AUBREY BEARDSLEY[7]

[7] J'aurais voulu faire, à nouveau, un portrait d'Aubrey Beardsley

pour qu'il rentrât dans le cadre de ce volume; mais le temps m'a

fait défaut et je donne ici la préface, écrite en 1907, pour la

traduction de _Under the Hill_ que me demandèrent les éditeurs

Arthur Herbert, Limited, de Bruges.

_Préface à «Under the Hill»_.

Il fut peut-être sage de ne traduire pas plus tôt l'oeuvrette que voici.

Avant que la gloire ne vînt à Aubrey Beardsley, il ne fallait pas offrir

au grand public, et privée de ses grâces originales, l'esquisse qu'est

_Sous la Colline_, et qui vaut par le style peut-être plus que par la

pensée. Qu'est-ce que l'auteur a prétendu dire? Qu'il reste pour moi

l'artiste étrange, l'intelligence merveilleuse, l'enfant prodige que

j'eus la joie de connaître pendant deux ans et qui m'a tant ébloui que

je craindrais de le diminuer à mes propres yeux, en me livrant à

l'analyse de mon plaisir!

Quelques-uns virent dans _Under the Hill_ une manière de paraphrase à la

Laforgue de _Tannhäuser_, spirituelle et légère, de ce caprice très

britannique qui renouvelle les plus anciens sujets en les assaisonnant

d'un piment moderne, en les dépaysant si l'on peut dire, ou mieux, en ne

les situant pas. Le petit abbé Fanfreluche et la belle Hélène

appartiennent à Beardsley, grand lecteur de Voltaire, et au XVIIIe

siècle français.

Beardsley, dessinateur, eut une technique presque parfaite;--écrivain,

il aurait peut-être atteint une égale perfection. Dans ce conte, il

n'est encore qu'un amateur plein de projets et de recherches

ambitieuses, mais un amateur à la veille de passer maître ouvrier.

Prenons _Sous la Colline_ pour un caprice sans commencement ni fin,

comme des phrases jetées par un adolescent qui croit à la forme et la

cisèle sans autre souci que la beauté. J'en ai entendu maintes, scandées

par lui alors qu'il venait de les griffonner sur une table de café, au

Casino de Dieppe. Il en riait, il en était heureux et fier, tel un

collégien d'une rime riche. Dans sa prose, je retrouve son procédé

précieux, des trilles, des vocalises perlées comme les entrelacs

pointillés de ses dessins. Nulle signification profonde ne se cache sous

ces mots qu'un délicat enfile l'un après l'autre comme des paillettes

multicolores sur de la soie;--plaisir des yeux; plaisir de musicien

aussi, que les harmonies pures ou bizarres captivent.

Beardsley est un dilettante, un vrai produit de fin de siècle. Le

caractère tourmenté et malsain de son art, qui attirait certain public,

me repousserait si le hasard ne m'eût fait voir de près le petit malade.

Sa grande intelligence étincelait comme ses yeux; il avait une charmante

culture, un goût délicat et varié, beaucoup d'esprit.

Ce qui me touche avant tout chez Beardsley, écrivain, c'est son amour de

la langue française, laquelle il ne parlait pas volontiers bien qu'elle

eût peu de secrets pour lui. Il rêvait d'incorporer à la sienne certains

de nos mots qui l'enchantaient. Mais comment était-il parvenu à se

faire, dans notre littérature classique, une éducation dont il donnait

la preuve le plus simplement du monde, à la vérité? La connaissance

superficielle des choses de chez nous, qui nous flatte chez les

étrangers pour la bonne volonté dont elle témoigne, elle nous irrite

parfois aussi un peu. Aubrey la dépassa vite. _Le Courrier français_,

auquel il collabora, représente assez «l'article de Paris», cette

fantaisie dont la mousse grise les cerveaux des Américains, des Anglais

et des Allemands; mais le flair et la lucidité de Beardsley le menèrent

plus loin, et comme il n'était pas un à se contenter de peu, s'étant

mis, avec sa soeur Mabel, à lire du français, ils allèrent tous deux au

meilleur et au plus difficile.

