QUELQUES NOTES SUR MANET.

_Pour George Moore._

Une vieille amie de Mme Manet mère me montrait une photographie: la

_Charlotte Corday_ de Tony-Robert Fleury, fils d'une autre de ses

camarades d'enfance. Mme X... me proposait cet exemple:

--Regarde! Au moins, cela, c'est distingué! Ce n'est pas comme ce pauvre

Édouard! Il est bien gentil garçon, Édouard; mais ce qu'il fait est si

commun! C'est pénible pour une femme comme Mme Manet, d'avoir un tel

fils. Voilà le portrait de ses parents; on dirait deux concierges!

Pourtant cela me semblait très beau, à moi! J'aimais la tête fine de

cette bourgeoise en bonnet à rubans, debout à côté de son vieux

magistrat de mari, renfrogné, l'air furieux et têtu, sous sa calotte de

soie brodée de grecques, et à gland.

Mon père me dit une fois:

--Oui, c'est drôle, cette peinture! _Il y a quelque chose là dedans._

J'ai été en pourparlers pour acheter à Édouard son _Déjeuner sur

l'herbe_, il y avait un panneau de mesure, dans notre salle à manger. Ta

maman a craint la nudité de la baigneuse. Après tout, elle avait

peut-être raison; mais on aurait pu mettre ce tableau de côté, et tu

l'aurais eu pour toi, plus tard, puisque tu aimes cette peinture. Je

crois que tu n'as pas tort.

Il est au Louvre, aujourd'hui, grâce à Moreau-Nélaton.

Je devais avoir treize ou quatorze ans, quand on me conduisit dans

l'atelier de Manet, son premier atelier de la rue Saint-Pétersbourg, et

qui donnait sur le pont de l'Europe, en plein midi. C'était un salon à

boiseries brunes et dorées, un rez-de-chaussée de dentiste. Sur le mur,

une toile représentait M. et Mme Astruc, jouant de la mandoline. Nous

étions conviés à voir un portrait de Desboutin, et de son fameux lévrier

rose; mais je me rappelle, à droite du personnage, une chaise de jardin,

verte, et d'un genre appelé X, qui m'avait beaucoup frappé: il n'y en a

plus trace dans la toile, telle qu'elle existe aujourd'hui.

Fut-ce cette fois, ou plus tard, que je vis sur le chevalet, _le Linge_,

tout frais alors, et si éblouissant de clarté, d'un bleu si vif et si

gai, qu'on avait envie de chanter? Comme la peinture moderne se plombe!

A peine quelques années, et un tableau, le plus brillant, est déjà

calciné, détruit. Nous admirons des ruines, des ruines d'hier. Vous ne

savez pas ce que fut _le Linge_, à son apparition! Je croirais devoir

m'en prendre à moi-même, ou à déplorer l'état de mes yeux si, depuis

cinq ans, je n'avais assisté à la destruction d'un chef-d'oeuvre, _le

Trajan_ de Delacroix, au musée de Rouen. Je l'ai vu se ternir, se

craqueler, et maintenant, il n'est qu'une bouillie brune. Chez Raymond

de Madrazo, une copie qu'il fit vers 1860, de l'_Entrée des Croisés à

Constantinople_, et peignit sur plâtre, perpétuera le souvenir d'une

palette claire dont les «jus» de Delacroix ont corrompu la pâte.

L'_Entrée des Croisés_ fut un bouquet de fleurs.

Comment Manet pouvait-il travailler dans ce salon qu'envahissait le

soleil? Est-ce là que furent achevés _le Linge_, _le Chemin de fer_,

_Argenteuil_? «L'école du plein-air», se tenait souvent à l'intérieur.

_Le Bal de l'Opéra_, _Le Bar_ furent peints dans l'atelier, sans que

Manet prétendît même de donner l'illusion d'un effet du soir: cela au

moment où Zola professe le «réalisme», ce romantique, oui, la «_vérité

crue_»! Or, Manet n'est ni un romantique attardé et déformé par le

«naturalisme» de Zola, ni un réaliste, mais un peintre classique; dès

qu'il met une touche de couleur sur une toile, il pense toujours à des

tableaux, plus qu'à la nature. Ce n'est pas un excès de «réalisme» qui

le faisait passer pour _vulgaire_, mais la _distinction_ de son style et

sa vision trop spéciale pour être appréciée tout de suite.

