A deux reprises, Freda avait envoyé des messages à la caserne où la
danse battait son plein, et chaque fois, ils étaient revenus sans
réponse. Alors elle usa des grands moyens, les moyens que seule elle
était capable d’employer.
Ayant mis ses fourrures et ajusté un masque sur son visage, elle se
rendit au bal du gouverneur.
Il convient de dire qu’il existait une formalité à laquelle la «clique
officielle» se conformait depuis longtemps, mesure de prudence pour
protéger la dignité des femmes et des filles des fonctionnaires en
assurant le décorum de la fête.
A chaque bal masqué, on formait un comité de personnes chargées de se
tenir à l’entrée de la salle pour jeter un coup d’œil sous le masque des
amants. La plupart des hommes ne recherchaient nullement l’honneur d’en
faire partie; mais il se trouvait que ceux qui désiraient le moins en
être, étaient précisément les plus capables de rendre service.
Le pasteur n’était pas assez physionomiste et il ignorait trop la
situation des habitants de la ville pour distinguer ceux qu’il convenait
de recevoir ou d’évincer.
Il en était de même de quelques autres dignes gentlemen pourtant très
désireux de jouer le rôle de cerbère. Mrs Mac Fee, l’épouse du pasteur,
pour obtenir ce poste tant convoité par elle, aurait vendu son âme au
diable.
Un soir, certain trio, ayant échappé au contrôle, causa pas mal de
scandale avant qu’on eût découvert l’identité des intrus.
A la suite de cet incident, seules furent préposées à la garde les
personnes vraiment capables de remplir cette fonction; et elles s’y
prêtèrent du reste de fort mauvaise grâce.
Cette nuit-là, un nommé Prince était de faction à la porte. On l’avait
circonvenu et il ne revenait pas encore d’avoir pu accepter une mission
qui menaçait de lui aliéner une moitié de ses amis pour complaire à
l’autre.
Parmi ceux qu’il avait dû éconduire, il en connaissait trois ou quatre,
rencontrés au travail ou sur la piste--d’excellents camarades au
demeurant--mais qui ne présentaient précisément pas les qualités
requises pour une soirée aussi mondaine.
Il songeait au moyen de se débarrasser au plus tôt de sa corvée,
lorsqu’une femme apparut sous les lumières. Freda! Rien qu’aux
fourrures, il aurait juré que c’était elle, s’il ne l’avait déjà
reconnue à son port altier.
C’était bien la dernière femme qu’il se serait attendu à voir en ce
lieu. Mais, certainement, elle ne viendrait pas s’exposer à
l’humiliation d’un refus et plus encore au mépris des femmes, en
supposant qu’on la laissât pénétrer dans la salle de bal. Prince était
parfaitement sûr qu’elle avait trop de jugement pour cela. Or elle
s’approcha.
Il fit non de la tête, sans même lui demander qui elle était; il la
connaissait trop bien pour se méprendre.
Mais Freda, devant lui, souleva son loup de soie noire et le rabattit
aussitôt. L’espace d’un éclair, il admira son visage.
Le dicton populaire qui circulait dans toute la contrée n’était pas sans
fond de vérité: Freda jouait avec les hommes comme les enfants avec les
bulles de savon.
Pas un mot ne fut échangé. Prince s’effaça et quelques instants plus
tard il donna, avec force gestes et d’une voix incohérente, sa démission
du poste qu’il avait trahi.
Dans la salle, une femme svelte, à l’allure souple, errait inquiète
parmi les invités. Tantôt elle s’arrêtait devant un groupe, tantôt
devant un autre.
D’aucuns--ceux qui auraient dû être de faction à l’entrée du
bal--reconnaissant les fourrures, ne cachaient pas leur étonnement; mais
ils avaient garde de parler.
Le galbe de cette belle personne et toute sa grâce originale
intriguaient les femmes; mais sa silhouette, pas plus que ses fourrures,
ne leur étaient familières.