Ai-je jamais entendu l'un de mes compatriotes parler de Molière et de

Racine, comme Beardsley, de Racine, surtout, qui reste obscur aux

étrangers? Et il récitait les choeurs d'_Athalie_ et d'_Esther_ comme

des prières. Il vivait dans le dix-septième et le dix-huitième siècles.

On sait qu'il songea à traduire les _Confessions_, à écrire un ouvrage

sur Jean-Jacques et un essai sur les _Liaisons dangereuses_. Il étudia à

fond George Sand, Chateaubriand, Balzac. Il connaissait les personnages

de _la Comédie humaine_ comme des membres de sa famille.

Nous passions des heures dans sa chambre où Charles Conder exécutait ses

ingénieuses lithographies pour la _Fille aux yeux d'or_. Conder voyait

en Dieppe un décor pour tous les actes de la _Comédie Humaine_; il

n'était alors question que de Balzac; et dans ce petit monde où certains

étaient à peine capables de désigner par son nom un objet dans un

magasin, Balzac était discuté comme par des lettrés français. Gautier,

Baudelaire, Verlaine furent les autres dieux de Beardsley.

La _Dame aux Camélias_ prenait à ses yeux de malade une importance

spéciale, il la parait de sa propre poésie. Il exigea que je le menasse

à Puys chez Alexandre Dumas, bien touchante visite où le romancier, qui

n'aimait pas les étrangers, fut conquis par le charme juvénile du

visiteur dont je traduisais au cours de l'entretien les questions et les

habiles compliments. Mrs. Mabel Beardsley-Wright doit avoir encore, sur

quelque rayon de sa bibliothèque, le volume de la _Dame aux Camélias_

que Dumas offrit à Aubrey, et précédé d'une belle dédicace.

Mais me voici tenté de conter mes souvenirs et, pour ce, suis-je dans

l'embarras, car c'est une préface qu'on m'a fait l'honneur de me

demander. D'abord, je m'en étais réjoui, mais une préface pour _Under

the Hill_ serait l'entreprise d'un homme de lettres!... Cependant, comme

on m'assura que tout ce que je savais de l'homme mériterait d'être dit,

ma mémoire à contribution fut mise.

Des souvenirs surgirent en foule et pendant quelques jours je revécus

par la pensée avec le cher garçon dont j'avais fait la connaissance,

deux ans avant sa mort, déjà atteint d'un mal qui ne pardonne pas, mais

encore enthousiaste et brillant à ses heures de répit. J'évoquais nos

journées de flânerie ou de travail, les bavardages que nous avions

ensemble le matin sur la plage, au milieu des baigneurs; l'après-midi,

en arpentant les pelouses de la rue Aguado, et à l'hôtel des Étrangers

où sa mère, bonne et tendrement inquiète, attendait toujours, regardait

son fils en frémissant, quand nous rentrions d'une promenade trop

fatigante pour lui.