Leur vieille amie n'aurait pas trouvé _commun_ le portrait du père et de

la mère de Manet, si Manet eût été un peintre faible et vulgaire.

*

* *

On connaît le visage de Manet, ce joli homme blond, gracieux, élégant, à

la cravate Lavallière bleue, à pois blancs. Un agent de change? Un homme

de cercle? oui, charmant, spirituel, aimable, souriant. Sa voix un peu

enrouée avait des caresses, sa parole, l'accent du gamin de Paris.

Qu'il fût un artiste, mettait dans l'embarras ses familiers, qui

l'aimaient, mais l'admiraient peu et ne savaient quelle attitude choisir

quand il leur fallait s'exprimer sur son compte, ne prenant pas le

peintre au sérieux. M. Degas qui, depuis, a souvent répété: «Nous ne

savions pas qu'il était si fort!», M. Degas parlait de lui avec une

ironie malveillante. «Il est plus connu que Garibaldi, dites, quoi?». Il

était trop connu et l'on ne pouvait le lui pardonner, même sur les cimes

altières où M. Degas construisait son aire.

Manet, lui, était ici-bas, beaucoup plus modeste, plus humain, sensible

à la critique comme les autres, ambitieux de médailles, de décorations.

Il désirait faire des portraits de jolies femmes, et plaire. D'un autre

artiste qui aurait fait de la peinture comme la sienne, Manet eût

peut-être parlé comme ses amis parlaient de lui.

*

* *

Une séance: Mlle Suzette Lemaire pose pour un pastel; Manet peine, se

courbe, se retourne vers le petit miroir qu'il tient à sa gauche, et où

se reflète, inverti, le joli visage de la jeune fille. Manet veut

prouver à Mme Madeleine Lemaire qu'il peut faire concurrence à Chaplin,

le maître portraitiste de ces dames. Il croit enjoliver, flatter, il

choisit les roses les plus tendres, fond les couleurs du pastel. Il

efface, recommence: le modelé est de plus en plus raboteux, le noir

domine, cerne les contours. «C'est un corbeau!» dit Aurélien Scholl.

«Vous êtes dur, pour les femmes!»

*

* *

Manet ne travaillait guère que pour le Salon. Les tableaux qui restent

de lui sont _ses Salons_ ou des projets de Salons abandonnés. Il fit

relativement peu d'études, presque pas de dessins ou de croquis; ses

petites natures mortes de fruits, de fleurs très soignées étaient encore

«des tableaux» par lesquels il espérait tenter les marchands. Ses

esquisses sont «des tableaux» arrêtés en route. Sans commandes, sans

acquéreurs, sans «débouchés», disait sa mère, il peignait cependant,

parce que peindre est sa fonction sur terre. Les «défauts» qui

écartaient de lui le public étaient ses qualités essentielles, la

«fatalité» de son don. Et il voulait être un portraitiste _agréable_!

Ses chefs-d'oeuvre manqués se couvraient de poussière, dans une soupente

où personne ne songeait à les retourner, car on n'allait chez lui que

pour la conversation. On croyait qu'il «cherchait quelque chose», que

d'autres plus habiles «trouveraient». On croyait qu'il «donnait des

idées» dont les plus habiles «tireraient parti.» Au contraire, il «prit

les idées» des impressionnistes, tout en restant, inconsciemment,

peintre de musée. Il fut, avec Courbet, le dernier peintre de tradition.

Au lieu d'être un _précurseur_ il était un _aboutissant_. Il n'y eut

peut-être jamais d'artistes plus incompris, plus mal définis de leur

vivant: incompris des autres, et de lui-même. Et un _amateur_, dans le

vrai sens du mot; célèbre pour des théories qu'il n'avait pas, mais que

des journalistes et des littérateurs formulaient pour lui un peu par

blague, ou par intérêt, comme Zola. La noblesse de ses oeuvres les plus

sommaires--non pas légères, car elles ont toute une singulière

pesanteur--échappait encore, même à M. Degas, un autre _amateur_, mais

aussi _intellectuel_ que Manet l'était peu.