Mrs Mac Fee, sortant de la salle ou tout était prêt pour le souper,
rencontra l’éclair des yeux brillants et interrogateurs à travers le
loup de soie. Elle sursauta en essayant de se rappeler où elle avait
déjà aperçu ce regard; et elle revit aussitôt l’image vivante d’une
certaine pécheresse orgueilleuse et rebelle, qu’elle avait rencontrée
une fois au cours d’une mission infructueuse pour le compte du Seigneur.
En proie à une ardente et vertueuse colère, l’excellente dame voulut
prévenir sans tarder Floyd Vanderlip et Mrs Eppingwell.
Ceux-ci venaient à l’instant même d’entrer en conversation. Sachant
prochaine l’arrivée de la jeune fiancée, Mrs Eppingwell s’était décidée
à aller droit au but; et un petit sermon incisif sur la morale lui
brûlait les lèvres, lorsque soudain un personnage inconnu les aborda.
Mrs Eppingwell remarqua, sans déplaisir, le léger accent étranger de la
femme aux fourrures qui s’excusait de venir troubler l’entretien,
préludant ainsi à la prise de possession de Floyd Vanderlip.
Au moment même où Mrs Eppingwell cédait sa place en se retirant avec un
salut plein de courtoisie, la main justicière de Mrs Mac Fee s’abattit
sur la coupable, dont elle arracha le masque.
Tout d’abord la femme fut consternée. Mais aussitôt un visage
splendidement beau et des yeux étincelants apparurent aux assistants,
qui, tous, s’approchèrent.
Quant à Floyd Vanderlip, il était confondu. La situation eût exigé un
geste immédiat; mais lui demeurait là, bouche bée, sans savoir de quoi
il retournait. Désemparé, il regardait tout autour de lui.
De son côté, incapable elle aussi de comprendre ce qui se passait, Mrs
Eppingwell ne savait quelle contenance prendre.
Pourtant il fallait bien qu’une explication vînt de quelque part; et Mrs
Mac Fee ne faillit pas à sa tâche.
Sa voix celtique, désagréablement perçante, s’éleva:
--Mrs Eppingwell! C’est avec le plus grand plaisir que je vous présente
Freda Moloof, _Mademoiselle_ Moloof, si je ne me trompe!
Malgré elle, Freda se détourna. Le visage découvert, il lui semblait
entrer dans un cauchemar: elle se voyait toute nue au milieu d’un cercle
d’individus masqués, dont on n’apercevait que la lueur des prunelles.
Elle eut l’impression qu’une horde de loups avides la cernaient, prêts à
se jeter sur elle. Peut-être quelqu’un aurait-il pitié d’elle? Mais à
cette idée elle se cabra. Décidément, elle préférait affronter le mépris
général.
Elle avait le cœur solide, cette femme; et puisqu’elle était venue
chercher sa proie au milieu de la meute, que Mrs Eppingwell s’y oppose
ou non, elle ne la lâcherait pas.
Un revirement soudain s’opéra dans l’esprit de Mrs Eppingwell. C’était
donc Freda! pensa-t-elle, Freda la danseuse, le fléau des hommes, cette
femme qui lui avait fermé sa porte!
Elle ressentit, comme si elle souffrait elle-même, toute l’humiliation
que devait éprouver maintenant cette fière créature, masquée seulement
de sa fierté.
Peut-être parce que son tempérament anglo-saxon lui interdisait
d’attaquer une ennemie en état d’infériorité, peut-être parce que la
situation rendait Freda plus intéressante aux yeux de l’homme à
conquérir, peut-être aussi pour ces deux motifs à la fois, Mrs
Eppingwell eut un geste des plus inattendus.
La voix aiguë de Mrs Mac Fee, vibrante de méchanceté, s’étant fait de
nouveau entendre, Freda ne put maîtriser un mouvement pour se détourner;
mais Mrs Eppingwell le prévint et enlevant son masque, elle salua la
jeune Grecque d’un lent signe de tête.
