art de la

composition; mais qu'on ne nous dise pas que le Bélisaire est un

chef-d'oeuvre. Si l'École française devait se soumettre au dogmatisme de

David, elle serait encore plus menacée qu'elle ne l'est de décadence.

«La doctrine que David a professée sur les arts et dont on peut chercher

l'ensemble dans ses divers discours prononcés à la Convention, elle est

toute théorique et se rapproche des doctrines dogmatiques que quelques

philosophes de l'antiquité et surtout les corps ecclésiastiques ou

sacerdotaux des temps modernes ont voulu établir. L'art dans ce cas

n'est plus un but, mais un moyen...» écrit Delécluze.

Ceci serait d'ailleurs au goût d'aujourd'hui, mais le système et les

idées de David sont d'un «primaire» et d'un cuistre à la fois.

D'enthousiastes disciples allèrent jusqu'à établir un parallèle entre

David et Platon, comparer leur «génie», parce que chacun d'eux avait

adopté un principe et soi-disant inattaquable. La peinture tendant de

plus en plus vers le système, j'entrevois la façon dont on va travestir

le solennel faiseur de discours, le rhéteur. Nous sommes toujours prêts

à créer de nouveaux malentendus, nous nous complaisons dans les

paradoxes. Les néo-impressionnistes vont réclamer David: ne riez pas!

Ils défendront David _stylisateur_. Attendons ces jeunes réformateurs à

ce qu'ils appellent _le tableau_, _la composition_, _la logique_ et

cætera et cætera... David et Poussin!

David fut d'une inconcevable indigence d'imagination. Sa vision de

l'antiquité n'a ni la grâce du XVIIIe siècle ni le piquant orientalisme

et la saveur archaïque--comme d'un primitif--de J.-D. Ingres.--David,

sans le soutien de la nature, dès qu'il doit _imaginer_, fait

banqueroute. Il lui fallut les pompes du Premier Empire, pour rassembler

et créer des chefs-d'oeuvre, tels que _Le Sacre_ et _La Distribution des

Aigles_. Comblé d'honneurs par Napoléon, on le sent trop heureux de

troquer la tunique du Romain contre les galons et le frac à

passementeries du fonctionnaire de l'Empire. Son pauvre esprit de

parvenu, brigueur, amoureux des grades, est plus à l'aise dans les

réalités de la gloire impériale que dans ses rêves et les visions

antiques. J'aime David quand il cesse de styliser consciemment, j'aime

le réaliste un peu terre à terre, mais vigoureux. Je l'aime quand il

n'arrange pas la nature, mais la copie avec cette belle naïveté lourde

de la plupart des bons artistes français. Ayant à peindre le tambour

Bara, que fait-il? D'après une jeune fille nue, il modèle comme un bon

élève une étude de chairs palpitantes (musée d'Avignon); pour _Le

Serment du Jeu de Paume_, il dessine soigneusement des académies

destinées à être ensuite revêtues de costumes historiques: à toutes les

étapes de sa longue carrière, le bon élève devenu professeur est là, qui

veille. David est consciencieux, sérieusement attelé à sa tâche comme un

brave ouvrier d'autrefois, dont il a le visage grave, l'expression dure

et tendue vers un seul objet. Ne discutons point avec lui, car il

n'admettra pas qu'il puisse se tromper. Oui, c'est le type éternel du

sectaire politicien, l'homme d'une seule idée à la fois--si naïf et si

faible, souvent, dans son idéalisme humanitaire de gros mangeur.

En visitant le Petit-Palais, mes souvenirs encore tout frais, je

comparais l'image de la Tricoteuse de Lyon avec celles que David nous a

laissées de lui-même: chez cette femme du peuple, et chez le Terroriste,

je vois surtout l'obstination et l'opiniâtreté. C'est bien cet homme

défiguré par une tumeur, qui dénonçait Mme Chalgrin au moment où il

croyait l'aimer.

N'a-t-il pas voulu faire détruire une madone de Houdon, laquelle eût été

brisée sans l'à-propos de la femme du statuaire, protestant que cette

Vierge était une Minerve? Houdon décapité, son oeuvre réduite en

poussière par David, David iconoclaste par passion politique: pourquoi

pas? Le culte de la Raison!