*

* *

En dehors du Louvre, Manet ne connut guère que l'Ile de France, le

paysage des bords de la Seine dans la banlieue, les villas blanches et

roses, les plates-bandes fleuries de géraniums, autour d'une boule

miroir; les bancs verts et les arrosoirs, les canots à voile sur la

rivière, chez lui la riche qualité de la pâte et la nervosité de son

pinceau, son dessin surtout, donnent le style et la noblesse des

maîtres, aux choses que les impressionnistes ont diluées dans

l'atmosphère. Sa touche est brusque et réfléchie à la fois. C'est avec

un soin extrême qu'il «borde» sa pâte soigneusement appliquée. Tandis

que Courbet «beurrait» au couteau à palette, un beau ton qui bientôt

noircit, Manet se sert de pinceaux de martre, ou de brosses carrées,

fines; et si tout ce qui vient de sa main est _peiné_, on dirait

pourtant d'esquisses; la fraîcheur de ton d'une première heure d'ébauche

n'est salie ni par ses dessous, ni par les demi-pâtes qu'il accumule; il

sait _reprendre_ sans que se fane la fleur de sa palette.

Et je ne l'ai vu peindre que lorsqu'il était déjà malade, à la fin de sa

vie, longtemps après sa période espagnole, qui fut le beau temps. Il

gardait encore sa matière drue et comme conservée dans un appareil

frigorifique. On ne «respire» pas dans ses tableaux, qui ne sont que «de

la peinture».

Ces souvenirs sont du second atelier de la rue Saint-Pétersbourg. J'ai

vu peindre _le Pertuiset_, _le tueur de Lions_; _Jeanne_; _le Bar_. Les

réactions chimiques qui se produisent dans ces tableaux-là tiennent du

prodige: la violence et la crudité des couleurs furent d'abord presque

inharmoniques. Les colorations se calment en prenant la patine de

l'émail (tels _le Pertuiset_, _Jeanne_ et _le Bar_). Les tons de la

lourde pâte se sont harmonisés et clarifiés _comme des glacis_. Les gris

actuels du _Pertuiset_ furent des violets fouettés de rose; les chairs

étaient rouges comme la tomate, le paysage était fait de carmin, de

lilas vineux et de verts bleutés assez désagréables. Le temps travaille

_pour_ Manet et _contre_ les autres peintres modernes.

Après des séances laborieuses, mais courtes, Manet, vite fatigué, allait

s'étendre sur un canapé bas, à contre-jour sous la fenêtre, et

contemplait ce qu'il venait de peindre, en tordant sa moustache, ayant

le geste d'un gamin qui dirait: «Chic! chouette!» On riait; on le

menaçait des foudres du jury, il se ferait encore «recaler» au Salon. Il

ne s'en désolait plus, parce qu'alors «son nom était un drapeau»; il

était chef d'école, sans école. Il était soutenu par un parti qui se

servait de lui comme d'un candidat auquel on fait signer des professions

de foi révolutionnaires, pendant la période électorale, pour ouvrir la

voie à d'autres «plus sérieux».

*

* *

Le deuxième atelier de la rue Saint-Pétersbourg fut le siège de grandes

réunions politiques. Il recevait le jour du nord, il était banal et

froid, au fond d'une cour qu'habitaient de nombreux artistes; à côté,

c'était celui d'Henry Dupray, le joyeux peintre militaire, qui sonnait

de la trompe, jouait du tambour et amusait tout le monde avec son esprit

de sous-officier tapageur et sentimental. Devant la porte de Manet,

quelques pots de fleurs et des bacs verts avec des lauriers, comme à la

terrasse des restaurants de ce temps-là. Une grande promiscuité régnait

entre voisins, mais après la séance, tout le monde avait rendez-vous

chez Manet.

Je le revois s'appuyant sur une canne plombée, se tenant difficilement

en équilibre sur ses semelles de caoutchouc. Il était vain de son joli

pied, chaussé de «bottines anglaises»; il était souvent vêtu d'une

Norfolk jacket à plis et à ceinture, comme un sportsman anglais. Il

détestait le genre rapin. Dans un coin, à droite de l'entrée, affalés

sur un divan rouge, Albert Wolff, Aurélien Scholl, des boulevardiers et

des demi-mondaines l'entouraient. Charles Ephrussi et quelques

financiers israélites commençaient à acheter ses pastels, non qu'ils

jugeassent la peinture de Manet digne de figurer à côté des gouaches de

Gustave Moreau, sur des boiseries Louis XV authentiques; mais on aimait

Manet et puis on ne savait pas, après tout, ce que réservait l'avenir.

On pouvait tenter le coup!...