Pendant que les deux femmes se dévisageaient, il s’écoula une de ces
secondes qui paraissent interminables.
L’une, les yeux flamboyants, prête à foncer, telle une bête aux abois,
éprouvait par anticipation toute la douleur et la rancune du mépris, du
ridicule, des insultes que d’elle-même elle était venue chercher.
Éblouissante coulée de lave, elle brûlait et bouillonnait de chair et
d’esprit.
L’autre, l’œil calme, le visage impassible, forte de sa droiture, de sa
confiance en elle-même, se sentait sans passions, sans le moindre
trouble et apparaissait comme une statue ciselée dans un bloc de marbre.
Un gouffre les séparait. Mrs Eppingwell se refusait à le voir. Il n’y
avait plus de pont à franchir, ni de talus à descendre. Elle semblait,
par son attitude, vouloir montrer à l’autre femme l’absolue égalité où
elle la tenait, un terrain de commune féminité, dont, imperturbable,
elle n’abandonnerait pas un pouce.
Cette attitude exaspéra Freda. Si elle avait appartenu à une race
inférieure, elle serait restée indifférente; mais, sensible aux nuances
les plus subtiles, elle pouvait suivre l’autre et lire jusqu’au tréfonds
de son âme.
--Pourquoi me montrer tant de condescendance? fut-elle sur le point de
lui crier. Crachez sur moi, avilissez-moi, ce serait me témoigner plus
de pitié.
Elle tremblait. Ses narines se dilataient et palpitaient. Mais elle se
contint, rendit le salut et se tourna du côté de l’homme.
--Accompagnez-moi, Floyd, dit-elle tout simplement; j’ai besoin de vous.
--Par le... s’écria brusquement Floyd Vanderlip qui s’arrêta soudain,
étant encore assez correct pour ne pas achever son juron.
Où diable en était-il? Fût-il jamais un homme dans une situation plus
stupide?
Du fond de sa gorge monta une sorte de gloussement qui s’éteignit contre
son palais. Indécis, il haussa les épaules et regarda tour à tour les
deux femmes d’un air suppliant.
--Je vous demande pardon, rien qu’un instant; mais je désirerais parler
d’abord à M. Vanderlip, dit Mrs Eppingwell d’une voix grave et flûtée à
la fois, témoignant la volonté par chacune de ses intonations.
L’homme ne demandait pas mieux et eut un regard de reconnaissance. Mais
Freda intervint aussitôt:
--Je regrette, dit-elle, ce n’est pas le moment; il faut qu’il me suive
et tout de suite.
Ces mots tombèrent sans effort de ses lèvres; mais elle ne put
s’empêcher de sourire en elle-même de leur faiblesse, les sentant si peu
appropriés à la circonstance. Elle les eût plutôt hurlés.
--Mademoiselle Moloof, se récria Mrs Eppingwell, qui êtes-vous donc pour
vous emparer ainsi de Mr Vanderlip et lui dicter sa conduite?
Les traits de l’homme se détendirent; et son visage s’éclaira d’un
sourire. Il n’y avait encore que Mrs Eppingwell pour le tirer
d’embarras; cette fois Freda avait trouvé à qui parler.
--Je... Je... balbutia Freda dans un instant d’hésitation; mais son
esprit féminin de combativité reprit le dessus.
--Et qui êtes-vous donc pour me poser pareille question?
--Je suis Mrs Eppingwell, et...
--Bah! interrompit sèchement Freda. Vous êtes la femme d’un capitaine
qui, naturellement, est votre mari. Je ne suis qu’une danseuse. Que
voulez-vous faire de cet homme?
--Cela ne s’est jamais vu, dit avec indignation Mrs Mac Fee, avide
d’entrer en lice.
Mais Mrs Eppingwell la fit taire d’un regard, car elle venait de
concevoir un nouveau plan de riposte:
--Puisque mademoiselle Moloof semble avoir des droits sur vous, M.