J'avais déjà rédigé ces souvenirs quand je repris le livre d'Arthur

Symons sur mon ami: je ne faisais que répéter des choses si bien dites

avant moi! En effet nous passâmes, Symons et moi, l'été de 1895 à

Dieppe, en compagnie de Beardsley. Nous le voyions à chaque instant; une

perpétuelle agitation et la terreur de la solitude lui faisaient saisir

le moindre prétexte d'abandonner les dessins dont il avait la commande,

seules ressources pour faire vivre une famille qui dépendait de lui. Et

Aubrey n'avait pas des goûts modestes! Il venait nous chercher ou nous

le rencontrions dehors, portant sous son bras la vieille reliure Louis

XIV de maroquin rouge à fers dorés, qui lui servait d'enveloppe pour ses

notes écrites. Symons et moi étions les auditeurs attentifs de ses

boutades et des paradoxes d'une liberté telle, qu'il les faudrait dire

en latin. Peut-être, en ma qualité de Français, ai-je été plus touché

que Symons par l'étrangeté du personnage et m'apparut-elle plus

exceptionnelle, si habitué que je sois à l'humeur britannique, à

l'excentricité anglo-saxonne. Le décor de notre vieille ville normande,

si provinciale, en dépit de son Casino et de ses bains cosmopolites, où

je vis passer tant de curieuses figures depuis trente ans; la lumière de

cet endroit où s'écoulèrent toutes mes vacances, mettaient en un vif

relief la silhouette du fin artiste, de cet élégant et anguleux dandy

encore tout imprégné de la forte odeur de Londres.

Son visage émacié présentait un nez fort busqué et très osseux, entre

deux petits yeux perçants, couleur de noisette, sous des cheveux de ce

blond acajou dit «auburn», que séparait en bandeaux, sur un front bombé,

une raie soigneusement faite. Deux «grains de beauté» me semblaient

arrondis par lui comme des «mouches». Il ressemblait au jeune héros du

_Mariage à la mode_ de Hogarth. Toujours vêtu, le jour, d'un costume

gris clair, une fleur à la boutonnière, ganté, il tenait verticalement,

par le milieu, une grosse canne de jonc dont il frappait le sol pour

scander ses phrases et affirmer ses paradoxes. Il avait de l'esprit de

mots à la française, un langage recherché, des façons cérémonieuses. Un

peu voûté, il tâchait de redresser sa haute taille dans un sinistre

effort de ne pas paraître malade. La maladie lui faisait horreur, et dès

que le sourire retombait, son expression devenait poignante. A la

moindre brise, il s'enveloppait d'un plaid de voyage ou dans un

mac-farlane dont les ailes gonflées par le vent du large le faisaient

ressembler à une énorme chauve-souris.

Beardsley vint sonner à ma porte, accompagné par des amis qui ont déjà

presque tous disparu et dont certains--lui le premier--auraient à peine

atteint à la maturité aujourd'hui.

Le bon géant Fritz Thaulow--mort, lui aussi--vivait à Dieppe avec son

heureuse et blonde famille. Il ouvrait sa maison aux artistes de

passage. Thaulow et Charles Conder me présentèrent le groupe d'Anglais

que le même bateau avait amené. C'était le poète Alfred Dowson, bohème à

la Verlaine, qui fut vite enlevé, après avoir signé de beaux vers;

c'était Arthur Symons et quelques autres, suivis de l'éditeur Smithers,

à l'éternel gibus, au nez rouge d'Agoust et flanqué d'une demoiselle de

bar ensevelie sous un immense chapeau de plumes. On aurait dit une

troupe venue sur le continent pour une Bank Holiday. C'étaient pourtant

les rédacteurs et les principaux artistes du magazine _Savoy_, dont

j'attendais avec impatience chaque nouveau fascicule à la couverture

rose et parée d'un dessin d'Aubrey Beardsley. Ces jeunes gens

s'ingéniaient à scandaliser leur pays et n'auraient reculé devant rien

pour se signaler.

Intéressante époque de l'histoire artistique et littéraire de

l'Angleterre: 1895. Le long règne de la pieuse et sévère Victoria,

impératrice des Indes, décline. Burne-Jones vient d'être créé baronnet;

Whistler commence à faire école, après ses batailles livrées à la

Grosvenor Gallery, où les snobs se pâment de confiance devant toute

oeuvre que refuse la Royal Academy, et recueillie par Comyns Carr. Oscar

Wilde, triomphant, se promène dans Piccadilly, un grand tournesol à la

main. Les opéras de Wagner sont donnés dans deux théâtres à la fois où

se presse religieusement ce public d'esthètes, si bien croqués par

Aubrey Beardsley dans une de ses fameuses planches: _Wagnerites_. Sarah

Bernhardt et Réjane jouent des pièces françaises; George Moore célèbre

Manet, Degas, Zola et Goncourt. Le seul nom de Balzac gonfle la gorge de

ceux-là mêmes qui n'ont rien lu de lui; William Morris, poète,

sociologue et tapissier, poursuit de sa haine l'acajou victorien et met

dans le home du bourgeois un ameublement dans le goût des

préraphaélites.