Emmanuel Chabrier faisait des mots. Manet adorait les calembours, dont

la mode est si passée. Vers cinq heures, on pouvait à peine trouver

place auprès de l'artiste. Sur un guéridon de fer, accessoire qui

revient souvent dans l'oeuvre de Manet, un garçon servait des bocks de

bière et des apéritifs. Les habitués montaient du boulevard tenir

compagnie à leur camarade, qui ne pouvait plus descendre au café de

Bade.

Un jour, Manet me dit:

--Apportez une brioche, je veux vous en voir peindre une: la

nature-morte est la pierre de touche du peintre.

J'ai encore chez moi la petite toile que je barbouillai sous ses yeux et

dont il parut content.

--Cet animal-là, dit-il, il vous fait une brioche comme père et mère!

La toile est datée 27 octobre 1881, 77, rue Saint-Pétersbourg.

*

* *

Je crois bien que si Manet approuvait les intentions de Cézanne, c'était

plutôt pour un maniaque qu'il le prenait. Je portai chez Manet les

paysages et la nature-morte (pommes rouges et pot au lait en fer-blanc)

que j'avais achetés chez Tanguy, convaincu qu'il aimait, comme Renoir,

la rareté de leur pâte et de leur ton, comme d'un émail ou d'un fragment

de poterie persane. La forme même m'en paraissait curieuse. Manet me

dit:

--C'est de la peinture, comme la musique de Cabaner[9] est de la

musique. Et il se tourna vers Chabrier: n'est-ce pas, Emmanuel?

[9] Cabaner, musicien bohème et excentrique qui avait alors, à

Montmartre, une réputation analogue un peu à celle de M. Erik Satie,

avant qu'on rendît justice à ce pré-debussyste.

Pendant les deux ans que j'ai fréquenté Manet, il jouissait d'être le

chef d'une école dont se réclamaient Gervex, Duez, Bastien Lepage, Roll,

et autres peintres de «plein air» et dont le succès allait grandissant

au Salon. Il avait vers eux les yeux plus souvent tournés que vers

Renoir, Monet, Pissarro, ou Degas, dont l'acharnement spirituel le

torturait. On était très simple dans ce temps-là. Quel serrement de

coeur quand j'entendis: «Il était plus grand que nous le croyions!»

consenti par M. Degas, alors qu'à cinquante ans, Manet s'en alla dans un

corbillard où était épinglée une croix de la Légion d'honneur. Opinion

trop tardive et qu'on ne se permit qu'en allant au cimetière de Passy!

L'atelier du 77, rue de Saint-Pétersbourg n'était guère, comme l'on

voit, celui où l'on se figure un maître dont le nom remplit la fin du

XIXe siècle et le commencement du XXe: Hangar à vieilles toiles oubliées

alors, roulées pour la plupart, il ressemblait à ceux où mes camarades

faisaient semblant de travailler, mais recevaient des femmes. Quelques

rares meubles de hasard, un buffet de restaurant, où appuya ses mains la

fille au corsage bleu du _Bar aux Folies-Bergère_; quelques vases à

fleurs, des «litres», des fioles à liqueurs, quelques bouteilles de

champagne sur une table où s'assirent les deux amoureux de _chez le père

Lathuile_; le miroir à pied de _Nana_, un tub de zinc. Sur des

chevalets, quelques pastels, dont George Moore et Méry Laurent, l'amie

de Henry Dupray et de Mallarmé, visiteuse quotidienne de Manet, à

l'heure où l'on vient bavarder et rire. Sur les chaises, un corsage de

soie, un chapeau, qu'après le départ du modèle, Manet copie avec effort

et application pour le «faire tenir sur la tête».

--Un chapeau haut de forme, c'est ce qu'il y a de plus difficile à

dessiner, disait Manet.

Celui d'Antonin Proust fut bien recommencé vingt fois en ma présence! Je

me rappelle la robe de _Jeanne_ et son ombrelle traînant longtemps à

côté des rhododendrons fanés qui avaient servi de fond; et combien

différente du modèle était l'interprétation de Manet! Le maître me

disait:

--N'est-ce pas, c'est bien ça? C'est soyeux, riche, _c'est bien d'une

élégante_?

Et son gentil geste du bras, comme fauchant l'air, et la main droite

faisant claquer ses doigts, donnait plus d'autorité à une voix affaiblie

de malade. Il y avait peu de gêne, peu de respect, trop peu, autour de

cet ami qu'on aimait, mais qu'on ne pouvait décidément pas prendre au

sérieux, sans doute à cause de sa gentillesse. Marcel Bernstein, le père

d'Henri, Manet une fois mort, me donna le _Moine en prière_ en échange

d'une pochade de Daubigny.