Vanderlip, au point qu’il lui paraît impossible de m’accorder quelques
secondes de votre temps, elle m’oblige à m’adresser directement à vous.
Puis-je vous parler seule à seul, tout de suite?
Mrs Mac Fee ferma la bouche avec un petit bruit sec. Cela venait de
mettre fin à une situation embarrassante.
--Mais... bien sûr! bredouilla Floyd. Naturellement, naturellement,
ajouta-t-il, devenant plus loquace à la perspective de se voir délivré.
La jeune Grecque se tourna vers lui, avec tous les feux de l’enfer dans
ses yeux étincelants. On eût dit une dompteuse.
La bête qui était en lui rampa sous l’étrivière.
--C’est-à-dire, reprit-il, plus tard! Demain, Mrs Eppingwell. Oui,
demain; c’est ce que je voulais dire!
Il se consola en songeant que s’il avait résisté, d’autres complications
auraient pu survenir. Et puis, n’avait-il pas un rendez-vous au trou
d’eau, près de l’hôpital? Et l’heure pressait.
Bon Dieu! Il n’avait jamais rendu pleine justice aux charmes de Freda!
N’était-elle pas admirable?
Celle-ci dit d’un ton sec à Mrs Mac Fee:
--Je vous serais bien obligée de me rendre mon masque.
Sans un mot, la dame le lui rendit.
Même dans sa défaite, Mrs Eppingwell sut garder la majesté d’une reine:
«Bonsoir mademoiselle Moloof», dit-elle avec calme.
Freda lui rendit son salut et put à peine résister au désir de se jeter
à genoux pour implorer son pardon. Au fait, peut-être est-ce un peu trop
dire; il n’en est pas moins vrai qu’un sentiment indéfinissable
l’oppressait et qu’elle brillait d’envie de le manifester publiquement.
Vanderlip fit le geste de lui offrir le bras. Mais elle venait d’abattre
sa proie au milieu de la meute; et, avec la morgue des rois qui
traînaient les vaincus derrière leur char, elle gagna seule la sortie;
Floyd sur ses talons cherchait à retrouver son équilibre mental.
V
Le froid était cinglant.
En suivant un détour de la piste, ils arrivèrent, après une marche d’un
quart de mille, à la cabane de la danseuse. Sous l’effet de l’haleine,
le visage de la jeune femme avait eu le temps de se couvrir de givre; et
la grosse moustache de son compagnon s’était transformée en glaçon.
Aussi ne parlaient-ils plus maintenant qu’avec difficulté.
A la lueur verdâtre de l’aurore boréale, ils remarquèrent que le mercure
était gelé dans l’ampoule du thermomètre suspendu à la porte. Un millier
de chiens, chœur lamentable, gémissaient sur leurs anciennes infortunes
et imploraient la pitié des étoiles impassibles.
Pas un souffle n’agitait l’atmosphère; mais pour les pauvres bêtes, il
n’existait nulle protection contre le froid, aucun coin bien abrité où
se glisser prudemment. Le gel régnait partout; elles restaient en plein
air, étirant sans cesse leurs membres raidis par la fatigue et poussant
le long hurlement du loup.
L’homme et la femme demeurèrent un instant silencieux. Freda se laissa
enlever ses fourrures par la servante. En attendant que celle-ci se fût
éloignée dans la pièce du fond, Floyd Vanderlip rechargea le feu, et, la
tête penchée au-dessus du poêle, fit fondre les glaçons qui
alourdissaient sa lèvre supérieure. Puis il roula une cigarette et
regarda distraitement Freda, dont il respirait le parfum. Elle jeta un
coup d’œil sur la pendule. Dans une demi-heure, il serait minuit.
