Pendant un mois, les choses allèrent leur train.
Mrs Eppingwell s’efforça de soustraire notre homme aux câlineries de
Freda jusqu’à ce que Flossie pût arriver. Celle-ci gagnait chaque jour
quelques milles sur la piste mélancolique; Freda, pour déjouer le plan
de l’intrigante Lisznayi, concentrait ses batteries en rusant de son
mieux pour remporter la victoire. Quant à l’homme, balancé par toutes
ces intrigues comme une navette, il était de plus en plus fier et se
croyait un autre Don Juan.
Si, en fin de compte, l’homme se laissa prendre aux manœuvres de
Loraine, ce fut bien de sa faute.
On voit parfois un séducteur employer des ruses bien étranges contre la
vierge qu’il convoite; mais les ruses de la femme pour triompher de
l’homme dépassent toute compréhension. Qui aurait osé prévoir la
conduite de Floyd Vanderlip vingt-quatre heures auparavant?
Peut-être fut-il fasciné par le restant des belles apparences de
Loraine, ou par des histoires abracadabrantes de palais et de princes.
Toujours est-il que cet être dont l’existence fut façonnée dans la
rudesse et l’ignorance, se laissa éblouir au point de consentir
finalement à descendre le fleuve pour épouser l’aventurière à
Forty-Mile.
Comme gage de ses intentions, il acheta des chiens à Sitka Charley, car
un seul traîneau ne suffit pas à une femme telle que Loraine Lisznayi
s’apprêtant à prendre la piste. Puis il remonta le Creek pour s’assurer
que ses mines du Bonanza n’auraient pas à souffrir de son absence.
Afin de dérouter les soupçons, il voulut laisser croire à Sitka Charley
que les chiens demandés devaient servir à traîner du bois de charpente
de la scierie à ses drains; mais Sitka fit preuve à cette occasion d’une
rare perspicacité.
Il promit de fournir les chiens à une certaine date: mais à peine Floyd
Vanderlip venait-il de se diriger vers ses mines que l’Indien courut
chez Loraine Lisznayi pour lui dire, d’un air bouleversé:
--Je suis au désespoir! Je m’étais engagé à livrer des chiens à M.
Vanderlip et je viens d’apprendre que ce malotru de Meyers, le
trafiquant allemand, a raflé toutes les bêtes; il a écumé le marché. Il
faut que je sache où est allé M. Vanderlip pour connaître la date exacte
à laquelle il aura besoin de ces chiens. Et encore! Pourrai-je les lui
procurer? A cause de cet Allemand de malheur, les prix sont devenus
inabordables; on parle de cinquante dollars par tête. Mais où donc
trouver M. Vanderlip?
La Lisznayi lui indiqua tout ce qu’il voulait savoir. Elle s’efforça de
le rassurer, s’engagea elle-même à parfaire la différence entre le prix
convenu et le nouveau prix et poussa la naïveté jusqu’à le remercier de
montrer tant d’empressement.
Une heure plus tard, Freda savait que l’enlèvement était fixé au
vendredi soir, vers le haut du Creek et que, pour l’instant, Floyd
Vanderlip était parti en amont du fleuve. Plus de temps à perdre.
Le vendredi matin, Devereaux, le courrier officiel, chargé des dépêches
du Gouvernement, arriva sur la glace. Outre les dépêches, il apportait
des nouvelles de Flossie. Il l’avait dépassée à Sixty-Mile; gens et
bêtes se portaient à merveille; la jeune fille arriverait sans doute le
lendemain.
Mrs Eppingwell en respira d’aise. Floyd Vanderlip était loin, hors
d’atteinte. Avant que la Grecque pût le reprendre, sa fiancée serait
auprès de lui.
Ce même après-midi, l’énorme Saint-Bernard, fidèle gardien de la demeure
du capitaine Eppingwell, fut assailli par une bande de malemutes en
maraude, qu’une longue piste avait affamée. Il disparut sous leur masse
hirsute pendant une trentaine de secondes avant que deux solides
gaillards, armés de haches, eussent réussi à le dégager. Deux minutes de
plus, c’en était fait de lui! Les voraces le dépeçaient et l’emportaient
dans leur estomac. Heureusement, il ne s’agissait que de blessures peu
graves. Mrs Eppingwell appela Sitka Charley pour réparer le dommage, en
particulier une patte de devant qui, par mégarde, était restée une
seconde de trop dans la gueule d’un des affamés.
Comme l’Indien remettait ses moufles pour s’en aller, la conversation
tomba sur Flossie, et, tout naturellement, sur «cette horrible femme».
C’est ainsi que Mrs Eppingwell persistait à appeler Freda; et Sitka,
croyant toujours qu’elle faisait allusion à Loraine, lui apprit que
«cette horrible femme» avait l’intention de filer cette nuit même avec
Floyd Vanderlip.
Mrs Eppingwell jugea la conduite de Freda plus sévèrement que jamais.
Elle rédigea sur le champ un billet à l’adresse de l’homme infidèle et
le confia à un messager qui alla se poster à l’embouchure du Bonanza. Un
autre commissionnaire, porteur d’une lettre de Freda, arriva également
sur ce point stratégique, de sorte que Floyd Vanderlip, aux dernières
lueurs du jour, en descendant gaîment de son traîneau, reçut les deux
missives à la fois.
Il déchira en deux celle de Freda. Non, il n’irait pas la voir. Des
événements plus importants l’attendaient cette nuit. Du reste, elle
n’entrait plus en ligne de compte. Mais Mrs Eppingwell! Il ferait de son
mieux pour la satisfaire, il irait donc la voir au bal du gouverneur
pour entendre ce qu’elle avait à lui dire. Au ton de la lettre, cela
devait être important; qui sait?...
Avec un sourire de contentement, il ne chercha pas à approfondir les
choses. Tout de même! Quel succès auprès des femmes!... Éparpillant au
vent les morceaux de la lettre, il lança les chiens au grand trot vers
sa cabane.
Le bal en question était un bal masqué. Il lui fallut préparer le
travesti qu’il avait porté à l’opéra, deux mois auparavant, puis se
raser et dîner. Et voilà comment, lui, le principal intéressé, ignorait
l’arrivée imminente de Flossie!
--Conduis-les jusqu’au trou d’eau, au delà de l’hôpital, à minuit
précis. Et sois-y surtout! dit-il à Sitka Charley venu pour lui annoncer
que le dernier chien serait là, dans une heure.
--Voici le tas, voilà la balance. Pèse ta poudre et fiche-moi la paix!
Je dois me préparer pour le bal.
Sitka Charley pesa ce qui lui était dû et partit avec une lettre
adressée à Loraine Lisznayi, dont les termes, devina-t-il à juste
raison, avaient trait à un rendez-vous au trou d’eau, au delà de
l’hôpital, à minuit précis.