--Eh! là, l'amateur! Voilà qu'il file avec son cadre sous le bras...!

Allez donc dire aux marchands que ce n'est tout de même pas plus mal que

Duez... et Manet riait de me voir emporter une tête au pastel, Méry

Laurent coiffée d'une toque de lophophore, vêtue d'une jaquette grise

garnie de skungs; comme j'avais obtenu que mon père achetât pour moi

cette jolie chose.

Je regrette de n'avoir pas mieux connu l'excellent Manet, de ne pas lui

avoir parlé avec la tendresse et la vénération qu'il méritait. Mais

peut-être préférait-il alors, à ma réserve silencieuse de petit jeune

homme bien dressé, la camaraderie libre et gouailleuse qui me choquait

tant chez les autres. Alfred Stevens, ce gros Belge de Paris, si bon

peintre, jadis, mais d'intelligence trop limitée, et qui ne travaillait

plus que pour le commerce, paraissait le pontife dans ce milieu artiste,

un pontife au chapeau penché sur l'oreille, type de préfet du second

Empire, ou de colonel de cavalerie en goguette.

Fanfin avait une affection fraternelle pour Manet, mais... distante et

effrayée! Il ne se serait pas risqué au 77, rue de Saint-Pétersbourg. Il

avait été quelquefois, jadis, chez M. et Mme Manet aux séances de

musique de chambre, que donnait le vieux magistrat; Mme Édouard Manet ne

paraissait jamais à l'atelier qui était, selon elle, «une annexe du café

de Bade». Édouard, dans son «antre», n'était plus le fils de M. et Mme

Manet. Celle-ci disait:

--Pourtant, il a copié la _Vierge au Lapin_, de Tintoret, vous viendrez

voir cela chez moi, c'est bien copié. Il pourrait peindre autrement;

seulement il a un mauvais entourage!... S'il pouvait, au moins, peindre

des portraits comme Tony-Robert Fleury!

Édouard n'aurait pas demandé mieux, peut-être, mais avec le caractère,

le dessin appuyé et dur de ses têtes, c'était malgré lui et à son insu

qu'il «défigurait ses modèles» et faisait des chefs-d'oeuvre.

M. Degas fut blessé et cessa de voir son ami. Degas avait peint un

portrait double de M. et Mme Édouard Manet. Mme Édouard Manet, vue de

profil, jouait du piano. Manet coupa la toile en deux, supprima l'image

«enlaidie» de sa femme. Quant à la ressemblance de Manet, assis en boule

sur un canapé, si j'en juge par une photographie de ce beau fragment,

c'était la vie, c'était l'homme que j'ai connu. _La femme au gant_ que

j'achetai 500 francs chez Durand-Ruel, en 1884, «un monstre de laideur»,

fut reconnue par un enfant de ma famille:--Ah! c'est la tante Aurore!...

dit-il. Les parents firent taire le petit sot: mais je sus que _La femme

au gant_ était bien Mme de X..., célèbre beauté du Second Empire, la

tante Aurore. Herr von Tschudi, qui la convoitait pour Berlin, me

disait:--C'est la Joconde française.

«Si l'on aime la peinture de Manet, on l'aime comme Corot, comme

Tourgueneff», a écrit George Moore, l'«Anglais des Batignolles», ainsi

qu'on désigna Moore quand Manet fit de lui l'étonnant pastel «aux yeux

mauves, au teint vert de noyé». Plus d'un quart de siècle après la mort

du peintre, Moore parle encore de lui comme si Manet venait de

disparaître; pour lui Paris est vide sans Manet et l'on n'y fait plus de

peinture.

*

* *

Manet pasticheur?