Comment le retiendrait-elle? Lui en voulait-il de ce qu’elle venait de
faire? Que pouvait-il bien penser? Quelle contenance prendre à son
égard? Oh! elle ne doutait pas de pouvoir le garder jusqu’à ce que Stika
Charley et Devereaux se fussent acquittés de leur mission, devrait-elle
pour cela le tenir sous la menace de son revolver.
Il y avait bien une autre façon d’y réussir; à cette pensée, elle le
méprisa davantage. Appuyant la tête sur sa main, elle vit défiler devant
elle les souvenirs douloureux et tragiques de sa jeunesse, et elle
songea un instant à l’émouvoir... Dieu! Il serait au-dessous de la brute
celui qui, à une pareille histoire, racontée avec un accent sincère, ne
tressaillirait pas jusqu’au fond des entrailles! Mais bah! Floyd n’en
valait pas la peine et c’eût été bien inutile de réveiller des
souffrances passées.
Tandis que, soulevant le voile de sa vie passée, elle restait abîmée
dans ses pensées, lui se délectait à examiner le lobe rose de son
oreille, rendue diaphane par la lumière de la chandelle placée derrière
elle.
Remarquant la direction de son regard, elle tourna un peu la tête pour
se présenter à lui de profil.
La beauté de son pur profil était l’une de ses meilleures armes. Elle en
connaissait depuis longtemps le pouvoir magique et ne se faisait pas
faute de l’exercer à l’occasion.
La chandelle se mit à vaciller. Allongeant le bras, elle enleva
délicatement, du milieu de la flamme jaune, la mèche charbonnée. Aucun
de ses gestes n’était sans grâce et elle mettait cette fois tous ses
soins à rendre plus parfaite sa grâce instinctive.
Posant à nouveau la tête sur sa main, elle se prit à considérer son
compagnon d’un air rêveur; car nul homme au monde ne reste insensible à
l’attention d’une femme jolie.
Elle ne se pressait pas d’entamer la conversation. Si Floyd savourait
cette attente, elle ne déplaisait pas non plus à Freda. Il ressentait
une impression de bien-être à saturer ses poumons de nicotine en la
contemplant; et il songeait que là-bas, près du trou d’eau, passait une
route qu’il arpenterait bientôt durant de longues heures glaciales. Il
aurait dû, pensait-il encore, se montrer irrité contre Freda à cause de
la scène qu’elle avait provoquée; mais, chose curieuse, il ne lui en
voulait nullement. Pareil scandale ne se fût sans doute pas produit sans
Mrs Mac Fee, cette commère! A la place du gouverneur, il imposerait
cette femme, et toutes celles de son espèce, de cent onces d’or par
trimestre, sans oublier non plus tous les requins de l’Évangile et les
pilotes du ciel.
A coup sûr, Freda s’était comportée en grande dame; bien mieux, elle
avait tenu tête à Mrs Eppingwell. Jamais il ne lui aurait cru tant de
fermeté.
Pour l’instant, ses regards s’attardaient sur la jeune femme, et de
préférence ils revenaient à ses yeux. Mais il était bien loin de
soupçonner le mépris qui se dissimulait dans leur profondeur.
Par Jupiter! Quel beau brin de fille! Pourquoi l’examinait-elle ainsi?
Est-ce que, par hasard, elle aussi voulait l’épouser? Sans aucun doute;
mais elle n’était pas la seule.
Elle avait tout pour plaire assurément. Et jeune avec cela, plus que
Loraine Lisznayi. Quel âge pouvait-elle bien avoir? Vingt-trois,
vingt-quatre, tout au plus vingt-cinq ans. Elle n’était pas d’une nature
à s’épaissir; cela se devinait au premier coup d’œil.
Il n’aurait pu en dire autant de Loraine Lisznayi qui, elle, avait pris
quelque embonpoint depuis l’époque où elle posait chez les artistes.
Bah! elle maigrirait quand il la tiendrait sur la piste et lui ferait
prendre les raquettes pour tasser la neige devant les chiens. Ce procédé
ne rate jamais son effet.