La société anglaise se réveille d'un long sommeil et secoue son

indifférence pour tout ce qui n'est pas le sport. Un nouveau snobisme va

la jeter dans les bras des artistes; elle attend un miracle et se

prépare à s'amuser d'autre façon que naguère. Dans cette aube

rafraîchie, parmi les révoltés et les novateurs, voici venir le jeune

Beardsley. D'un pas mesuré, il va, élégant et fluet, allonger

subrepticement un coup de pied dans les vitres de Buckingham Palace,

d'où la vieille souveraine observe et condamne ses sujets. On sait que

sa majestueuse indulgence ne s'accorde qu'aux Philistins. Beardsley,

grave et ironique, s'avance, tenant au-dessus de sa tête des plats et

des corbeilles chargés de paons, de poissons rares et de fruits

exotiques. Des parfums énervants fument dans des cassolettes. En

cadence, suivi d'un cortège de masques, de nains, de mauvais drôles, il

présente, en une bouffonne entrée de ballet, des objets bizarres qu'on

dirait tirés du fourgon des rois mages, des mets à l'arome inquiétant...

Aussi bien le chef qui en prépare les sauces et en dresse la parure,

dédaigne la cuisson classique des rôtis nationaux.

Beardsley rénove la fantaisie anglaise, cruelle et poétique, froide, ou

qui dissimule ses émotions; il fait la chasse au «sentimentalism» d'un

art désuet; il est cynique, gouailleur et poète à la façon d'un clown

shakespearien, exubérant tour à tour et retenu, amer dans ses éclats de

gaieté.

Beardsley me rappelait un autre très cher de mes amis, le candide et

mystérieux Jules Laforgue que j'avais vu dix ans plus tôt passer,

toussant lui aussi et blême comme ce Pierrot qu'ils aimèrent tous deux.

L'humour de _Under the Hill_ reçoit un reflet lointain des _Moralités

Légendaires_. J'imagine ces deux jeunes malades se rencontrant dans la

nuit élyséenne, qui se saluent avec cérémonie, dansent un grave menuet

dans un pâle rayon de la lune, puis s'évanouissent comme deux ombres...

Ils ont beaucoup souffert et beaucoup ri tous les deux quand ils étaient

parmi les vivants et si la mort n'avait pas si vite convoité ces deux

frêles proies, l'un ne serait pas devenu le Chrétien, ni l'autre

l'amoureux candide et sanctifié qu'ils devinrent avant de nous dire

adieu. Beardsley et Laforgue furent les «fleurs de bitume» de deux

grandes capitales modernes. Laforgue, quoique provincial du Midi,

incarne le gavroche parisien de l'heure inquiète qu'il vécut. Quant à

Beardsley il est un «blackguard» de Londres, le vrai cockney au rire

bref et qui retombe dans une morne tristesse après les bonds d'une

gaieté de parade foraine.

On ne peut dire de lui: «Il n'eut pas le temps de s'exprimer; que

serait-il devenu?» En quelques années, comme suivant la marche rapide de

l'aiguille sur le cadran, il donna, haletant mais avec méthode, tout ce

qu'il avait peut-être en lui. Il eut la chance, dans ce temps de fébrile

course au clocher, de choisir sa piste et l'arabesque qu'il y tracerait.

L'enfant prodige des soirées de Brighton, le petit pianiste faiseur de

_Christmas cards_ et de _Menus_ à l'aquarelle, trouve à quinze ans sa

formule.

Élève de Burne-Jones, admirateur de Leighton, il fut l'un des premiers

qui les rapprochent de Whistler--c'était alors marier le feu à l'eau.