Il n'y a pas deux tableaux dans toute son oeuvre, qui n'aient été

inspirés par un autre tableau, ancien ou moderne. Manet prenait

résolument la composition d'une toile de maître, la traduisait à sa

façon, la recréait; les Espagnols dont il a été si impressionné dans sa

plus belle manière, il les pastichait avec une volonté de faire des

tableaux de musée. Personne plus que lui n'a «démarqué», et personne

n'est plus original. Plus tard, influencé par Claude Monet, il fera du

plein air, aussi polychrome que ses premières oeuvres étaient blanches

et noires; mais toujours et partout, la _touche_ est du Manet, sa pâte

est unique; la maladresse, la précision et la décision à la fois du

pinceau n'appartiennent qu'à lui. C'est _bien fait_ jusque dans le lâché

apparent. Il y a une plénitude dans son dessin simplifié et gauche, il y

a une déformation dans le sens de la grandeur. Son modelé plat qui

supprime certains plans, donne une qualité unique à la nature-morte, aux

objets. Rappelez-vous le _Jambon_ sur un plateau d'argent, la _Botte

d'asperges_. On n'a jamais peint comme cela avant lui. Cela paraît plus

simple et plus mystérieux que la pâte de Chardin.

Du _Guitariste_ au _Linge_, une révolution s'est opérée chez Manet; on

croit à peine que les mêmes yeux aient pu voir, à quelques ans de

distance, si différemment. Toutefois, la main est reconnaissable. Toutes

mes préférences sont pour la période espagnole et surtout pour

l'_Olympia_ qui m'apparaît comme une oeuvre sans rivale dans notre âge,

un réservoir de lumière, un soleil blanc dans la «Salle des États»

qu'elle éclaire, avec son étrange, métallique beauté de chair, sa

_stylisation_ involontaire, sa sensualité moderne, «baudelairienne»--et

combien plus femme par la vie qu'elle dégage, que la _Maîtresse du

Titien_, ou que l'_Odalisque_ d'Ingres, à laquelle elle fait pendant, au

Louvre!

On a parlé de Goya, à propos de l'_Olympia_ qui serait un pastiche de la

Duchesse d'Albe, nue sur un lit. Il existe aussi une Duchesse d'Albe en

costume de Maya; Manet a peint une Espagnole travestie en torero; le

_Balcon_ est composé comme un des «Caprices» de Goya. Nul doute que

Manet avait songé à l'Espagnol dans ses scènes de Plaza et sa _Lola de

Valence_; mais je ne crois pas qu'il ait connu les originaux, ni qu'il

soit même allé en Espagne, et ses toiles sont très supérieures à celles

dont il se serait inspiré. Ses «pastiches» sont des créations aussi

originales que _le Linge_.

Un peintre de grand métier peut s'inspirer, doit s'inspirer de ce qu'il

aime et le recréer à sa façon. Il y a des artistes sans nulle invention

ni personnalité, dont la manière n'évoque le souvenir d'aucune autre

manière, et qui sont pourtant banals et sans intérêt. L'originalité

réside moins dans la _conception_ que dans l'_exécution_. Les moyens

sont _tout_ en peinture. Ingres a pillé--puisque l'on dit ainsi--tout ce

qui lui semble en valoir la peine. Son admirable _Thétis_ est comme un

agrandissement d'une pierre gravée antique du musée de Naples. Les

statues grecques, les miniatures persanes étaient familières à Ingres.

L'_OEdipe et le Sphinx_ est fait d'après un patron très fréquent sur les

vases étrusques. L'_OEdipe_ n'est-il pas cependant le tableau le plus

caractéristique du maître français?

C'est par la façon dont elle est «faite» que l'oeuvre de Manet s'impose

et vivra. C'est par son _métier_[10] que Manet aurait dû influer sur ses

contemporains. Or, de sa maîtrise de technicien, il n'était pas

question, jusqu'à ce que nous l'ayons découverte, beaucoup plus tard.

[10] «L'atelier de Vélasquez», que je possède, est un exemple curieux

du _pastiche-original_ de Manet.

Nous voyons donc le même fait se reproduire pour tous les peintres.

Certains hommes bénéficient de l'heure à laquelle ils ont paru, d'une

circonstance fortuite de leur carrière; pourquoi le nom de Manet est-il

devenu une sorte de référence pour les impressionnistes et les

néo-impressionnistes? Il n'a pas de parents dans l'art moderne. Claude

Monet combina une palette nouvelle, Manet crut l'emprunter. N'étant pas

théoricien, ses phrases coutumières sur l'art étaient d'aimables

enfantillages; il parlait d'art comme un _communard_ amateur, de la

révolution.

Propos de peintre, première série: de David à Degas Ingres, David, Manet, Degas, Renoir, Cézanne, Whistler, Fantin-Latour, Ricard, Conder, Beardsley, etc. Préface par Marcel Proust · 第 15 / 29 题