Ses pensées le menèrent vers un palace, sous le ciel paresseux de la
Méditerranée. Que deviendrait alors son union avec Loraine? Plus de
froid, plus de piste, ni même de famine pour rompre la monotonie des
jours. Elle vieillirait et, à chaque réveil, les ravages du temps
marqueraient leur œuvre. Tandis que Freda... Il poussa un vague soupir
de regret de n’être point né sous l’étendard du Prophète; puis ses
pensées revinrent en Alaska.
--Eh bien?
Les aiguilles de la pendule marquaient minuit moins le quart. Il était
grand temps pour lui de descendre vers le trou d’eau.
--Oh! s’écria Freda, comme sortant d’un rêve.
Son mouvement de surprise parut si spontané que l’autre s’y laissa
prendre. Quand un homme s’aperçoit qu’une femme, en le regardant d’un
air pensif, s’est oubliée à méditer sur son compte, il lui faut un
sang-froid peu commun pour se résoudre à orienter ses voiles et à
prendre le large.
--Je me demandais pourquoi vous désiriez me parler, expliqua-t-il, en
rapprochant son siège de la table.
--Floyd, dit-elle, en l’enveloppant d’un beau regard, je ne peux plus me
souffrir ici; je veux partir. Il me serait impossible d’y vivre jusqu’à
la débâcle du fleuve. Si je devais y rester plus longtemps, j’en
mourrais. Je suis sûre que j’en mourrais. Je veux m’en aller tout de
suite.
En un geste de supplication muette, elle posa la main sur celle de
Floyd, qui s’en empara pour la retenir prisonnière.
Encore une, pensa-t-il, qui se jette à ma tête! Bah! Loraine ne se
portera pas plus mal de se rafraîchir les pieds un peu plus longtemps au
trou d’eau.
--Eh bien?
L’interrogation, cette fois, venait de Freda, douce et anxieuse.
--Je ne sais que vous dire, répondit-il vivement, tout en trouvant que
les événements se précipitaient un peu trop.
--Ce serait le bonheur de ma vie, Freda; vous le savez bien, ajouta-t-il
en lui pressant davantage la main.
Elle fit un signe d’assentiment. Après cela, faut-il s’étonner de sa
piètre opinion des hommes?
--Mais... voilà... poursuivit-il, je suis fiancé. Sans doute êtes-vous
au courant? La jeune personne vient me rejoindre comme je l’en ai priée.
Où avais-je donc la tête le jour où je me suis engagé? Mais c’est de
l’histoire ancienne; le feu de la jeunesse brûlait encore en moi.
--Je veux partir, quitter ce pays, pour n’importe où, reprit-elle,
affectant d’ignorer l’obstacle qu’il venait de dresser devant elle et
dont il semblait s’excuser. J’ai passé en revue tous les hommes que je
connais, et j’en arrive à croire que... que...
--... Que je suis celui qui vous convient le mieux?
Elle lui sourit, reconnaissante de lui avoir épargné un aveu pénible.
De sa main libre, Floyd attira la tête de Freda contre son épaule. Le
parfum de la chevelure le grisait; et il s’aperçut que leurs pouls se
précipitaient en parfait synchronisme. Voilà un phénomène facilement
explicable au point de vue physiologique, mais impressionnant quand même
au moment précis où on en fait la découverte.
Cette impression lui était étrangement délicieuse, car toute sa vie il
avait caressé plus de manches de pelles que de mains de femmes. Aussi,
quand Freda appuya la tête contre son épaule, que ses cheveux lui
frôlèrent la joue et que leurs regards se rencontrèrent, se laissa-t-il
facilement troubler par la passion amoureuse qui brillait dans les yeux
de la femme. Mon Dieu, à qui la faute s’il oubliait ses promesses?
Infidèle à Flossie, pourquoi pas à Loraine?