Les deux Académiciens donnèrent à Aubrey sa vision tout anglaise de

l'antiquité classique, de la Renaissance italienne; Whistler lui révéla

les estampes japonaises, le pittoresque et le style qu'un artiste peut

mettre dans les costumes contemporains; puis Beardsley alla, avec

Conder, aux grands siècles français; son goût du «grotesque» moderne et

du masque fit le reste. Il déforme les gens de son temps, les habille à

l'antique ou à la Louis XIV, les dévêt ou les pare d'atours empruntés,

mais leurs gestes sont d'aujourd'hui, comme les personnages des romans

d'Henri de Régnier. Les salles bizarres et les jardins fantastiques où

ces comédiens minaudent, en des galanteries poudrées, donnent sur la rue

bruyante de hansom cabs et d'omnibus. Ses dessins sont prêts à être

agrandis en affiches pour les murs de Londres. Malgré les paraphes et

les préciosités calligraphiques dont il la charge, son écriture, même de

loin, reste lisible et se reproduit bien. Beardsley, l'inventeur «du

blanc et noir»[8] est stimulé par la feuille de papier; le graveur

héraldique et l'imagier médiéval prêtent leurs moyens exacts au caprice

du jeune décadent. Ce satiriste irrespectueux n'est pas peintre, mais un

maître _en blanc et noir_, c'est pour l'imprimerie qu'il travaille.

[8] Le «blanc et noir», dont je parle ici, est celui dont la mode nous

est venue peu avant la guerre, dans les toilettes et l'ameublement,

et qui, en 1918, apparaît sur la scène dans la Revue du Casino de

Paris--chambre à coucher de Mlle Gaby Deslys.

«L'illustration et l'affiche ne sont-elles pas l'art même de ce temps?»

disait souvent Beardsley, que les tableaux ennuyaient un peu.

Il ne fit pas de peinture à l'huile, mais projeta d'en faire quand il

était avec moi. Qu'aurait été sa peinture? Un jour, le sachant tenté par

ma boîte à couleurs, je le laissai seul dans l'atelier du Bas-Fort-Blanc

dont la baie laisse voir les rochers où les enfants pêchent la crevette.

C'était un après-midi glorieux d'août. Je partis en promenade afin de ne

le déranger pas. Quand je rentrai, la grande toile que j'avais mise à sa

disposition était couverte d'un très beau dessin au fusain que je ne me

console pas encore d'avoir vu effacer d'un coup de gant. C'était un

épisode rapporté par George Sand: Liszt marche dans la campagne,

s'enfonce dans un champ de pavots dont les têtes sont pour lui autant

d'instrumentistes. Le musicien inspiré brandit sa canne comme un bâton

de kappelmeister et bat la mesure, croyant conduire un orchestre

innombrable.

Ce fantastique personnage aux longs cheveux bouclés, coiffé d'un feutre

mou, avait un geste superbe; en vérité, le bâton dirigeait une symphonie

macabre, et l'on eût dit qu'il voulût faucher ces têtes aux corolles

impertinentes de fraîcheur. Tout ce que faisait Beardsley exhalait

l'odeur de la mort.

Je ne le connus qu'affaibli et se préparant à prendre congé de nous,

implorant avec résignation le Crucifix qu'avait mis entre les doigts

moites du malade un prêtre catholique. La Foi rendit moins déchirantes

ses rêveries de jeune condamné, à la porte du cimetière.

Je le surpris souvent penché sur sa table, dessinant dans sa chambre

d'hôtel; il était rentré las de ses marches d'un bout à l'autre de la

terrasse du Casino. Grisé des flonflons du bal et du bruit des «Petits

chevaux» dans lequel _Under the Hill_ fut écrit presque en entier, il

revenait sagement à son ouvrage commandé, attendu par ses éditeurs.