Mais ne nous rappelons que le grand peintre de visages. C'est dans le

portrait qu'il excelle. En présence du modèle, le théoricien s'anéantit,

il ne se croit plus obligé pour «être grec» comme il disait, de

supprimer l'expression; il redevient l'enfant aux yeux éveillés, que

doit être le portraitiste; et l'on peut être un magnifique artiste,

comme il le prouve, sans avoir le génie qu'implique l'oeuvre de pure

imagination.

Un ton gris, plat, que ce soit un ciel ou un mur, peu importe; sur ce

«fond» une personne vivante, que David fait comme sortir de la toile,

avec les plus simples moyens. Il «descend» sa figure, une fois la

silhouette indiquée d'un exact trait au bistre, peignant d'abord les

cheveux, puis le visage, les vêtements et enfin les mains un peu à la

manière de M. Vallotton: Un ouvrage mécanique de M. Vallotton, qui peut

s'arrêter quand bon lui semble, aller déjeuner, puis revenir à son

chevalet, et continuer sans nulle trace de la «reprise», sans

énervement. C'est mathématique, propre et très froid: du _style_ pour

les Indépendants. Pourquoi, néanmoins, ce métier impersonnel, mais si

sûr et si uniforme, peut-il recréer de la vie palpitante? Comment David

atteint-il à la plus grande beauté? A ce point de réalisation, n'est-ce

pas en somme du grand art, cette copie de la nature? Sans le savoir, il

arrive à David, au moment où il ne prétend rien prouver, de nous faire

penser à la statuaire antique dont il fait, ailleurs, du biscuit de

Sèvres. Aucun peplum, même d'_Andromaque_ ou des _Sabines_, n'a le style

de la robe à l'antique de la bonne grosse _Madame de Verninac_, ou de

l'admirable portrait de _Madame Récamier_; d'ailleurs une «préparation».

David eut plusieurs manières, correspondant aux régimes qu'il servit. Le

David ami de Marat découpe une silhouette comme avec une pointe sèche;

sous Napoléon, le courtisan s'étoffe un peu et voilà ces fortes

effigies, un peu comiques peut-être, de sa femme, sorte de Madame

Sans-Gêne, embarrassée dans la peluche incarnate, sous ses plumets de

cour; voici celles de la _Baronne Jeannin_ et de la _Baronne Meunier_,

les filles de l'artiste, car David est devenu père de ces grandes

pimbêches. En se haussant dans la société, il semble «engraisser» sa

pâte, s'amuser, la brosse en main. Voici l'ambitieux satisfait, qui a

rejeté bien loin sa vertu et qui abandonne ses principes. L'histoire

entière des premières années du XIXe siècle est lisible dans ces

portraits. L'âme du modèle se reflète dans le miroir de l'impassible

observateur.

Tout de même, un souffle héroïque fait claquer les drapeaux, les Aigles

impériales fulgurent dans le ciel d'orage; et ce souffle traverse

l'oeuvre du peintre qu'il anoblit. Après la Révolution, l'austère

politicien ne dédaigne pas de descendre dans le cirque où vont défiler

les cortèges et les chars dorés du nouveau monarque. Il tient son

sérieux, sous l'uniforme du courtisan. Il semble que la Légion

d'Honneur, l'Institut, tous les nouveaux titres aient été conçus et

décrétés pour récompenser le type de Français qu'incarne Louis David.

Oui, David est Français, jusqu'à nous troubler de le voir tel, ce grand

artiste, et ressemblant à tant d'autres que nous préférerions oublier.

Aussi bien, ses faiblesses peut-être autant que ses exceptionnels

mérites, servirent le chef d'école qu'il est si important qu'il ait été.

Ne lui devons-nous pas l'hommage de notre reconnaissance, plus que pour

son oeuvre personnelle, d'avoir préparé la venue d'Ingres, donc le

retour de la Beauté, redescendue enfin du nuage où elle s'était trop

longtemps cachée pendant les heures où la terre était sombre? David le

révolutionnaire apprête le XIXe siècle, met dans la main du peuple de

France une clef pour ouvrir les grilles du magnifique parc royal où les

jardiniers feront des planches de légumes sous les arbres taillés des

quinconces, et cultiveront, dans les serres chaudes, des fleurs

nouvelles et rares comme les précieuses orchidées.

Propos de peintre, première série: de David à Degas Ingres, David, Manet, Degas, Renoir, Cézanne, Whistler, Fantin-Latour, Ricard, Conder, Beardsley, etc. Préface par Marcel Proust · 第 17 / 29 题