Tant de femmes le persécutaient à la fois, qu’il n’aurait eu aucune
excuse de se décider maintenant à la légère. Il possédait de l’argent à
ne savoir qu’en faire! Nulle autre que Freda ne saurait mieux embellir
sa vie si rude jusqu’ici. Tous les hommes lui envieraient une telle
épouse. Mais rien ne pressait. Il fallait agir avec prudence.
Il demanda à brûle-pourpoint:
--N’avez-vous jamais désiré vivre dans un palais?
Elle hocha la tête. Il poursuivit d’un ton détaché:
--Jadis j’y ai rêvé. Mais je pense aujourd’hui qu’on doit y mener une
existence molle et affadissante; on ne doit pas tarder à s’y empâter.
--C’est ce que je pense aussi. Ce doit être agréable pendant quelque
temps; mais, comme vous, j’estime qu’on doit s’en lasser vite, dit-elle
finement. Le monde a du bon; mais il faut savoir varier ses plaisirs.
Après avoir roulé sa bosse un peu partout, il n’y a rien de meilleur que
d’aller se reposer dans quelque coin. Le rêve serait une croisière sur
un yacht dans les mers du Sud, puis un petit séjour à Paris, un hiver en
Amérique du Sud et un été en Norvège, quelques mois en Angleterre...
--Y rencontre-t-on de la bonne société?
--Certes oui, et de la meilleure! Puis on lève l’ancre. On va retrouver
les chiens et les traîneaux du côté de la baie d’Hudson. Il n’y a que le
changement, je vous dis. Un solide gaillard comme vous, plein d’allant
et de vitalité, ne pourrait pas supporter un an une vie somptueuse et
désœuvrée. C’est bon pour des efféminés; mais vous n’êtes pas fait pour
ce genre d’existence. Vous êtes viril, superbement viril!
--Vous croyez?
--Est-il besoin d’y réfléchir? Cela se voit tout de suite, parbleu!
N’avez-vous jamais remarqué comme il vous est facile d’éveiller
l’intérêt des femmes?
L’air d’innocence qu’elle sut se donner en parlant ainsi fut tout
simplement admirable.
--D’où vous vient cette facilité? reprit-elle. De ce que vous êtes mâle.
Vous faites vibrer les cordes les plus sensibles du cœur de la femme.
Elle sent en vous le protecteur, l’individu bien musclé, fort et plein
de bravoure. Un homme, quoi!
Elle jeta un regard sur la pendule. Il était la demie. Elle avait donné
trente minutes de marge à Sitka Charley; peu importait maintenant
l’heure à laquelle arriverait Devereaux. Sa tâche était remplie.
Redressant la tête, elle éclata d’un rire ou perçait sa jovialité
naturelle; et, retirant doucement sa main elle se leva et appela sa
femme de chambre.
--Alice, aidez M. Vanderlip à endosser sa parka; ses moufles sont sur le
bord de la fenêtre, près du poêle.
L’homme n’y comprenait rien.
--Pourrais-je assez vous remercier de votre amabilité, mon cher Floyd!
Je savais que vous ne disposiez que de très peu de temps; vous ne me
l’avez pas ménagé. C’est vraiment très chic de votre part. Mais il faut
maintenant que j’aille dormir. Bonne nuit. En quittant la cabane, ayez
soin de tourner à gauche; vous arriverez plus vite au trou d’eau.
A ces derniers mots, Floyd Vanderlip, se voyant soudain joué, se
répandit en imprécations violentes.
Alice n’aimait pas à entendre jurer; aussi déposa-t-elle la parka sur le
sol et les moufles par dessus. Alors Floyd s’élança vers Freda qui,
voulant se réfugier dans une autre pièce, trébucha contre la parka. Il
la releva en lui saisissant rudement le poignet. Elle ne fit qu’en rire.
Les hommes ne l’effrayaient pas le moins du monde. N’avait-elle pas
enduré de leur part les pires cruautés, et ne continuait-elle pas à les
supporter?