Travail appliqué, minutieux, sans ratures, conduit comme celui d'un

moine enluminant une page de missel. Ainsi courbé sur la feuille de

papier bristol, des petites plumes d'or, des grattoirs rangés avec

ordre, Aubrey accomplissait une tâche au-dessus de ses forces, sous le

regard du Christ accroché au mur. Ce nouveau Tannhäuser était obsédé par

des visions du Venusberg, de la bacchanale dont les cuivres et les

tambourins vibrant dans ses oreilles, ramenaient sur ses joues deux

taches de sang. Il y a comme la déformation d'une cagoule de frère de la

Miséricorde, dans certains de ses personnages ambigus, arlequins,

dominos qu'il faisait rôder dans ses mascarades, où ils répandent une

odeur de cadavre et l'épouvante de l'Enfer. Ces créations sont autant de

doubles de sa personne.

Même affaibli, comme il l'était en 1895, et tenaillé par l'effroi du

lendemain, son imagination d'illustrateur était follement libertine,

hantée de monstres aux gestes douteux, qui offrent à la malveillance

toute liberté de graveleuse interprétation. Les amateurs ne furent

indulgents que pour les légères vignettes de la _Mort d'Arthur_, et son

premier public devait être bien peu naïf, car il attribua un sens

obscène aux moindres détails des dessins parus dans le _Savoy_ et dans

le _Yellow Book_; on voulut découvrir des intentions et des symboles

jusque dans les fruits et les fleurs de la si curieuse Madone, peut-être

le chef-d'oeuvre de Beardsley. Tant de choses étaient contées sur sa vie

privée, et il s'était volontairement créé une telle réputation de

dépravé et de blasphémateur, qu'on le voyait toujours plus ou moins

célébrant une messe noire. On pouvait se demander si la ferveur du

catéchumène n'était pas trop souvent attisée par le souffle des satyres

et des démons. Il ne s'expliquait point sur sa piété et demeura plein de

retenue, la seule fois que je lui avouai mon malaise à ce sujet.

Il y eut vers les années quatre-vingt, beaucoup de conversions à

Londres. Ce fut une mode et un engouement dans le monde des arts,

d'embrasser le catholicisme au moment où s'achevait la surprenante

cathédrale byzantine, le plus bel édifice moderne de la ville sinon la

plus belle église élevée de nos jours; théâtrale, sombre--elle n'était

pas encore revêtue de ces mosaïques à fond d'or, des marbres et des onyx

sous lesquels doit disparaître sa paroi de briques, mais elle était

pleine d'encens et d'une mise en scène somptueuse. Ce temple dont les

coupoles rappellent le décor de _Parsifal_, attirait ceux que le culte

protestant rebute par sa froideur. Amfortas et la démoniaque Kundry

semblaient se cacher derrière les piliers de la nef. Aubrey trempait son

doigt dans le bénitier de la basilique, au retour de ses randonnées

nocturnes. Pour d'aucuns, le plaisir est d'autant plus vif qu'il sera

suivi de prières et de repentir; l'Anglais imagine volontiers l'ombre du

pasteur rôdant dans la ruelle du lit comme une menace.

Je rejoignis Aubrey dans l'automne 97, à Paris, avant son départ pour le

Midi, où il devait hiverner. Il était descendu à l'hôtel Foyot, au

milieu du Quartier Latin, dont il était si curieux. Nous dînions parfois

ensemble dans le restaurant. Les lumières et les conversations de nos

voisins de table lui communiquaient une passagère excitation, à peine

suffisante pour chasser pendant quelques secondes ses lugubres visions

de mort. Il tenait alors les propos qui m'aidèrent à le mieux

comprendre. C'est un écrivain, surtout, qu'il ambitionnait d'être;

apparemment chez lui, une sorte de coquetterie. Sa passion pour l'art

français du XVIIIe siècle était alors dans toute son intensité et

l'influence de notre littérature le dominait. Notons que les meilleurs

artistes anglais, depuis un quart de siècle, ont subi l'influence

française, comme nos romantiques de 1830 celle de l'Angleterre.

Si l'on établit aisément sa généalogie artistique et si son oeuvre de

dessinateur se suffit à elle-même, telle qu'il nous la laisse, qu'est-ce

donc qu'il souhaita d'être comme écrivain? Il m'a parlé de longs poèmes

qu'il comptait écrire, qui eussent tenu de Dante, de la _Légende Dorée_

et de Choderlos de Laclos! Il était de cette génération «cérébrale»

raisonneuse, trop instruite de ce qui a été fait avant elle, qui ne

voyait la nature qu'au travers de l'art, et dont la spontanéité fut

retenue par le poids d'une trop lourde chaîne de souvenirs. Surtout

avide de jouir vite et beaucoup,--trait commun à la plupart des Anglais

d'alors,--Beardsley n'était attiré dans la vie que par ce qu'elle a

d'excitant, de brillant, de rare et par le grotesque, le monstrueux, le

comique. Le commun des êtres et des choses était inexistant pour lui. La

pitié n'était pas son fait; mais il faut attribuer à son état physique

une part de son égoïsme. Il était personnel et d'une façon presque

risible, tant il y avait de l'enfant chez lui. Je me rappelle qu'il

disait: «Ce dont j'aurais besoin, ce serait d'une bonne nourrice qui me

dorloterait.» Et il avait pourtant avec lui son excellente mère et sa

soeur Mabel, l'ex-compagne plus que complaisante de ses heures de joie,

alors esclave de ses caprices funèbres, et s'ingéniant à rendre plus

douce sa longue agonie. Une fois je le vis encore, à Londres, plus

faible et plus creusé, et me disant: «Je ne puis plus me supporter chez

moi! J'irai jouer à Monte-Carlo». Les médecins le firent voyager. Il

voulait aller à Venise, étudier Longhi.

Aubrey, chassé par le climat de son pays, passerait l'automne à Paris,

où il avait tant souhaité de venir à ses débuts. Les bouquinistes des

quais de la Seine l'occupèrent, les plaisirs auxquels il ne prit point

part, mais qu'il devinait autour de lui, lui donnèrent l'illusion de

l'activité et de la vie brillante. Chaque jour, c'était un nouvel

ouvrage dont il établissait les plans. Il notait des phrases détachées

d'abord, des mots d'esprit, comme les motifs dont un musicien composera

une partition. Avant de composer son «grand poème dantesque», il voulait

faire des essais en prose, dont les sujets avaient beaucoup d'analogie

avec ceux des _Moralités légendaires_; sachant qu'il ne connaissait pas

Laforgue, je m'interdis de les lui signaler. Si affectueux qu'il fût

pour moi et quelques autres amis, je dois à la vérité qu'il n'y avait

pas dans les belles histoires qu'il voulait conter, l'émotion et la

tendresse humaine de Laforgue. Je n'y distinguai jamais une philosophie,

une doctrine--et, pourtant, l'heure avait sonné, pour lui, des

réflexions graves. Même dans ses livres, il est probable qu'il eût été

un pur et simple amant de la forme et de l'art pour l'art. Peut-être,

après tout, craignait-il de se faire trop connaître, peut-être se

dissimulait-il, par «artisterie».

Celui qui doit vivre peu de temps a le droit de beaucoup garder pour

soi-même: Beardsley s'arrêtait en route pour tout voir et peut-être trop

souvent pour en rire. Il y a assez de beauté autour de nous, et de

hideur aussi, pour se réjouir ou se moquer avant d'atteindre le terme,

ou que la lassitude ne vienne; mais l'ironie est l'esprit des êtres

tristes. Le dégoût ne vint pas au pauvre Beardsley, car les dernières

lettres que je reçus de lui révélaient une curiosité de plus en plus

vive, et il ne croyait plus à son mal. Il mourait.

Propos de peintre, première série: de David à Degas Ingres, David, Manet, Degas, Renoir, Cézanne, Whistler, Fantin-Latour, Ricard, Conder, Beardsley, etc. Préface par Marcel Proust · 第 14 / 29 题