--Ne soyez donc pas brutal. Réflexion faite, dit-elle en regardant sa
main prisonnière, je me décide à ne point me retirer encore.
Asseyez-vous tranquillement, au lieu de vous montrer ridicule. Vous avez
des questions à me poser?
--Oui, ma belle dame; et des comptes à régler. (Il ne la lâchait
pas.)--Que savez-vous au sujet du trou d’eau. Qu’avez-vous voulu dire
par... Mais non... une seule question à la fois.
--Oh! pas grand’chose. Sitka Charley y avait rendez-vous avec une
personne de votre connaissance, je crois. Ne désirant nullement la
présence d’un charmeur tel que vous, il m’avait prié de lui prêter son
gracieux concours. Voilà tout! Ils sont maintenant partis; et depuis une
bonne demi-heure.
--Où? En descendant le fleuve? Et sans moi? Et un Indien, encore?
--Vous savez bien qu’il ne faut pas discuter des goûts, surtout ceux des
femmes.
--Que me revient-il de cette affaire? J’y perds, sans compensation,
quatre mille dollars de chiens et un joli brin de femme... Pourtant,
ajouta-t-il comme s’il se ravisait, pourtant la compensation, j’y songe,
c’est vous, vous ma belle; et tout de même ce n’est pas cher pour le
prix.
Freda haussa les épaules.
Il continua d’une voix mordante:
--Vous feriez bien, il me semble, de vous préparer. Je vais emprunter
une couple d’attelages, et nous filons d’ici deux heures.
--Je le regrette infiniment; mais il est temps que j’aille me reposer.
--Si vous comprenez vos intérêts, croyez-moi, allez de ce pas faire vos
malles. Que vous ayez envie de dormir ou non, peu m’importe! Dès que mes
chiens seront ici, je vous embarquerai dans le traîneau. Ça, je vous le
jure. Vous avez sans doute voulu vous payer ma tête; mais je vous prends
au mot, moi. Entendez-vous?
Il lui serra le poignet jusqu’à lui faire mal. Cependant un sourire
naissait sur les lèvres de Freda, qui prêtait l’oreille aux bruits du
dehors.
Un tintement de clochettes se fit entendre. Une voix masculine cria:
«Ho!» Un traîneau s’arrêtait devant la porte de la cabane. Freda ne
douta plus que Flossie arrivait, et ouvrit la porte toute grande.
--Me permettrez-vous, maintenant, d’aller me coucher? dit-elle.
Le froid envahit la pièce, et sur le seuil, emmitouflée de fourrures
usées par le voyage, apparut, plongée jusqu’à mi-jambes dans la buée, la
silhouette hésitante d’une toute jeune femme, se profilant sur l’horizon
embrasé par l’aurore boréale.
Elle demeura un instant immobile, ayant retiré le masque qui la
protégeait centre le froid. Ses yeux clignotaient à cause de la lueur
blanchâtre de la chandelle.
Vanderlip s’avança d’un pas incertain.
--Floyd! s’écria Flossie dans sa joie, en s’élançant vers lui, malgré sa
fatigue évidente.
Que pouvait-il faire, sinon la serrer dans ses bras et la couvrir de
baisers? Quelle jolie brassée de fourrures venait s’abattre contre lui!
--Que vous êtes gentil, dit-elle, d’avoir envoyé Devereaux à notre
rencontre avec des chiens frais! Sans cela nous n’aurions pu arriver
avant demain.
L’homme regarda Freda avec inquiétude; et la lumière se fit dans son
esprit.
--Devereaux n’a-t-il pas droit, lui aussi, à votre reconnaissance?
demanda Freda doucement railleuse.
--Oh je comprends. Vous perdiez patience, n’est-ce pas, cher ami? dit
Flossie en se serrant plus étroitement contre lui.
--Ah! oui, certes, j’étais impatient de vous revoir déclara-t-il sans la
moindre vergogne. Et sur-le-champ il la souleva dans ses bras et la
porta dehors vers les traîneaux.